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érotique
Notre royaume n?est pas de ce monde : c?est lui que nous cherchons, même si nous l?ignorons, même si nous croyons désirer les biens temporels, temporaires. C?est ce qu?affirment les religions. C?est ce que, par des démarches diverses, enseignent bien des philosophies. C?est ce qu?enseigne, tout d?abord, l?érotique platonicienne. Captifs du corps, captivés par le monde sensible, nos âmes courent après des ombres. Nos désirs vont à ce beau corps, mais à cet autre ; au mieux, à cette grande âme ou à cette belle science ; nous allons de beautés sensibles en beautés sensibles, toujours avides, car ce qui nous meut, c?est Éros, qui est notre nature même ; jamais comblés, car ce que cherche Éros, c?est le beau en soi, cette beauté immuable, qui seule peut nous donner un bonheur total et définitif. C?est cette Beauté que nous cherchons dans les choses qui, pour un bref instant, en sont l?image lointaine. La renaissance perpétuelle des désirs, leur insatiabilité sont le signe à la fois du souvenir de ce bien immuable et de son oubli. C?est la leçon, aussi de St Augustin, de Pascal ou de Malebranche, qui reprennent Platon en le christianisant. Malebranche dit de l?ivrogne qu?il cherche Dieu dans la bouteille et que si un désir ne disparaît que pour faire place à un autre désir, c?est parce que notre âme a toujours « du mouvement pour aller plus loin ». Mais si elle est toujours en mouvement, c?est parce qu?elle ne peut trouver en ce monde de bien qui mérite qu?on s?y arrête ; son inquiétude marque qu?elle cherche le repos, qu?elle ne trouvera que dans la béatitude éternelle ; dans la durée, pas de bonheur durable.
C?est aussi ce qu?affirme Descartes, pourtant fort peu ennemi du corps et de ses passions : « Comment serait-il possible que je pusse connaître que je doute, et que je désire, c?est-à-dire qu?il me manque quelque chose, et que je ne suis pas tout parfait, si je n?avais en moi aucune idée d?un être plus parfait que le mien, par la comparaison duquel je connaîtrais les défauts de ma nature ? » Je puis, certes, me perfectionner, mais je ne le puis que « peu à peu », et ce perfectionnement dans le temps ? serait-il indéfini ? parce que, autant que ma ressemblance à Dieu, mon insurmontable distance : c?est parce que je suis toujours imparfait que je veux toujours continuer le procès temporel de mon perfectionnement, alors que la plénitude de Dieu exclut le changement : l?être parfait est l?être auquel il n?arrive rien, l?être éternel.
On pourrait multiplier les exemples. Certes, à chaque fois, c?est une démar-che différente qui conduit à poser l?éternel ? qui a nom Dieu, l?Absolu ou les Idées. Mais cette démarche ne se contente pas de convaincre la raison ; elle trouve l?être désirant prêt à l?accueillir ; doublement prêt, même, puisque la métaphysique lui livre, avec le secret de son inquiétude, la promesse de la satisfaction. Déçu quand je croyais être comblé, plein de désirs nouveaux quand je me croyais rassasié ou blasé, j?étais pour moi-même une énigme. À présent, je sais. Mon mal a un nom : c?est le temps. Et ce que je désire a nom Éternité.
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