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«Aucune urgence ne justifie qu?on brûle les étapes»
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«Aucune urgence ne justifie qu?on brûle les étapes»
? Y a-t-il eu magouilles par rapport à l?achat des nouveaux portiques ?
Les faits, tels que nous les connaissons actuellement, tendent à démontrer qu?il y a bien eu des irrégularités. Et celles-ci auraient déjà abouti à des gains importants pour certains si nous ne les avions pas dénoncés à temps.
? Que savez-vous ?
Nous avons entendu certaines choses. On se proposait de louer les deux portiques à un agent arabe plutôt qu?à un fabricant. Il paraît qu?un deal avait déjà été conclu. Le bail de l?équipement allait coûter tout aussi cher que s?il avait été acheté.
? Qui achète les portiques ?
La Mauritius Ports Authority (MPA) et la Cargo Handling Corporation Ltd (CHC). Les portiques coûteraient environ Rs 420 millions (USD 15m). Le bail serait à environ Rs 5 millions par an (USD 176 000). Les deux organisations allaient partager les coûts équitablement.
? Est-ce normal que la CHC achète des portiques ?
En principe, c?est à la MPA de le faire. C?est elle la propriétaire des installations portuaires ; la CHC n?est qu?un opérateur.
? Vous dites que les procédures d?achat n?ont pas été suivies ?
Les procédures d?usage pour un investissement de cette envergure n?ont pas été respectées. Le Central Tender Board (CTB) a été contourné et le tandem MPA-CHC s?est chargé lui-même de l?achat. L?appel d?offres a été sollicité d?un nombre restreint de compagnies. La MPA-CHC n?a accordé qu?une semaine aux soumissionnaires pour réagir. On a négligé de prendre un avis légal.
? Le président de la CHC prétend que le CTB a refusé le dossier.
Cela se peut. Mais tout dépend de ce que la MPA-CHC a demandé au CTB. Elle lui a demandé de louer alors qu?elle aurait dû l?inviter à lancer un appel d?offres pour acheter avec option de louer. Le CTB est un instrument régi par des règles précises. Tout dépend de la manière dont on l?utilise.
? Insinuez-vous qu?on a voulu délibérément le contourner ?
Allez savoir !
? La MPA opère déjà trois portiques. Cette expérience ne l?outille-t-elle pas à piloter seule l?achat de transbordeurs supplémentaires ?
Visiblement pas puisque, de son propre aveu, elle n?a pu distinguer entre un financial et un operating lease. Cela aurait été tellement plus simple de faire comme d?habitude, c?est-à-dire, recruter un consultant pour se faire guider.
? Se peut-il que la MPA se soit réellement trompée ?
Franchement, je n?y crois mot ! La MPA et la CHC emploient des comptables. Ceux-ci ont d?ailleurs constitué le comité d?évaluation financière. Le dossier a ensuite transité par le ministre des Communications extérieures, qui est lui-même un comptable. Je ne puis croire que ces professionnels ne savent pas différencier entre un bail-location (operating lease) quand on vous prête de l?argent pour louer des facilités et un bail-achat (financial lease) quand le prêt est censé financer un achat.
? D?autant qu?une petite visite chez un avocat aurait suffi pour tirer la chose au clair?
La MPA-CHC dit avoir oublié de rechercher un avis légal. Alors là, franchement, c?est trop. Si la CHC ne peut se résoudre à payer un boni de fin d?année aux contractuels sans consulter son homme de loi, je vois mal comment elle aurait pu «oublier» de le faire avant de s?engager dans un investissement aussi important.
? Vous pensez donc que l?avis légal a été délibérément occulté ?
On est bien obligé de se poser la question.
? Un certificat d?urgence accompagne le projet d?achat des deux portiques. Cela expliquerait la précipitation. Vous y croyez ?
Aucune urgence ne pourrait justifier qu?on brûle les étapes. Il aurait dû y avoir eu un appel d?offres public. Les intéressés auraient dû avoir eu au moins un mois pour faire des soumissions. La MPA-CHC est en train de perdre bien plus de temps à présent avec ses raccourcis.
? Est- ce que le volume de travail justifie cette précipitation ?
Le business est là pour le moment. Si la tendance se maintient, les deux nouveaux portiques ne seront pas de trop. Mais le ministre Fowdar disait récemment à l?Assemblée nationale que, selon lui, ce n?est pas la peine d?investir dans un business volatil. N?est-il pas en train de se contredire en achetant les portiques ?
? Vous sentez que l?urgence du besoin n?a été en réalité qu?un prétexte ?
Le gouvernement vient de valider nos soupçons en admettant qu?il y a eu mauvaise gestion du dossier et en nommant une commission d?enquête. Logiquement, ceux qui ont piloté ce dossier devraient s?en aller.
? Le ministre Fowdar déclare ne rien savoir.
Il ment. Ce paragraphe du procès-verbal de la réunion du 31 mars dernier du conseil d?administration de la MPA le démontre bien : « The recommendations were also discussed with the minister of External communications on the 25th of March 2004 and the MPA and CHC have been given the green light to proceed with the project. » Comment le Premier ministre peut-il le défendre et dire qu?il n?est pas responsable ?
? Néanmoins, il est vrai que certaines informations ont transpiré bien plus tard. C?est le cas de cette offre d?une banque internationale d?un prêt à un taux préférentiel?
C?est scandaleux qu?on ait tu cette information. Il nous revient que même les membres du comité d?évaluation financière n?en savaient rien.
? A qui la banque avait-elle fait son offre ?
A la MPA. Celle-ci aurait « oublié » d?en informer la CHC par écrit. La banque, elle, aurait fait son offre par courrier électronique. Elle se proposait de financer l?achat des portiques à un taux d?intérêt de 3 %. C?est clair que cette option se serait imposée si les décideurs avaient pu comparer.
? Quel intérêt à la taire ?
La MPA-CHC était déjà en négociation avec IMCC Abu Dhabi Group, l?agent arabe.
? La MPA-CHC semble dire qu?elle a négocié avec l?IMCC sur une recommandation de la Banque mondiale ?
Je doute fort que ce soit vrai. La MPA-CHC a lancé son appel d?offres le 5 mars et a reçu les offres dix jours plus tard, le 15. La Banque mondiale a donné un avis en faveur d?IMCC le 7 mars. Il est donc clair que les dirigeants du port ont commencé à négocier avec la société arabe bien avant que l?exercice d?appel d?offres n?ait lieu. Très probablement, la Banque mondiale n?a fait qu?approuver une décision déjà prise.
? Pourquoi avoir quand même lancé un appel d?offres?
Peut-être n?était-ce qu?un trompe-l??il..
? Le gouvernement a institué une commission d?enquête. Vous êtes satisfait ?
Pas vraiment. Nous sommes contents que le gouvernement nous ait donné raison. Mais cette commission d?enquête a une unique attribution, celle de savoir s?il y a eu échange de pots-de-vin. C?est le leader de l?opposition, Navin Ramgoolam, qui a utilisé ce terme, pas nous. Clairement, le Premier ministre Paul Bérenger a une fois de plus piégé Ramgoolam en lui demandant de venir prouver une déclaration faite sous le couvert de l?immunité parlementaire. Pendant ce temps, le vrai problème est négligé.
? N?est-ce pas également le point que vous vouliez faire ?
Certainement pas. C?est une pratique courante pour les compagnies étrangères de payer des commissions afin d?avoir des contrats. Cela est connu et même accepté dans une large mesure. Ce n?est pas forcément un pot-de-vin?
? Qu?importe le terme?
Notre combat est différent de celui des politiques. Le port requiert souvent des investissements massifs. Cela en fait un terrain fertile pour la fraude et la corruption. Nous voulons éviter que Port-Louis ne soit atteinte de cette gangrène. Notre but est de protéger les salariés qui sont les premières victimes de la mauvaise administration. Ce rôle est inscrit dans les statuts du syndicat qui a déjà été à la base de plusieurs dénonciations.
? Percevez-vous une amélioration dans le climat au port ?
J?ai travaillé 37 ans dans le port. Croyez-moi, quand je vous dis qu?au fond, rien n?a changé à la CHC. Il y a eu des dénonciations dans le passé et même des commissions d?enquête. Mais les coupables n?ont jamais été vraiment inquiétés. Au pire, ils ont été remerciés d?un golden handshake?
«Le gouvernement vient de valider nos soupçons en admettant qu?il y a eu mauvaise gestion du dossier et en nommant une commission d?enquête.»
« Je ne puis croire que ces professionnels ne savent pas différencier entre un bail-location (operating lease) et un bail-achat (financial lease) »
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