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« Ze ek Melia » : La force des dessins

4 septembre 2004, 20:00

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On la reçoit comme une offrande sacrée, un objet précieux ou un beau tableau décoratif, en regrettant toutefois que le titre de la BD, d?une transparence pourtant astucieuse, cache quelque peu la forêt et diminue d?autant son aspect grandiose et liturgique. Zistoir Ze ek Melia lepok esklavaz, Moris 1834, se présente, au prime abord, pour qui a le bonheur de la tenir entre ses mains, comme une publication faisant honneur à la BD « made in Mauritius ». Cela tient avant tout à la qualité de la publication et des illustrations. Celle-ci compense largement les imperfections que l?on peut attribuer au contenu conceptuel et textuel.

Ces reproches initiaux confirment la critique globale qu?on peut attribuer aux bédéistes locaux, à savoir de consacrer une énergie considérable et des talents artistiques dignes d?éloges à un support textuel, pas toujours à la heuteur des valeurs visuelles démontrées. La littérature mauricienne ne manque pourtant pas de beaux textes classiques ne demandant qu?à être résumés et illustrés pour les rendre accessibles à un public plus large. Les bédéistes, qui s?entêtent à être aussi des scénaristes, ne doivent s?en prendre qu?à eux-mêmes si la critique considère, peut-être à tort car nul n?est infaillible en ce bas monde, que le texte ne vaut pas le dessin.

À la portée de toutes les bourses

Mais ni un titre inadéquat ni une légende défaillante n?ont jamais empêché de s?extasier devant l?excellence visuelle d?un chef-d??uvre artistique. La BD, imprimée par l?Imprimerie du gouvernement, pour le compte du Centre Nelson-Mandela pour la culture africaine, mérite certainement de figurer en bonne place dans les familles mauriciennes les plus intelligentes, et et qui savent apprécier les belles choses car son coût le met à la portée de toutes les bourses.

S?agit-il d?un coût réel ? Dans ce cas, nos plus vives félicitations vont à l?Imprimeur du gouvernement pouvant faire si beau à si bas prix. S?agit-il d?un coût subventionné ? Dans ce cas, elles (nos plus vives félicitations) doivent aller au pourvoyeur de subsides. Il a compris cette vérité première : la meilleure façon de venir en aide à nos artistes, à nos écrivains, à nos chercheurs, bref à tous ceux qui se consacrent bénévolement à la promotion de l?art et de la culture à Maurice, est soit d?acheter en grand nombre leurs ?uvres, soit de les subventionner pour qu ?elles soient accessibles au plus grand nombre.

Il n?est pas évident d?apprendre que nous devons la BD Ze ek Melia à l?Imprimeur du gouvernement, M. Sylvio Empeigne. Nous devons en fait cette précision de taille à la nouvelle consigne d?inclure, dans toute nouvelle publication, les informations préalables à l?octroi du ISBN, y compris le nom (mais pas l?adresse) de l?imprimeur.

Cette sobriété, pas forcément exemplaire, ne dit pas en tout cas aux heureux acquéreurs de l?album, que l?Imprimerie du gouvernement compte à son actif d?étonnantes réalisations, dont le récent Transit de Vénus et le Marronnage à l?île Maurice ? l?Isle de France d?Amédée Nagapen. Par ignorance ou par discrétion excessive, nos imprimeurs et nos éditeurs ne savent pas qu?il leur est permis et qu?il est souhaitable de rappeler, dans toute ?uvre publiée, les autres publications précédentes. Cela peut certes être pris pour de la vantardise professionnelle, mais il permet au moins de faire passer une information renseignant tout acquéreur sur les autres titres disponibles. Pourquoi voulons-nous que l?édition se développe à Maurice si éditeurs et imprimeurs donnent l?impression d?avoir honte de ce qu?ils ont produit antérieurement ?

La qualité des illustrations du dessinateur Stanley Harmon est évidente, encore qu?il est risqué de se baser sur une seule ?uvre pour se prononcer sur le talent d?un artiste. Dans l?ensemble, ses dessins rendent bien le caractère tragique et même désespérant d?une journée dans la vie de deux enfants esclaves de l?île Maurice de 1834. Une lueur d?angoisse et d?effroi traverse souvent les regards de ceux dont il dépeint le calvaire quotidien. À cette lueur répond une autre de méchanceté et de cruauté des subalternes chargés par le propriétaire négrier de faire respecter la discipline la plus stricte au sein de la population servile. Le contraste entre oppresseurs et opprimés est bien rendu, donnant à la plupart des dessins un caractère de dialogue muet mais particulièrement expressif.

Monde tragique et désespéré

Harmon a le mérite de savoir dépeindre une atmosphère. En cela, il nous rappelle le regretté Roger Merven, dont les illustrations s?harmonisaient toujours avec le texte. Penser que la vie d?un esclave fut un cyclone incessant est peut-être exagéré. Mais ne nous suffit-il pas de savoir qu?un cyclone aussi meurtrier que celui du 29 avril 1892, aussi dévastateur que celui du 29 février 1960 (Carol), peut à tout moment passer sur Maurice, cet été, pour qu?un point d?interrogation géant, suspendu à une épée de Damoclès, assombrisse instantanément notre horizon ?

Les rayons de soleil dans la vie d?un esclave ne pouvaient qu?être fugitifs et incertains, car ils n?étaient pas libres de leur destin. Nous ne devons avoir aucune difficulté à comprendre cela, nous mortels, qui pouvons disparaître tout moment. Qui peut se dire à l?abri d?une soudaine maladie, d?un accident funeste ou d?ennuis financiers ? Le bonheur n?est-il pas un vase de cristal posé sur le crâne d?un funambule ? Demain n?est à personne, disait Gaëtan Lebrasse.

Le talent de Stanley Harmon à dépeindre le monde tragique et désespéré de l?esclavage renvoie au second plan les quelques failles décelables dans le rendu de ses personnages et de leurs gestes. Certes, un illustrateur doit être un fin dessinateur et la gestuelle de ses personnages doit avoir l?exactitude et la finesse des meilleurs dessins d?un Pablo Picasso, d?un Salvador Dali ou encore la minutie des plus grands maîtres chinois et japonais. Quelques pieds et mains ici et là ne possèdent pas la même grâce naturelle des autres dans la majorité des cas. Il suffit donc de savoir regarder le soleil pour ne plus voir les ombres décelables ici et là. Cela ne doit pas nous faire oublier que certains dessins miniaturisés ont la grâce de véritables tableaux. L?on pense plus particulièrement à ceux donnant l?occasion à la mère de Ze et de Melia de leur dire : « Zenfan enn zour nou pou lib ! » Ze s?enfuyant et Melia endormie sont de véritables chefs-d??uvre.

Il est dommage que l?album ne comporte aucun élément biographique concernant Stanley Harmon, car tout lecteur avisé ne peut que souhaiter savoir davantage sur un illustrateur aussi talentueux. La même observation s?applique pour les concepteurs, consultants et collaborateurs pourtant aussi nombreux que les huit pages de l?histoire de deux enfants esclaves à la veille de leur émancipation en 1834.

Il nous est difficile d?être aussi élogieux en ce qui concerne le contenu de l?histoire de Ze et de Melia que nous voulons l?être pour Stanley Harmon. Le moins qu?on puisse dire est que la trame de l?histoire est plutôt mince. De plus, elle comporte quelques contradictions. Ainsi, si Ze semble pouvoir se défaire aisément du boiteux qui lui court après, Melia reçoit une gifle propre à décourager toute velléité de fuite. Parviennent-ils à s?enfuir, à « échapper à l?enfer qui leur est promis par leurs maîtres ? » Nul ne le sait, car la dernière planche semble montrer les enfants d?abord chez eux, puis rentrant chez eux.

Il nous est aussi difficile de réduire la liberté à laquelle aspire tout esclave, dès le premier instant de sa capture, à un simple jeu de tina et encore moins de lui attribuer une quelconque « éclosion de la créativité humaine ». Si l?objectif des concepteurs de l?album est de dire aux enfants d?aujourd?hui que même les enfants esclaves savaient inventer et créer des jeux pouvant leur faire oublier l?ignominie de la traite négrière et l?esclavage, nous y souscrivons d?autant plus que les enfants d?aujourd?hui sont souvent les otages de vils instituteurs ne cherchant qu?à se faire le plus de fric possible sur leur dos.

Le jeu dérivatif d?accord, surtout pendant l?enfance. Mais pas l?amusement quand cela prend le dessus sur les autres aspects d?une vie humaine, y compris les responsabilités les plus vitales. Mais pas l?amusement quand ce mot finit par résumer des vies humaines et qu?il devient une étiquette que des étrangers viennent accoler au dos de toute une communauté.

L?absence pratiquement de tout personnage non-esclave ne peut que surprendre le lecteur. Le maître négrier, son épouse, ses enfants, n?apparaissent jamais dans l?album. Pire encore, les intermédiaires maltraitant Ze et Melia et terrorisant les autres esclaves semblent porter les mêmes gênes ethniques que leurs victimes. C?est du moins l?impression donnée par le Komander dominer, par Ton Gaspard furibard, par l?aboyeur ordonnant à Ze et à Melia : « al sers delo ! » (Charles Baissac aurait écrit : « al rod dilo ! »), par la couturière Nanadinn (où va-t-on chercher de tels prénoms aussi inexpliqués que Ze ek Melia), aussi bonne en gifle qu?en ourlets et surjets, par tous les monstres hantant les cauchemars des enfants esclaves.

« Les zanfan viv zot lazoi »

Il y a aussi quelques détails curieux. Le canon tonne souvent dans l?histoire de Ze ek Melia. Deux coups pour la diane, deux autres pour le déjeuner, deux autres pour le couvre-feu, multipliés par 300 jours ouvrables, cela va chercher du côté des deux milliers pour une année, à multiplier par le nombre d?habitations dans un quartier donné. Il ne nous reste plus qu?à calculer le nombre de décibels ainsi produits à longueur de journée. Mais comment distinguer surtout le canon d?une habitation à celui d?une habitation voisine ?

Le lecteur peut aussi buter sur certains termes créoles inexplicables ou presque. « Esklav pena droi aster nanie », par exemple. Même en lisant nanié, nous ne parvenons pas à éclairer davantage notre lanterne. On peut aussi écrire « laenn » mais il serait peut-être plus intéressant de se demander si le mot « la haine » et son verbe « haïr » figurent dans un vocabulaire typiquement créole. Idem pour le « mové ningres » de la page 7.

En revanche, bravo « pu fer fuet aret fer futan ». Bravo pour « les zanfan viv zot lazoi ». Bravo pour « Komander nekla pou (pu) kraz dimoun ». La meilleure promotion qu?on puisse faire à la langue créole de Maurice est de mettre en exergue ses expressions typiques pratiquement intraduisibles avec la même concision parce que nul terme en français ou en anglais peut exprimer autant de force et de vigueur en si peu de lettres.

Mais nous sommes sûrement mauvais juges en la matière car seuls peuvent porter un jugement valable sur Ze ek Melia ceux auxquels cet album est dédié, à savoir les enfants de Maurice.

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