Publicité
Reliure d?art <i>Et le livre renaît...</i>
Par
Partager cet article
Reliure d?art <i>Et le livre renaît...</i>
A gauche après les fougères, une forte odeur de colle. Les pas en biais, nous jouons des épaules afin de ne pas froisser le feuillage. Assister au toilettage du papier, travail manuel élevé au rang d?art : avec ses codes, ses secrets. Un savoir-faire d?abord improvisé, puis perfectionné au fil des années.
C?est un fouillis qui se tient béant, à la source de l?odeur de colle. Une petite main badigeonne généreusement des rectangles de carton. Les proportions de la pièce unique sont rendues floues par le bataclan qui l?habite. Sur les étagères s?entassent pêle-mêle l?ouvrage fini, les commandes en souffrance et les nouvelles créations.
Nous cueillons les frères Mercier à la saison haute. Ils sont quatre dans le métier : André, Dominique, Moïse et Siméon. Aujourd?hui, Moïse, le benjamin, est en charge. « Pandan de-troi zour, mo pa dormi, bizin livre bann tez liniversité. » Timide, gauche et un peu voûté quand il se tient dans son allée remplie de fougères à Cité-Briquetterie, il est parfaitement à l?aise dans l?atelier-capharnaüm. Sa voix est plus forte dans l?espace surchargé. On ne sait où regarder en premier : plusieurs piles de simili-cuir, format A4 sont entassées sur un établi. A côté, du carton à plat, coupé-collé en forme de boîte. Des feuilles d?or dépassent de tous côtés.
Honneur au précieux. Pendant que l?oreille capte le procédé de « pose » de la feuille d?or sur les couvertures, les yeux bataillent avec le désordre. Font le va-et-vient entre les trois pendules suspendues au mur. S?attardent sur le modèle visiblement neuf, qui ne marche pas. Et s?arrêtent sur les deux photos du père Mercier, qui a toujours l?air de superviser les travaux, droit derrière sa cravate à imprimés goémon.
LA TANNERIE POUR ALLIÉE
« Bonomm la ti fer papie marbré pandan lager. » Près de 60 ans plus tard, Siméon, autre frère Mercier, suit le chemin tracé par le père. Derrière l?atelier, sous une bâche sommairement attachée à un manguier, il fabrique du papier marbré. A côté des pots de peinture à l?huile, un « plateau » rempli d?eau et de gomme arabique. D?un poignet décidé, Siméon égoutte ses pinceaux au-dessus du plateau. Mélange les tons avec une tige de bambous avant d?y tremper doucement la feuille de papier. Le blanc en ressort zébré de lignes hypnotiques. Pas de pâté, pas de raté, la feuille marbrée est mise à sécher sur une corde à linge.
Revenu dans l?atelier, Moïse allume la mèche de son petit réchaud à alcool blanc. L?instrument ressemble à un verre transparent dans lequel trempe une mèche indisciplinée. Sur le trépied, une roulette est mise à chauffer. Au bout de cinq minutes, l?outil à manche en bois muni d?une petite roue embraye sur le boulevard de la feuille d?or.
De toute la force de ses bras maigres, l?air concentré, les yeux rivés sur l?ouvrage, Moïse marie l?or et le cuir. La peau noire perd son austérité pour revêtir sa parure de lumière. « Mo prefer servi lapo vezetal.? Devant notre air interloqué, le benjamin Mercier sourit légèrement. « Se enn lapo ki finn fini trete me ki pa ankor tenn. » Bleu marine ou roi, brun-rouge, ébène, les relieurs ne font pas la fine bouche. Peaux de cerf, de b?uf, de porc, de cabri, la tannerie est l?alliée privilégiée de la reliure d?art.
C?est le fournisseur des étoffes dans lesquelles les Mercier tailleront des habits pour les vieux livres que la famille s?acharne à sauver. Des loques, des reliques où l?encre de Chine a rongé la chair du papier, rendant moribonde la connaissance, sont enveloppées dans des carapaces conditionnées pour durer toute une vie.
Patiemment, sans éternuer à chaque bouffée de poussière et de moisi, c?est avec des doigts révérencieux que Moïse touche, feuillette, palpe et caresse les cas désespérés qu?on apporte à son atelier. « Pou sak kalite liv, ou bizin kone ki li rakonte, avan ou koumans travay. » Une fois imprégnés du savoir qui menace de disparaître, des « clichés » ? ces frises qui ornent les quatre coins de la couverture ? sont pressés sur la peau. « Ki ou linspirasion pou ou bann model cliche ? » La question fuse à la vue des dessins de feuilles et de fleurs enchevêtrées. « Koumsa ou kontan ou bann fouzer ? » Moïse rigole, comme heureux d?avoir été démasqué, avant d?ajouter : « Pa zis obzervasion, bizin limazinasion oussi. »
Les étapes d?un sauvetage
Ressusciter les beaux livres, envelopper la connaissance dans des peaux ou du carton festonné : un procédé minutieux. Il débute évidemment par le classement des pages en instance de sauvetage. « Apre nou tir la pousier. » Et là, secret de fabrication oblige, nous ne saurons pas le nom de la « solution » qui aide à enlever les taches de moisi. L?ouvrage est ensuite cousu à la main avant de subir un bain de colle. Pour que l?ensemble « prenne », le livre est « oublié » pendant quelques heures dans une presse avant d?être « endossée», c?est-à-dire voir son dos renforcé avec du tissu. Le tout est alors enveloppé dans du maroquin ou du cuir avant d?être paré de dorures. Outre son atelier de Sainte-Croix, l?artisan de la lecture tient une échoppe au Craft Market du Caudan.
Publicité
Publicité
Les plus récents