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Le salaire de la peur
Autour d?une vaste piscine s?ordonne un ensemble de villas cossues, à l?ombre des palmiers. Des gazelles, des paons gambadent sur le terrain de golf. Un haras, des courts de tennis, une salle de gymnastique, un restaurant au menu très américain, un magasin d?alimentation, un service de chauffeurs et même un tailleur sont à disposition. Pour 40 000 euros par an, des entreprises occidentales et asiatiques offrent ainsi une vie de rêve à leurs employés expatriés. Mais cette tranquillité n?est qu?illusion. Il existe dans la capitale saoudienne et sa périphérie des dizaines de ces complexes résidentiels, baptisés compounds. Ils affichent des tarifs et des niveaux de confort inégaux, comme autant de catégories de clubs de vacances, mais là n?est pas la principale préoccupation des locataires. L?essentiel, à leurs yeux, est désormais la sécurité. L?organisation d?Oussama Ben Laden, Al-Qaida, n?a-t-elle pas promis de « nettoyer la péninsule Arabique des mécréants » et annoncé des « rivières de sang aux croisés » ?
Leur but : créer la phychose
Depuis un peu plus d?un an, les attaques visant les Occidentaux se sont multipliées. Dans la nuit du 12 au 13 mai 2003, à Riyad, trois actions simultanées contre des compounds font 35 morts. Le 8 novembre, toujours à Riyad, une autre résidence est visée : 18 morts, la plupart musulmans. Plus récemment, le 30 mai, une opération conduite contre un ensemble de compounds, à Al-Khobar fait 22 victimes. Des attaques sont également perpétrées sur les lieux de travail : le 1er mai, cinq Occidentaux et un Saoudien sont tués à Yanbou, dans l?ouest ; le 22 mai, un Allemand est abattu à la sortie d?un centre commercial de Riyad ; le 6 juin, toujours dans la capitale, un cameraman irlandais est tué et un journaliste anglais blessé ; le 8 juin, à Riyad encore, un Américain est abattu de neuf balles dans son garage. Le 19 juin, le corps d?un ingénieur américain enlevé une semaine plus tôt est retrouvé à Riyad : Paul Johnson, 49 ans, a été égorgé et décapité.
Dans les résidences, les conversations tournent autour d?un dilemme : partir ou rester. « Tout le monde se pose la question », admet une Française qui, comme la plupart des personnes rencontrées à Riyad, requiert l?anonymat. Dans ce monde vivant en vase clos, la violence des raids a choqué. Les scènes d?égorgement, de chasse à l?homme dans les villas, de tri cynique entre musulmans et non-musulmans, de cadavre traîné par une voiture, décrites par les survivants et répétées à l?infini dans les discussions, ont atteint leur but : créer la psychose. Dans la communauté française, on se raconte ainsi comment, à Al-Khobar, un employé de Total est resté caché des heures sur le toit de sa maison pendant que les islamistes retournaient chaque pièce à sa recherche.
« L?ambiance est très bizarre, confie un jeune coopérant, au sortir d?une partie de tennis. On se sent bien, dans une vie normale, et puis soudain on apprend qu?il y a eu un autre attentat. » « A chaque nouvelle attaque, on se demande quel sera le coup suivant », confirme une Anglaise. Alors, les trajets deviennent longs, les embouteillages semblent des souricières, les messages de vigilance des ambassades accroissent le stress. La représentation française conseille ainsi de modifier sans cesse ses trajets et ses horaires.
Le port de l?« abaya » est devenu obligatoire
Les expatriés souffrent aussi de ne plus comprendre la société saoudienne. Certes, les témoignages de sympathie sont nombreux, mais aux feux rouges, des jeunes dés?uvrés mettent parfois leur main sous la gorge ou simulent une rafale de mitraillette. Et puis, il y a l?attitude de la police, que l?on dit « infiltrée », ces assaillants qui s?échappent trop facilement au goût des expatriés?
Les rumeurs, et elles sont nombreuses, assurent que, dans la période de succession qui s?ouvre, certains membres de la famille royale auraient une attitude ambiguë. Dans ce contexte, les déclarations de fermeté du gouvernement saoudien, la multiplication des morts parmi les forces de l?ordre, l?emprisonnement de 700 suspects, la dénonciation des attentats par des dignitaires religieux ne suffisent pas à rassurer. Beaucoup de familles ont déjà fui. En mai, l?ambassade des états-Unis a fermement invité ses ressortissants à partir. Celle de Grande-Bretagne vient de faire de même avec les personnels « non essentiels ». Chaque fois, c?est un défilé de valises et de cartons, déprimant pour ceux qui restent. Dans les compounds, les cris d?enfants se font de plus en plus rares.
À l?approche des vacances scolaires d?été, l?exode s?est accéléré. L?école française, qui comptait 1 050 élèves en septembre 2003, n?a enregistré que 650 inscriptions pour la prochaine rentrée. Le bilan est tout aussi inquiétant dans l?un des établissements britanniques : alors que les effectifs sont passés de 1 150 élèves à 700 en neuf mois, ses responsables se demandent si l?école pourra rouvrir à la rentrée, même entourée, comme c?est le cas aujourd?hui, de sacs de sable, de herses et de soldats. Les professeurs, eux aussi, commencent à manquer.
En 2003, les diverses ambassades avaient recensé 35 000 Américains, 30 000 Britanniques et 4 500 Français dans le royaume. Mais il faudra sans doute revoir ces chiffres à la baisse en septembre. Restent surtout les hommes, contraints d?honorer leurs contrats, voire de les prolonger, faute de remplaçants.
Contrairement aux personnels envoyés en Irak en ayant connaissance des risques encourus, les familles occidentales ont le sentiment d?avoir été « piégées » en Arabie saoudite. Comment imaginer une telle violence dans un pays qui, il y a encore deux ans, passait pour l?un des plus sûrs du monde ? C?était le temps de l?Arabie heureuse. Même si des attentats visaient principalement les militaires américains basés en terre sainte d?islam, les civils situent en effet le début de leurs ennuis au moment de l?invasion de l?Irak, en mars 2003. Un an plus tard, l?affaire des tortures infligées à certains prisonniers irakiens par des soldats américains n?a fait qu?exacerber les ranc?urs.
Rétrospectivement, de nombreux expatriés reconnaissent toutefois que la dégradation de la situation est antérieure au printemps 2003. Simplement, ils ne l?avaient pas sentie. Depuis quelques années, les mutawas ? les membres de la police religieuse ?, jusque-là laxistes avec les Occidentaux, s?étaient raidis. Le port de l?abaya, la tenue noire des femmes, est devenu peu à peu obligatoire. Le port du voile est aujourd?hui plus que recommandé. « Un mutawa a obligé une Occidentale à se démaquiller en public », raconte une expatriée.
Autre évolution dans ce pays richissime : les mendiants, les marchands à la sauvette sont apparus aux carrefours sans qu?on y prête attention. Les Occidentaux ne fréquentaient guère les quartiers populaires d?Al-Souwaïdi ou de Bata, ces poches de misère patiemment travaillées par l?intégrisme.
Des « Afghanis »qui instillent le rejet des « infidèles »
Dans un univers profondément religieux, les expatriés n?ont pas vu non plus que les compounds, construits ces trente dernières années, étaient considérés comme des kystes, voire un affront. À l?origine, il s?agissait de ménager aux étrangers des zones où vivre à l?occidentale. Mais ces hauts murs ont coupé les locataires des réalités saoudiennes. Ils ont alimenté les fantasmes de la rue sur les turpitudes supposées de ces communautés d?exilés.
Le royaume compte environ 7 millions d?étrangers pour une population totale estimée entre 16 et 20 millions d?habitants. En même temps que débarquaient en nombre toujours plus important les expatriés, on a vu s?opérer le raidissement religieux, après la révolution iranienne, en 1979, puis quand les milliers de Saoudiens partis combattre en Afghanistan sont revenus. De retour au pays, ces « Afghanis » ont lentement imprégné la société locale et instillé le rejet des « infidèles ».
2004 Le Monde ? Benoît Hopquin Distribué par The New York Times Syndicate
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