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De cette tenace obscurité
? Vous avez quitté Maurice il y a quelques années, après les événements de 99 en affirmant que vous en aviez marre d?une certaine mentalité : 5 ans plus tard, vous voilà de retour? Comment va-t-elle cette mentalité ?
Elle n?a pas changé d?un pouce. Elle est toujours là. Je suis là depuis 3 jours seulement et déjà, je me sens différente. Comme emprisonnée. On se sent étouffer.
? Revenir à Maurice, c?est renoncer à la liberté ?
Je n?ai pas envie de dire ça dans la mesure où notre liberté est d?abord dans nos propres têtes. On peut être libre partout. Mais en même temps, je sens, je sais qu?à Maurice c?est plus dur qu?ailleurs. Ici, il y a tant de choses pour vous rappeler que les interdits sont là. On vous fait comprendre qu?il faut entrer dans un moule. Il y a un mécanisme d?autocensure qui se développe au fur et à mesure.
? C?est le propre de la société mauricienne, les non-dits vicieux?
Mon metteur en scène me dit que depuis que je suis ici, il y a chez moi comme une pudeur. Il est gentil de dire ça. Mais je sais bien que c?est pas de la pudeur. C?est tout simplement de l?autocensure. Pour vivre ici, il faut pouvoir se faire violence. S?autocensurer. Je ne pourrais jamais vivre ici. Ou alors dans 50 ans quand je serais devenue quelqu?un d?autre. Une autre personne. Mais à mon âge, c?est tout simplement impossible.
? Pourquoi ?
J?ai envie de m?épanouir, d?apprendre des choses, de rencontrer des gens. D?être libre dans ma tête. Et à Maurice, j?estime que cela ne m?est pas possible. J?ai rencontré ma famille par exemple : je note qu?il y a une certaine difficulté à comprendre et à accepter ce que je dis et pense. J?ai l?impression d?être comme une étrangère quand je parle de ces choses-là. Je ressens tout ça comme une immense violence.
? Comment vivre en violence intérieure ?
Vous avez répondu à la question vous-même. Ce n?est pas possible. Vivre avec une violence intérieure, c?est s?asphyxier. Je suis parti en 1999, après les émeutes de Kaya, et je constate en revenant que rien, absolument rien, n?a changé. Que c?est décevant de voir ça !
? Encore plus pour l?engagée de la ?Jeunesse militante? que vous avez été ?
J?ai été engagée politiquement mais jusqu?à un certain point. J?ai été au sein de l?aile jeune du MMM, la Jeunesse Militante pendant deux ans. Puis, j?ai très vite compris que ce n?est pas dans la politique telle qu?elle était pratiquée là que je pourrais m?épanouir. Je me suis sentie très vite bloquée. Extérieurement et intérieurement. Heureusement, j?ai rencontré Henri Favory. C?est le théâtre qui m?a permis de survivre à Maurice.
? En même temps, les choses que vous dénoncez ne peuvent être résolues par la politique, pas vraiment par le théâtre?
Non, je crois que l?art, s?il arrive à obtenir une certaine reconnaissance peut changer les choses. Il a un pouvoir extraordinaire. A Maurice, on sait bien que les artistes ne jouissent d?aucune reconnaissance. L?art, ici, est mis complètement à l?écart. L?art parle du vrai, des émotions, du vécu des gens. Maurice n?a pas envie des choses comme ça. Comment voulez-vous que cela intéresse la politique ? La politique aime qu?on parle de structures, pas d?émotion. Ici, ça n?intéresse personne qui vous êtes, ce que vous faites?
? On veut surtout savoir d?où vous venez, quelle est votre affiliation politique, votre communauté ?
Vous le savez bien. Ici, il faut dire d?où l?on vient avant de dire qui l?on est. Et là aussi à condition que l?on vienne de la bonne communauté, de la bonne filiation politique, bien reconnue. Il ne faut pas dire, par exemple, que l?on ne sait pas d?où l?on vient. D?ailleurs, je dois vous le dire je ne me sens pas faisant partie d?une communauté spécifique ou particulière. Donc, je n?arrive même pas à répondre à la question de savoir à quelle communauté j?appartiens. Pour Maurice, ce n?est pas acceptable ! Je deviens du coup hors norme.
? Vous vivez en France. Là-bas, que répondez-vous à la question : ?Qui êtes-vous? ?
Un journaliste de France 2 m?a posé la question. J?ai eu beaucoup de mal à répondre. Je peux dire ce que je fais, mais je ne peux pas dire qui je suis. Je peux vous expliquer que je fais du théâtre, que j?aime les gens, que je travaille beaucoup, mais qui je suis : comment le dire ?
? Cela ne vous intéresse pas ?
Cela ne m?intéresse pas. Et même si je fais des efforts pour trouver des réponses qui seraient susceptibles de paraître crédibles ou intéressantes, pour moi ça n?a pas de sens. Je ne peux pas dire qui je suis. Je fais de la comédie, mais je ne me sens pas comédienne. Vous voyez, ce n?est pas simple. Je ne peux que vous dire ce que je fais, c?est à travers cela qu?on pourrait savoir qui je suis. Mais franchement, cette question ne m?intéresse pas.
? Dans ce que vous faites, il y a ce ?laboratoire d?expression artistique? que vous avez mis sur pied en France. Le nom paraît un peu pompeux?
Quand je suis arrivée en France, j?ai fait des études en communication et en ressources humaines, j?ai pris des cours de théâtre. Je me suis donc forgé certains outils. J?ai créé ce laboratoire. Vous me dites que c?est pompeux. Non? je ne le crois pas. Parfois, je l?appelle atelier de théâtre. Puis je me dis, on y fait de la recherche, c?est donc un laboratoire et il ne faut pas avoir peur de mettre des noms sur ce que l?on fait. Quand on arrive dans ce laboratoire, on ne sait pas ce qu?on va faire. Sans objectif précis. Et là, on cherche, à travers nos émotions, nos corps, nos voix, nos rythmes. Nous créons à la fois des textes et le jeu. J?essaie de mettre les gens en confiance, de canaliser leurs énergies à travers une expression artistique.
? C?est quoi mettre un humain en confiance ?
Essayer de lui permettre d?être lui-même. De lui donner un cadre où il se sent rassuré parce que ce n?est jamais facile de jouer avec les émotions. Je lui donne ce cadre qui permet d?être soi sans avoir à jouer un personnage. La personne sait qu?elle ne sera pas jugée dans ce qu?elle fait. Il faut juste qu?elle s?exprime. Déjà, quand la personne a compris cela, les masques tombent. Après, c?est beaucoup plus facile de parler. Et là commencent les recherches pour une expression artistique. Non pas pour un objectif de représentation théâtrale, mais pour tout ce qui se passe en amont d?une représentation. C?est cela qui est important dans la vie d?une personne. En décembre, on va faire une première présentation de notre travail. Je ne sais pas du tout ce que cela va donner. On verra ?
? Le métier d?acteur fait-il partie de vos objectifs prioritaires ?
Oui, je joue et j?aimerais continuer à jouer. Mais je ne voudrais pas faire que cela. J?ai créé un organisme de formation et je propose à des entreprises des formations en communication par le biais du théâtre. La prise de parole en public, l?animation d?une réunion, la gestion du stress. Nous sommes une petite équipe à travailler des exercices de communication à travers des exercices de théâtre.
? Vous voilà rentrée dans le moule ?marketing??
Oui, c?est ce qui me permet de vivre. Jouer dans des pièces, faire du théâtre ne permet pas de vivre.
? Il permet d?exister ?
Oui, c?est exactement cela. Je lis beaucoup de textes et je me forme. Je prends des cours de théâtre. Je vais bientôt commencer des cours avec un des comédiens de Peter Brook et j?attends beaucoup de cette expérience. Mais je n?ai aucun projet de jouer dans une autre pièce. Je viens de terminer de jouer au conservatoire une pièce de Vaklav Havel qui s?appelle La fête en plein air.
? ?Houria?, la pièce que vous venez de jouer parle, entre autres choses, d?un combat de femme alors que vous me disiez tout à l?heure ne même pas vous considérer comme femme?
Houria raconte le combat d?un humain, pas d?une femme.
? Le combat des femmes n?a rien de spécifique ? La ?gender issue?, si à la mode et producteur de tant de séminaires, n?évoque rien pour vous ?
Si, cela me touche beaucoup toute cette lutte. On en voit d?ailleurs les résultats. Mais ce n?est pas Houria, elle, c?est le symbole de la lutte contre l?intolérance. Cela parle de dignité, de l?abus de pouvoir. Pas uniquement d?un système, mais dans une relation de couple aussi notamment. Cela parle de la nécessité de rester digne.
? Cela veut dire quoi, pour vous, être digne ?
(Long silence). Etre digne, pour moi, c?est être honnête avec soi-même, se respecter, et avoir le respect de l?autre et des autres. J?espère l?avoir.
? Maurice vous effraie, ça vous paraît difficile d?imaginer être digne ici ?
Oh oui? ! C?est terrible de ne pas pouvoir imaginer vivre dignement dans le pays où l?on est née. C?est vrai de dire que cela dépend de soi, de ce que l?on offre aux autres. Mais ici, il faut toujours lutter contre tellement de forces obscures. On ne peut pas passer toute sa vie sur la défensive. Pour moi, Maurice est un pays où je ne pourrais jamais me sentir sereine. Et c?est ce qui rend la vie difficile ici. Tout ce que vous faites est jugé, interprété, vous êtes traité de toutes sortes de noms.
? Maurice vous a meurtrie ?
Non, je n?irais pas jusque-là. Mais c?est simplement parce que je suis partie au bon moment. J?ai été très blessée, en 1999, pendant les émeutes, blessée par la mort de Berger Agathe, de Kaya. De voir jusqu?où pouvait aller l?abus de pouvoir de la police. Et ce qu?on en a fait après. La mort de Kaya m?avait affaiblie. Ensuite les émeutes, que j?ai suivies de près, à quelques mètres des policiers. Le soir où on a tué Berger Agathe, j?étais là, j?ai vu Berger torse nu, ivre. Il n?aurait jamais pu faire de mal à quelqu?un. Quand on l?a tué, j?étais dans une autre rue à côté. Quand on voit tout ça, on se dit : ?What next? ? Jusqu?où iront ces choses ? Jusqu?à maintenant, c?est resté un flou total dans ma tête? Quand Berger Agathe est mort, il y a eu des centaines de témoins. Pas un n?a voulu venir témoigner. Ce n?est que bien plus tard, trois mois après, qu?un habitant de Roche-Bois a accepté de le faire. Deux semaines après, il a reçu des menaces venant de plusieurs personnes. On voulait qu?il se rétracte. J?ai même été accusée d?être l?instigatrice des émeutes par des gens. Ils avaient dit que je voulais utiliser la mort de Berger Agathe pour faire de la politique. Cela faisait six ans que je ne faisais plus de politique, que je n?étais plus dans Jeunesse militante?. Mais ça, c?est Maurice, on confond tout, on mélange tout, on peut dire n?importe quoi. Surtout sur ceux qui ont le malheur d?être de ceux qui ?brûlent? un peu. Ici, il n?y a pas d?espace pour s?exprimer. On n?y a pas droit. On veut vous faire parler au nom des autres.
? Les autres, c?est quoi ? La communauté créole ?
Sans doute. On m?a reprochée de n?avoir pas parlé en tant que membre de la communauté créole ou d?un parti politique. A croire qu?à Maurice, on ne peut jamais parler qu?en son nom ! Qui je suis pour dire ce que je dis. Ce n?est pas possible de parler en tant que citoyenne dans ce pays ! Beaucoup de gens me disaient : ?Pourquoi tu parles, reste chez toi !?
? Une lâcheté ambiante ?
Dans les pays qui sont petits, cela se voit encore plus. Ici, la proximité fait qu?on se sent vulnérable et on agresse l?autre. On a peur que l?autre prenne sa place. De perdre sa place, son nom, ses privilèges dans la société.
? Aujourd?hui, vous êtes aussi une privilégiée?
Oui, c?est un privilège de jouer. A chaque fois que je monte sur scène, je réalise ce privilège. Et je me dis que je dois le mériter.
? Pendant que vous jouiez la création de ?Houria? à Paris, où vous parliez de cette lutte pour la dignité, votre soeur Sylvia Edouard, journaliste, se faisait insulter dans un article, paraît-il, anonyme, de l?hebdomadaire ?Le Militant?. Comment avez-vous vécu cela, vous l?ancienne militante ?
Pour vous répondre tout à fait franchement, je n?ai pas été étonnée de voir Le Militant écrire de telles choses sur la femme. J?ai pris cela avec recul et je me suis dit : ?Décidément, ils n?ont pas changé?. Sylvia a écrit un droit de réponse qui a été censuré, elle a renvoyé une lettre en recommandé pour demander que son droit de réponse soit publié dans son intégralité, ils ont refusé la lettre. Sylvia a demandé à un huissier de servir une lettre au journal, les responsables du journal ont refusé d?accepter le courrier de l?huissier. Cela démontre, je crois, ce qui doit être démontré. Cela me rappelle étrangement quand j?étais dans le parti, dans la circonscription n° 4 : on ne laissait jamais poser des questions embarrassantes. Quand je voulais poser des questions qui gênaient, cela finissait toujours par des campagnes de calomnies me concernant. On me salissait : c?était de l?intimidation pure et simple. Et ça recommence aujourd?hui avec Sylvia. Avec comme point commun qu?un des responsables de la circonscription n° 4 est aujourd?hui à la tête de l?hebdomadaire Le Militant. Il n?y a pas de hasard dans la vie. Et quand le Premier ministre dit :?Il ne faut pas over react?, il vaut mieux rire.
? Le théâtre est-il le centre de votre vie ?
Non. Le centre de ma vie c?est l?amour. Je découvre l?amour. C?est extraordinaire. L?amour des gens, de la vie, de la nature. L?amour. C?est ce qui me pousse?
? ? vers quoi ?
Vers encore plus d?amour. Je ne sais pas où je vais dans ma vie. La seule chose que je sais, c?est que je veux aimer de plus en plus, de mieux en mieux. Je veux juste aimer. Je n?ai aucune autre ambition. C?est fou, non ?
?Pour vivre ici, il faut pouvoir se faire violence. S?autocensurer. Je ne pourrais jamais. Ou alors dans 50 ans quand je serai devenue quelqu?un d?autre?
?L?art parle du vrai, des émotions, du vécu des gens. Maurice n?a pas envie de choses comme ça.?
?Je ne me sens pas faisant partie d?une communauté spécifique ou particulière. Pour Maurice ce n?est pas acceptable ! Je deviens du coup hors norme.?
?Je n?ai pas été étonnée de voir ?Le Militant? écrire de telles choses sur la femme. Je me suis dit : ?Décidément, ils n?ont pas changé?.
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