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Débattre des dérives
Un sketch de l?humoriste Dieudonné donne lieu, en France, à une vaste polémique. Pour avoir tourné en dérision la question juive, il est l?opprobre de nombreux Français qui crient à l?antisémitisme. Le débat a occupé tous les plateaux de télévision et les médias. Les Français crèvent l?abcès : ils se penchent librement sur le poison qui se répand dans leur société, jaugent l?ampleur du rejet des minorités. Et du choc des idées surgissent l?aveu d?une certaine angoisse que le ?vivre ensemble? soit perturbé et la forte volonté d?y remédier. Rien de tel chez nous. Nous nous sommes trompés de débat.
Dans l?affaire Maniacara sur Radio Plus de même que dans celle du sketch sur la commémoration de l?esclavage de Radio One, ce n?est pas sur les propos tenus que la polémique a porté. La discussion a été focalisée uniquement sur les médias, leurs responsabilités, le moyen de les contrôler. Dans l?affaire Dieudonné, à aucun moment, on aura pensé à épingler le vecteur. L?animateur télé qui a permis que ce sketch soit joué n?a pas été agacé et l?Olympia, pour avoir accepté que l?artiste s?y produise, n?a pas pour autant perdu de son lustre.
Imaginons un seul moment qu?au lieu de s?acharner sur les médias, les réactions avaient été autres. Imaginons que la teneur des propos de Maniacara avait fait l?objet de discussions. Peut-être alors se serait-on rendu compte que ce n?est pas une communauté qu?il a blessée. Il a agressé TOUS les citoyens mauriciens qui veulent vivre ensemble, quelle que soit leur appartenance religieuse. Est-ce naïf de croire que les appels auraient sans doute afflué pour condamner de tels propos ? Dans d?autres cas, cela s?est passé à l?antenne. Au tribunal populaire, il est fort probable que Maniacara n?aurait pas été acquitté. Imaginons encore que le protestataire ait fait la démarche ? logique ? de confronter ses vues sur ?le devoir de mémoire? avec l?humoriste Moothien. Imaginons que ce dernier ait eu l?occasion de répliquer par exemple qu?il ne veut pas être esclave de l?esclavage. Ne ferait-il pas là réfléchir ceux qui pensent l?être, enchaînés, victimes ?
Mais non. On a pensé d?abord sanctions, répression. L?exercice d?introspection auquel se livre le public français aurait été tellement plus bénéfique. Là-bas, ils cherchent à comprendre les raisons qui conduisent à de telles dérives, à savoir pourquoi ceux qui nourrissent des sentiments de haine semblent plus nombreux aujourd?hui qu?hier, pourquoi on ?ose? davantage les exprimer. Ici, de même, la question qui devrait nous préoccuper est pourquoi, dans un débat qui aurait pu être correct, les propos ont été aussi violents, pourquoi le discours politique même adopte aujourd?hui avec autant de facilité tant d?allusions sectaires. Il nous faut chercher à comprendre ce qui se passe dans le pays pour identifier les attitudes qui éviteraient que les choses ne se corsent.
La précipitation à sanctionner les médias aura non seulement occulté toute possibilité de discussions qui auraient peut-être permis de comprendre les peurs mais cette frilosité semble un peu ridicule. On peut considérer que la radio est ?un danger? quand elle manifeste des tendances à manipuler l?opinion. C?est ce qui est arrivé au Rwanda ou dans les Balkans, où elle a servi à attiser la haine raciale parce qu?elle a été utilisée comme instrument de manipulation pour fausser la réalité, exploiter l?ignorance des gens et monter sciemment les communautés les unes contre les autres. Il est difficile de croire que les radios ici puissent être à ce point irresponsables.
Cet éclat en direct, nous aurions dû en faire une autre lecture. Il signale un problème plus profond qui rend effectivement difficile aujourd?hui le travail de journaliste ou d?animateur. Tout professionnel de ce métier sait qu?il a trois missions à respecter : la recherche de la vérité, l?indépendance et la responsabilité sociale. Il est chaque jour amené à trancher un dilemme entre la première et la troisième de ces missions. Chaque jour, il devient un peu plus difficile de les concilier. Doit-il rapporter les ?dérapages? des meetings ? Le public doit-il tout savoir ?
Les dirigeants politiques doivent bien deviner, au fond, ces dilemmes. Eux qui préfèrent accuser les médias, ils savent qu?il serait sans doute ?politiquement? plus embarrassant de s?en prendre à Tengur ou à Maniacara. Au lieu de traîner les faux coupables devant les tribunaux, débattons des vraies questions, guidés seulement par un seul projet, le nation-building.
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