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Chez les Charoux, Bernard vaut bien un Roger
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Chez les Charoux, Bernard vaut bien un Roger
On connaissait, non pas le verbe, mais l??uvre Charoux, Roger. Il nous faudra apprendre à le conjuguer désormais à la personne Bernard. Le fils, sur les traces de son père, cela promet à coup sûr de belles années de couleurs, de compositions réussies, de résurrection sur toile de ces coins du Vieux Port-Louis que nous aimons par-dessus tout. Mais encore ces bords de mer où l?on entend toujours chanter la brise légère à travers les aiguilles de nos derniers filaos, la plainte sèche de nos savanes que brûle un soleil impitoyable, la majesté de nos pics montagneux que nos meilleurs peintres drapent de couleurs majestueuses.
Bernard donne rendez-vous aux amateurs de peintures Charoux, autrement dit aux amateurs de chefs-d??uvre, à la galerie Hélène de Senneville, à Pointe-aux-Canonniers. Une petite infidélité toutefois par rapport à son père. Une bonne moitié des peintures exposées par Bernard sont des aquarelles. Voilà déjà de quoi diviser les amateurs des Beaux-Arts et autres connaisseurs de belles choses. Un Charoux de meilleur aloi a-t-il le droit de trahir la bonne et saine peinture à l?huile pour faire des mamours et des légèretés aux aquarelles et autres peintures à l?eau ?
Roger Charoux est le premier à jeter un regard admiratif sur les aquarelles de son fils. Il sait mieux que quiconque qu?avant d?être une huile, une peinture est d?abord un choc émotionnel parce que visuel, une esquisse crayonnée, à la mine de plomb, relevée de sanguine, de quelques traits de crayon de couleur, d?un peu d?eau pour tout lier et lui donner la fluidité voulue. Il sait mieux que quiconque que longtemps le peintre hésitera devant l?esquisse qu?il sait achevée, qu?il sait parfaite. Il sait encore mieux que l?huile ne parachève pas toujours le trait lumineux simplement esquissé mais ayant déjà atteint une plénitude. Il connaît enfin l?inanité du débat peinture à huile versus aquarelle ou gouache. L?essentiel est ailleurs.
Il concerne le Beau, le but ultime de l?action de peindre. Comment y arrive-t-on ? La question est secondaire. L?essentiel est d?y arriver. L?important est de pouvoir partager l?émotion ressentie initialement, de communiquer à un autre regard ce qu?a entrevu l?artiste pour toute l?éternité.
<B>Un jongleur de lumièreet de couleurs</B>
Roger versus Bernard ? Oui l?opposition existe, et elle est d?autant plus belle qu?elle ne laisse aucun perdant.
On retrouve sans peine, chez Bernard, les plus belles qualités de Roger. Le regard d?artiste pour commencer, et qui décèle du premier coup l?angle de la meilleure luminosité, la perspective de la meilleure composition, le point précis où le Pieter Both s?empourpre et où le Morne Brabant se dresse majestueux, défiant le ciel. Bernard a tout appris de Roger de la mise en image, de la mise en cadre. Il y ajoute toutefois une liberté plus grande dans le choix des coloris.
La différence, la richesse supplémentaire, l?atout utilisé à meilleur escient, réside peut-être dans une palette plus étendue, plus relevée. Bernard s?essaye avec succès à des coloris plus vifs. Un vert plus lumineux que Roger aurait peut-être atténué avec davantage d?olive ou peut-être même avec un gris plus prononcé. Il y a un côté jongleur de lumière et de couleurs qu?on découvre avec plaisir chez Bernard. La même réussite dans la restitution du vieux Port-Louis, des modestes maisons portlouisiennes, des varangues de boutiques de la capitale, de ces ruelles suspendues à flanc de colline, pieds dans les ruisseaux.
Mais chez Bernard, les volets, les toitures, les pans de murs, sont plus souvent que chez Roger prétextes à de belles taches colorées. Et même quand le fond veut se perdre dans une certaine grisaille verdâtre, celle-ci prend volontiers chez Bernard une teinte légère tirant sur l?orangé, sur le lilas mauve, sur le rosé. À moins que la dominante colorée préfère carrément jouer le profil bas pour mieux mettre en valeur des flancs de montagne mauves à souhait, des giclées de ciel d?azur, des traînées jaunâtres de feuilles délavées.
S?irriteront seulement ceux que la maîtrise picturale énerve parce que jaloux de tant de réussite, ils essayent de nous perdre avec eux dans d?impossibles recherches artistiques n?ayant d?autres buts que de vouloir nous convaincre que l?Art doit être laid comme un repoussoir et que l?appréciation des belles choses relève de la petite bourgeoisie. Nous devons laisser braire ces nouveaux ânes et revenir à l?essentiel.
Une toile, c?est la saisie et la restitution, par l?artiste et par celui qui pourra s?approprier ce talent au bout des doigts, d?une partie de l?émerveillement sous-jacent aux belles choses qui nous entourent, qu?elles soient ?uvres de la nature ou de la main de l?homme, voulues ou non par ce dernier. Cette beauté omniprésente est par définition éphémère.
Il arrive souvent, pour ne pas dire toujours, que le même arbre, la même frondaison ensoleillée, le même coucher de soleil, soit incapable de nous restituer la même émotion à différents intervalles. L?émotion n?est jamais la même et le miracle artistique n?opère pas à tous les coups.
Nous avons aussi besoin de l?aide de l?artiste chevronné pour nous apprendre à voir la Beauté autour de nous, si multiple et si envoûtante, dans cette île qui est la nôtre et que nos nombreux visiteurs trouvent si belle.
Bernard renouvelle avec succès la place occupée à ce jour par son père comme l?un de nos peintres les plus aptes à restituer sur toile, avec un maximum de fidélité et de d?authenticité, les merveilles que voient leurs yeux. D?autres peintres ont peut-être fait preuve d?une maîtrise comparable (nous pensons à Max Boullé et plus près de nous à Marcel Lagesse), mais ils ne connaissaient pas le Vieux Port-Louis autant que les Charoux.
La même observation peut être adressée à de plus jeunes artistes, tels Pascal Lagesse ou encore Marc Randabel. Il n?y a certes pas que le Vieux Port-Louis, mais ce dernier occupe une place trop grande dans le c?ur des amis des Beaux-Arts pour ne pas rendre grâces à qui de droit de la chance que nous possédons désormais en Bernard Charoux d?être assurés d?une certaine continuité d?accès auprès des trésors artistiques auxquels nous a habitués son père.
D?autres peintres s?offusquent volontiers quand on rapproche de leur maîtrise celle d?un confrère et, a fortiori, d?un proche parent, un fils ou un frère. Nous sommes malheureux de les savoir ainsi incapables de cohabiter avec d?autres peintres aussi talentueux. Et pourquoi vouloir qu?un fils peigne différemment de son père, ou encore de son gourou en peinture, sous prétexte que certains d?entre nous se croient intelligents de déplorer un certain déjà vu.
L?émerveillement est ailleurs. Il réside davantage dans cette certitude inespérée de l?assurance que nous possédons désormais une certaine continuité dans la réussite. La galerie Hélène de Senneville réussit un coup de maître en exposant du 19 au 24 août 2004 un peintre aussi talentueux que Bernard Charoux.
<B>L?appartenance à une famille prophétique</B>
C?est le début d?une carrière que nous souhaitons de tout c?ur aussi prolifique et aussi réussie que celle de son père, Roger, qui est loin de nous avoir donné sa pleine mesure. Le panorama de la peinture mauricienne s?enrichit considérablement de l?arrivée d?un nouveau talent aussi prometteur.
On peut regretter que d?anciens maîtres ne soient plus parmi nous pour assister à une telle éclosion. Nous savons toutefois que là où ils sont présentement, ils savent déjà la relève assurée. Ils sont encore davantage rassurés que nous de la pérennité d?une présence artistique en notre chère île Maurice.
Bernard Charoux complète heureusement la belle cohorte d?artistes à l??uvre à Maurice. Il a fait sa part de travail et s?est déjà jeté à l?eau avec un courage auquel son appartenance à une famille prophétique le prédispose déjà. Il nous appartient de prendre la relève et de lui faire comprendre l?importance que nous attachons à son ?uvre et à ses efforts, visant à rendre notre île encore plus belle, encore plus attirante.
Nous serons les premiers perdants si nous ne savons pas tirer le meilleur parti de tout ce qu?il fait déjà pour nous et pour tout ce que lui et ses semblables représentent pour nous comme supplément d?âme collective et artistique.
À nous de nous montrer dignes d?un talent aussi grand que celui de Roger Charoux.
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