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Lettre à Natacha Appanah-Mouriquand

4 janvier 2004, 20:00

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VOTRE DISCOURS sur la ?nouvelle? littérature francophone mauricienne, Natacha Appanah-Mouriquand, m?a paru fondé sur des arguments bien étranges. Leurs présupposés et implications semblent dévoiler une stratégie individuelle de votre part plutôt qu?un plaidoyer en faveur de la littérature mauricienne.

Que peut bien signifier le souhait auquel aboutit votre argumentation : ?la meilleure chose qui puisse arriver à cette ?nouvelle? littérature francophone mauricienne, c?est qu?on lui fiche la paix avec son identité? ? Il est évident que pour vous cela ne fait pas du bien à notre littérature ?d?être estampillée ?littérature mauricienne?. C?est pourquoi vous vous opposez à ceux qui se donnent pour tâche de ?définir, catégoriser, et classer les ?uvres?, c?est-à-dire les ?universitaires, africanistes, indo-océanistes, spécialistes de la francophonie et autres théoriciens de la littérature?. Vous affirmez ne pas être là pour leur fournir des sujets d?études, parce que ces gens-là fondent et développent ces notions qui définissent nos identités littéraires qui sont essentiellement ?négritude, créolité, indo-océanité, coolitude?, ou encore ?écriture féminine ou masculine?.

Vous vous sentez peu concernée par ces étiquettes qui forment ?une prison dorée?, ou ?des brèches qui se révèlent être des pièges? pour vous et vos écrits. Elles constituent des ?identités littéraires créées par opposition à d?autres?. Elles sont donc dangereuses; elles produisent de la ?littérature contre littérature?, c?est-à-dire, la littérature francophone mauricienne contre très certainement une autre littérature par laquelle vous souhaitez être identifiée. Il vous faut alors débarrasser notre littérature de son identité, pour universaliser la vôtre.

Pour cela, vous proposez qu?on ne voie plus nos oevres littéraires comme une production de Maurice mais uniquement comme celle de leur auteur respectif : ?Quand Pyamootoo, Patel, De Souza, Nirsimooloo ou De Robillard écrivent, ce n?est pas Maurice qui écrit, ce sont eux et eux seuls?? Là où leurs romans ont pour cadre l?île Maurice, vous réduisez ceci à un simple décor théâtral sans grande importance.

Cela vous permet d?affirmer que ?les questions littéraires sont ailleurs? que dans ces images locales qui défilent en arrière-plan. Parce que ?ce n?est pas le lieu uniquement qui crée l?imaginaire mais la personne aussi?. Cela vous ouvre la voie à une nouvelle définition de la littérature : ?Si l?on doit aujourd?hui définir la littérature mauricienne, ce serait une définition dans un instant donné, par rapport à une ?uvre précise ou un écrivain précis?.

Du coup, la littérature mauricienne passe de son identité nationale à celle d?individuelle. Vous ne ressentez plus le besoin de ces ?discours de l?unité dans la diversité, si chers à notre patrie?. Vous n?avez plus besoin de ces grands discours sur la ?communion?, la ?pluralité? et le ?métissage?. A leur place, vous réclamez du ?non-conformisme culturel?. Parce que c?est le seul moyen de vous libérer de cette ?prison dorée?, de cette ?littérature de l?exil? dans lesquelles vous êtes enfermée. Mais, à bien y voir, vous semblez demander à ce qu?on ne vous confonde plus avec les autres, avec ces écrivains qui ?vivent et travaillent à Maurice?. Eux, ils ont ?un Maurice à eux, pour eux?, alors que pour vous, il ne doit même plus y avoir de littérature de l?exil, l?identité qu?on donne à vos écrits.

Ce que vous réclamez, c?est une toute autre identité littéraire : ?Nous devons être respectés pour ce que nous écrivons et pas à cause du lieu d?où l?on vient ou de la langue dans laquelle nous nous exprimons.? C?est pourquoi vous exprimez le souhait qu?une ?uvre soit lue ?sans qu?on sache d?où elle vient?. Cela vous éviterait d?être répertoriée comme écrivain du Sud, comme écrivain francophone. Parce que ?l?écrivain du Sud, francophone, c?est un poil en dessous?. On comprend alors le sens de vos propos à l?égard de ces ??uvres d?un Canadien, d?un Suisse ou d?un Belge (qui) sont considérées comme des ?uvres françaises?, mais pas les vôtres. On comprend pourquoi vous protestez contre le fait qu??une Amélie Nothomb, un Jorge Semprun ne (soient) jamais mentionnés comme des écrivains francophones?, mais vous oui. De là où vous êtes, vous souffrez parce que ?la couleur de (votre) peau est intimement liée à (vos) livres?, sous-entendez-vous.

Cependant, lorsque vous réclamez haut et fort qu?on fiche à la littérature francophone mauricienne la paix avec son identité, on ne peut pas s?empêcher de comprendre que c?est plutôt à vos livres et à vos écrits-à-venir que vous songez. Vous ne souhaitez pas qu?on continue à les ranger sous l?étiquette de ?littérature francophone mauricienne?. Votre discours sur la ?nouvelle? littérature francophone tend ainsi à dévoiler un discours plutôt individuel, un plaidoyer en faveur de votre situation d?écrivain dans le monde littéraire. En débarrassant la littérature mauricienne de son identité vous cherchez à offrir une identité universelle à vos écrits. On comprend que vous cherchez à donner une chance supplémentaire à votre littérature. Mais était-il nécessaire de vous battre en dépouillant la littérature mauricienne de son identité ? Etait-il nécessaire de tenir un discours qui s?oppose, par exemple, à la ?négritude?, à la valeur identitaire de la littérature négro-africaine. Etait-il nécessaire de voir dans la ?créolité?et la ?coolitude? un danger pour l?avenir de vos écrits ?

?Ce que vous réclamez, c?est une toute autre identité littéraire : ?Nous devons être respectés pour ce que nous écrivons et pas à cause du lieu d'où l'on vient ou de la langue dans laquelle nous nous exprimons.? C?est pourquoi vous exprimez le souhait qu?une ?uvre soit lue ?sans qu'on sache d'où elle vient?.?

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