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Les raisons qui poussent au crime
A priori, ils n?ont rien vu venir. D?ailleurs comment auraient-ils pu prévoir ? Sunil quitte son domicile comme d?habitude pour aller pêcher et on le retrouve la tête fracassée par une pierre. Joseph a eu les poumons perforés avant qu?on le balance par-dessus un pont. Agressés par leur neveu, Antony et Lydia ont reçu plusieurs coups de couteau. Poornima est étranglée et lardée de coups de couteau par son amant. Coups de sabres par-ci, coups de couteau par là, les agressions physiques jettent la consternation.
On tue dans un excès de colère, on agresse pour cent roupies, on assassine par amour, on fait mal par perversité? toutes les raisons semblent bonnes pour commettre un crime, même les plus insignifiantes. Comment expliquer ces réglements de compte et ces violences ? « Il y a des raisons psychologiques derrière la vague de criminalité. Nous vivons dans une société stressée. Il n?y a qu?à voir le comportement des conducteurs sur la route. Ils s?insultent, se barrent la route, personne ne veut céder. C?est symptomatique d?une maladie plus généralisée », assure Farhad Khoyratty, chargé de cours en sciences humaines.
<B>Une sensation de dépression exacerbée</B>
Il explique que l?une des causes de ce stress est la densité de la population qui exerce une pression constante. Selon une expérience entreprise sur les rats, on a constaté que lorsqu?ils sont stressés trop longtemps, ils deviennent agressifs. « Ils mangent les oreilles, la queue des autres rats et parfois mangent certaines parties de leur propre corps. Les humains n?échappent pas à ce phénomène. »
Mine de rien, les conflits qui ont lieu ailleurs ont aussi une répercussion sur notre état d?esprit. La morosité liée à une conjoncture économique difficile, les guerres, le terrorisme, les catastrophes naturelles exacerberaient une sensation de dépression et joueraient sur notre moral. «Ajouté à cela, le fait que Maurice est une société difficile. Il y a beaucoup de pressions sociales au niveau de l?éducation, de la réussite, des attentes par rapport au mariage, sans compter les pressions ethniques. Toutes ces pressions doivent sortir, s?exprimer et quelque part l?agressivité devient la réponse », souligne notre interlocuteur.
<B>Une certaine acceptation de la violence</B>
Et puis, le fait de vivre dans un état insulaire n?arrange rien. Beaucoup de Mauriciens n?ont pas les moyens de prendre des vacances, de voyager, d?aller voir ailleurs, bref de décompresser. « Il y a cette impression d?être dans un hamster wheel et si on n?est pas solide on perd bien vite sa sérénité », estime Khoyratty. Qui plus est, les gens ne savent pas s?exprimer, extérioriser leurs problèmes par des mots. « Souvenez-vous de ce jeune qui avait bousculé un autre jeune dans la rue. Il y avait eu une prise de bec et l?un d?entre eux est allé acheter un cutter et a agressé l?autre mortellement », rappelle le chef inspecteur, Thaleb Sulliman.
Le pire, c?est que ces crimes, qui ont lieu pratiquement toutes les semaines, sont en passe de ne plus choquer personne. Khoyratty estime qu?il y a dans la société une certaine acceptation de la violence, dûe en partie aux médias. S?il ne croit pas dans une relation simpliste entre les films violents et la violence, il tire la sonnette d?alarme sur le fait que beaucoup de films qui passent sur notre écran reflètent la réalité des grandes villes métropolitaines. « On devient immunisé contre la violence. On vit dans un monde de plus en plus virtuel. On a l?impression que la violence est tellement réelle qu?on s?y habitue et on développe une capacité à y faire face. » À titre d?exemple, il cite le cas du Rwanda. « On ne fait pas attention à un génocide car on a vu pire dans Terminator. »
Cela peut aussi expliquer le manque de sentiment de l?agresseur envers l?agressé. La société moderne fait de plus en plus de sociopathes. « On reste renfermé sur soi. On ne sait plus vivre avec les autres. On ne connaît même plus son voisin, on ne partage plus ses achards au-delà de la clôture et la réalité du corps humain n?a plus de sens. On coupe quelqu?un comme on coupe une orange. »
Même son de cloche du côté du chef inspecteur Sulliman. Deux voisins se prennent en grippe à cause du chien qui fait beaucoup de bruit ou à cause des ordures mal gérées. « Chacun se dit qu?il a des droits. Personne ne pense qu?il a des responsabilités. Résultat ça se termine par une bagarre et on en vient aux mains. »
<B>Existerait-il un atavisme criminel ?</B>
Comment juguler avec la criminalité alors ? Un état de droit se doit d?être égalitaire pas par le nombre ni la nature des lois mais par leur application. « Si dans une société, on arrête les coupables quand un crime a été commis et que ces derniers sont punis comme il faut, la criminalité peut diminuer », affirme Khoyratty. Il considère qu?il ne faut rien laisser passer. Les vols, les petites agressions, les incivilités doivent être réprimés pour donner l?exemple et pour montrer aux fauteurs de troubles que ceux qui respectent la loi ne sont pas des idiots.
En réalité la criminalité devrait faire l?objet d?études poussées. On devrait chercher du côté des facteurs sociaux influençant le comportement du criminel, s?orienter vers l?examen de sa personnalité afin de prévenir d?autres crimes. On devrait assister à une intégration de disciplines telles la sociologie, la psychologie sociale, l?anthropologie culturelle, mais à Maurice tout porte à croire qu?il manque une pensée en profondeur et des études. Par exemple, quelles sont les armes les plus utilisées lors des agressions ? Ces détails ne sont pas répertoriés par la police. Son rôle se limite à trouver les suspects et à les livrer entre les mains de la justice. « Ici on ne fait que colmater les problèmes, on ne va pas à la racine. Il y a deux divorces, d?abord entre les universitaires et la réalité, ensuite la société civile et les classes dirigeantes qui ne s?inspirent pas assez de la pensée universitaire. Les études sont enfermées dans des tiroirs, on ne voit pas les applications. L?université et la société civile devraient pourtant travailler ensemble », souhaite Khoyratty.
Il reproche à l?école de ne pas traiter de l?île Maurice actuelle, de ne pas parler de l?histoire des rastafaris par exemple, des relations entre hommes et femmes, de l?homosexualité, de la violence conjugale. « Résultat: les garçons vont apprendre sous la boutique avec une bière à la main que les filles sont des bêtasses. » Dans les films bollywoodiens, dit-il, on apprend que pour conquérir le coeur d?une fille, il faut se battre avec tous les hommes. Autre exemple qu?il fustige : dans la série télévisée Secret de famille, on montre une femme se faire violer dans un ranch sur fond de musique romantique ; le lendemain elle remercie son agresseur ! « Je crois que la censure devrait agir sur des images qui suggèrent que la femme est une race inférieure et les noirs des serviteurs. »
Y aurait-il un atavisme criminel ? Pour Khoyratty, si on trouve plus de délinquance dans certaines familles, ça n?a rien à voir avec les gènes. « On crée des apartheids de classes sociales. On se dit qu?il ne faut pas aller à Plaine-Verte ou à Roche-Bois. On a peur d?être agressé par un rasta. ça donne lieu à un cercle vicieux. Il n?y a pas de communication entre les gens, chacun devient un être mythique pour l?autre. L?écart se creuse et c?est là que commence l?agressivité. »
<B>Dissocier crime et normalité</B>
D?un autre côté, on est tenté de se dire qu?il n?existe pas de société sans criminalité, ni de peuple dont la morale n?est pas quotidiennement bafouée.
« Faux », répond Khoyratty. « Le crime ne peut pas être associé à la normalité. à New York, la criminalité a régressé, en Suisse et dans les pays scandinaves, elle n?a jamais été élevée. « Le problème, c?est qu?à Maurice on affectionne les progrès primitifs, c?est-à-dire l?illusion du progrès sans l?aspect réfléchi et humanisant, bref sans comprendre où l?on va. Il faudrait revoir le Welfare State, redistribuer les ressources. Ce n?est pas normal que les riches deviennent plus riches et les pauvres plus pauvres. »
En fait, nous serions tous des criminels potentiels. « Dans la plupart des cas, nos élans violents sont redirigés dans des directions positives. En fait, tout dépend des chances qui nous ont été données, de l?éducation aussi. »
<I>« Nous vivons dans une société stressée. Il n?y a qu?à voir le comportement des conducteurs sur la route »</I>
<I>« La réalité du corps humain n?a plus de sens. On coupe quelqu?un comme on coupe une orange »</I>
<I>« Chacun se dit qu?il a des droits. Personne ne pense qu?il a des responsabilités »</I>
<I>« Nous sommes tous des cri-minels potentiels. Dans la plupart des cas, nos élans sont redirigés dans des directions positives »</I>
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