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Force tranquille

29 avril 2004, 20:00

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Devenir président de la JEC à votre âge présuppose-t-il que vous ayez donné à l?Establishment certaines garanties de rester bien dans le rang ?

Ce n?est pas une question d?âge, mais une question d?approche.

Je reformule ma question : avec votre approche, avez-vous eu à donner certaines assurances avant d?accéder à la présidence du JEC ?

Non, pas vraiment. J?ai été approché, à ma grande surprise, pour devenir président?

Quelles sont les raisons qui vous ont fait accepter ?

Principalement, je voulais faire entrer dans le courant principal, le mainstream, des idées qui ne sont pas encore en vigueur dans ce milieu. C?est ce qui me semble le plus important. Une de ces idées concerne un peu mon expérience de ces trois dernières années. Je travaille depuis quelques années dans un réseau de collaborateurs de petites entreprises. C?est une approche totalement différente. Aujourd?hui, à Maurice, les Petites et moyennes entreprises ne sont pas prises au sérieux. Elles sont mises dans un ghetto handicraft et artisanat. Pourtant les PME ont un rôle actuel et potentiel qui est vraiment important.

Les PME sont, en France, les plus gros employeurs?

En France et dans beaucoup d?autres pays. Mais à Maurice, mis a part le fait de ne pas prendre au sérieux les PME, on a aussi un problème de collaboration entre entreprises. Cela est dû à la structure verticale de beaucoup de nos entreprises et de notre économie en général. Les entreprises, pour différentes raisons, veulent tout faire elles-mêmes, tout contrôler. Elles ne se sentent pas capables de faire confiance à d?autres. Il y a des raisons spécifiques à cela.

Spécifiques voulant dire quoi exactement ?

Notre société n?est pas homogène sur le plan des communautés. Il y a donc méfiance, chacun est dans son univers. Il y a même une différence culturelle. On voit dans de nombreux pays naître des réseaux de collaborateurs entre entreprises. Cette approche est une des clés de l?avenir.

Quand vous proposez cela dans une économie historiquement structurée comme la nôtre, n?avez vous pas le sentiment de remettre trop de choses en question ?

C?est une approche mentale qui est très différente. C?est vrai. C?est un des défis les plus importants que nous aurons à relever. Le concept sur papier est simple. Cela fait plus de quinze ans qu?on parle de clustering. Cela existe en Italie, à Silicon Valley ou à Bangalore. Mais il faut pour cela se remettre en question, de se mettre, en quelque sorte, en état de fragilité relative vis-à-vis de l?autre. Et c?est là où est le problème.

N?est-ce pas trop demander à un businessman que de se mettre en état de fragilité ?

C?est sûr que c?est beaucoup demander ! Mais le clustering, une fois que ça marche, qu?on voit le réseau se mettre en place et fonctionner, on se rend compte que l?intérêt mutuel fait bien marcher les choses. Et finalement profite à l?intérêt personnel aussi. Mais dans la situation actuelle de notre économie où nous avons besoin de nouveaux secteurs, où on ne sait même pas exactement les niches markets de notre avenir, ces niches ne pourront se développer que si on met en place ces clusters dans le textile, le ICT et même le tourisme. Ce ne sont pas les call centres qui seront de gros pourvoyeurs d?emplois. Les clusters feront entrer de nouveaux intervenants dans le mainstream et c?est capital. C?est dans cette direction qu?il faudra bouger. On ne peut pas demander à de gros groupes avec des business bien établis d?avoir l?agilité intellectuelle et la finesse de pouvoir trouver ces niches. Mais c?est à travers de petites unités qu?on les trouvera.

Est-ce une des raisons pour lesquelles un des fleurons du groupe Currimjee, Bonair Knitwear, n?a pu survivre ?

C?était une question de taille, en effet, mais aussi une question de focus. Nous faisions trop de choses. De la fabrication au marketing en passant par le développement des produits. Je pense que si on avait choisi d?avoir dix compagnies pour faire dix métiers, cela aurait mieux marché qu?une compagnie faisant tout. C?est comme ça que je suis organisé aujourd?hui. Je fais le design, le développement du produit et je laisse la fabrication à des partenaires avec qui je travaille sur une base de confiance. Cela fait plus d?un an que nous sommes en opération, et ce qui était purement théorique maintenant est devenu une réalité.

Peut-on dire du ?clustering? qu?il s?agit d?une autre manière de démocratiser l?économie ?

Démocratiser l?économie veut dire beaucoup de choses. Ce dont on a besoin c?est de permettre à quelqu?un qui a une idée et une volonté de faire quelque chose de pouvoir aller jusqu?au bout. Et souvent, ici, ce n?est pas possible. Il faut donner les possibilités à des jeunes entrepreneurs d?aller jusqu?au bout de leurs idées. C?est comme ça qu?on développera l?économie. Même les grands groupes en profiteront le jour où de nouveaux entrepreneurs, de nouveaux intervenants feront leur entrée dans l?économie.

La démocratisation de l?économie était un concept des discours des partis d?opposition. Depuis quelques jours on note que ce discours est utilisé par certains ministres du gouvernement? Le président du JEC estime-t-il que notre économie est démocratisée, c?est-à-dire ouverte au plus grand nombre ?

Beaucoup de secteurs importants demandent à être soutenus en raison de l?éloignement et donc du coût élevé de développement de ses marchés. Si ceux qui sont forts en marketing pouvaient s?allier à ceux qui sont forts en production, par exemple, ce serait une force considérable. Mais nous avons de grands groupes qui dominent des secteurs, et cela est dû à la réalité de notre marché. Je crois dans ce réseau de collaborateurs. Regardez l?exemple de Ralph Lauren. Bien sûr, il s?agissait de copies illégales. Mais analysez la puissance des réseaux. Il y avait un marché : un réseau de collaborateurs s?est mis en place : Les fabricants, les détaillants, les chauffeurs de taxis. Et regardez le marché immense qui a été développé.

Vous êtes président du JEC, mais vous êtes d?abord un des dirigeants du groupe Currimjee. Ce que vous expliquez ne va-t-il pas à l?encontre de la logique de groupe, du vôtre, qui est de rentrer dans le plus de marchés possible?

C?est le problème de la taille du marché mauricien. Si un grand groupe comme le nôtre se contente d?un secteur seulement, il ne pourrait pas subsister. Il faut donc se diversifier. Cependant, on note depuis quelque temps, un recentrage des activités des grands groupes qui essaient de se remettre à leurs core activities. J?aimerais que notre économie se dirige vers plus d?échanges entre les grands groupes et les petites et moyennes entreprises. Il y a une énorme possibilité pour cela entre ces deux entités mais ce n?est pas le cas du tout aujourd?hui.

L?intérêt public et l?intérêt privé sont, par essence, différents. Le premier touche au bien du plus grand nombre et le deuxième à des intérêts spécifiques. Essayer de faire croire qu?ils vont dans la même direction, n?est-ce pas un leurre ?

Non. Je ne le crois pas. Une des choses que je veux essayer de mettre en place, c?est des relations plus proches entre les gens qui travaillent dans de grands groupes et leur demander d?aider de jeunes entrepreneurs à développer leurs entreprises. Ce qui manque pour les jeunes, ce sont des gens qui peuvent les aider à analyser leurs projets et leur donner des conseils concrets. J?ai envie de développer le concept d?entrepreneur civique. Trouver des gens dans le secteur privé qui peuvent être les mentors des jeunes entrepreneurs. Je ne crois pas que ce soit utopique. Cela existe à Silicon Valley par exemple où ceux qui ont des idées se mettent avec des mentors et d?autres gens et cela devient un network. Je suis convaincu que l?économie mauricienne devrait se développer de manière plus horizontale. Cela profiterait à tous.

Vous voyez poindre cette économie ?horizontale? ?

Dans les nouveaux secteurs, oui.

La question n?a pas été répondue : l?intérêt public et l?intérêt privé sont-ils convergents ?

(Long silence)

A très très long terme, oui? A court terme, c?est vrai, que les intérêts ne convergent pas souvent.

Que faire à ce moment ?

C?est vrai que c?est une question importante. L?Etat court toujours le risque que certains entrepreneurs ne voient que le court terme. C?est un risque. Et là l?Etat a un rôle de garde-fou à jouer. Et tous les gouvernements ont toujours joué ce rôle à Maurice.

Le président du JEC dans ses fonctions a-t-il une dimension politique ?

Nous avons, comme un des buts principaux, d?assurer la communication entre le gouvernement et le secteur privé. En ce sens oui, nous avons un rôle politique. Nous sommes là pour trouver des zones de convergences entre l?Etat et le privé pour permettre le développement global de l?économie. Nous nous devons d?avoir une vision à long terme.

Avez-vous déjà été tenté par l?action politique ?

Non, pas du tout?

Etes-vous satisfait des relations entre le JEC et le gouvernement ?

Oui. Il y a des structures en place qui marchent. Les relations sont très bonnes pour le moment.

Les difficultés de l?économie mauriciennes, notamment le démantèlement de l?accord multifibre et la fin des régimes sucriers préférentiels, sont prévus de très longue date. A écouter une partie du secteur privé, on est sous l?impression que la découverte des difficultés est toute récente, toute fraîche?

C?est vrai qu?on le sait depuis plus de quinze ans. C?est clair que c?est une réalité qui se dessine depuis de nombreuses années. Il y a eu un manque de prévoyance. C?est la nature humaine. Les changements nécessaires à mettre en place pour le démantèlement de l?accord multifibre étaient tellement importants que certains ont eu tendance à profiter du court terme en se disant : ?Cela n?arrivera jamais?? Et ce n?était pas vrai. Les indications montrent que les quotas vont être éliminés. A partir de 2005, les choses vont changer radicalement.

Avez-vous partagé avec les dirigeants du JEC votre désir de faire entrer de nouvelles idées, de nouveaux concepts dans le ?mainstream? ?

Non, je n?en ai pas parlé. Mais je crois qu?ils sont conscients de ce que je fais et de mon expérience de ces nouvelles idées. Je verrais bien comment tout cela va être reçu. Mais jusqu?à l?heure, je me sens soutenu dans ma démarche.

Votre approche, mettant en cause certains pouvoirs, ne risque-t-elle pas d?être perçue comme un danger et de passer à la trappe ?

Je ne peux pas vraiment vous répondre. Je préfère dire que mon approche ouvre des possibilités nouvelles à tout le monde.

La ?bonne gouvernance? est devenue, depuis quelques mois, la danseuse vedette du secteur privé qui en parle à tout propos ? La question est directe : le secteur privé mauricien est-il crédible quand il parle de bonne gouvernance après les récents scandales étalés sur la place publique ?

Il y a certainement toute une image à refaire. Le JEC a sorti un code d?éthique, mais d?après ce que je comprends, il y a peu de groupes qui l?ont institutionnalisé dans leurs structures internes.

Il ne s?agissait donc que de paroles?C?est grave, non ?

Oui c?est grave. Il ne s?agit pas seulement, pour les compagnies, d?améliorer leur image. Il faut, dans la réalité des faits, appliquer le code d?éthique. C?est une base essentielle. La notion de bonne gouvernance doit être appliquée.

On découvre, chaque jour, un peu plus l?étendue de la corruption à Maurice?Vous attendiez-vous à ce que le fruit soit à ce point avarié ?

J?ai toujours travaillé dans un secteur, le textile, qui est moins touché par ce problème. Donc, je crois que je ne m?en doutais pas. Je n?en étais pas conscient. En tant que citoyen, je crois qu?on ne peut plus nier l?existence de cette corruption. Elle est inquiétante.

Si vous vous projetiez sur 20 ans, auriez-vous une image claire de ce que pourrait être votre futur ?

J?aimerais voir une économie beaucoup plus diversifiée qu?aujourd?hui. L?exemple à suivre pour Maurice, sur ce plan, c?est l?Italie. Je vois un secteur économique avec plus d?interaction entre les acteurs économiques. Il y a un problème culturel qui a empêché cette interaction. Un problème de communautés différentes. L?interaction au niveau des affaires va rejaillir sur la société en général

Un journaliste de l??Expansion? affirmait, récemment, que le fait qu?il n?y ait pas eu de réforme agraire après l?indépendance, a empêché une démocratisation de l?économie mauricienne, partagez-vous ce point de vue ?

Cela touche quelques secteurs, c?est vrai. Mais c?est difficile de répondre à cette question?

Entre l?Etat Providence qui donne tout et l?Etat qui veut tout privatiser, pensez-vous que l?économie mauricienne commence à trouver son équilibre ?

On commence à trouver un équilibre. Je crois dans le Welfare State. J?y ai toujours cru. Le rôle d?un Etat est d?être ?facilitateur? dans son sens le plus global. Si on peut devenir une île d?entrepreneurs, le rôle du gouvernement sera forcément plus clair.

La famille Currimjee est venue d?ailleurs. Aujourdhui, vous êtes une famille mauricienne, que répondriez-vous à votre fils ou à votre fille qui vous demanderait : ?Pourquoi dois-je rester à Maurice? ?

Je lui dirais de rester à Maurice s?il pense qu?on peut se développer soi-même et vivre une vie qui lui donne satisfaction, et qui le mène à son épanouissement?

?Ce dont on a besoin, c?est de permettre à quelqu?un qui a une idée et une volonté de faire quelque chose, de pouvoir aller jusqu?au bout. Et souvent, ici, ce n?est pas possible.?

?Les changements nécessaires à mettre en place pour le démantèlement de l?accord multifibre étaient tellement importants que certains ont eu tendance à profiter du court terme en se disant : ?cela n?arrivera jamais??

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