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L?église doit-elle sortirde la réforme ?

3 janvier 2004, 20:00

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OUI

Arnaud Carpooran

Senior Lecturer à l?université de Maurice

Pourquoi l?Église doit-elle se retirer de la réforme ?

L?Église ne doit pas rester dans la réforme telle que celle-ci se présente actuellement. En dépit de la volonté du gouvernement de démocratiser l?éducation, à travers notamment son projet de réforme, cette éducation reste élitiste. La réforme n?a pas amélioré l?avenir de ceux que notre système d?éducation actuel rejette, ceux qui ont quatre F. Le moment est donc venu pour l?Église de procéder à la réforme de sa propre mission éducative. Au lieu de s?impliquer davantage dans la réforme de l?éducation nationale, l?Église devrait en sortir et repenser son projet éducatif.

Quel devrait être ce projet ?

L?Église devrait revenir à sa vocation première. Celle d?accorder beaucoup plus d?attention qu?elle ne le fait maintenant à la cause des démunis, des défavorisés, des laissés-pour-compte. Ceux qui ont accumulé, pour des raisons socioéconomiques et culturelles, un retard systématique par rapport aux autres dans la société mauricienne.

En se retirant de la réforme, l?Église ne risque-t-elle pas de rendre ses écoles davantage inaccessibles aux pauvres, car seuls les riches pourront alors se payer ce type d?éducation ?</B>

Aucun gouvernement ne refusera son soutien, financier ou autre, à un projet éducatif destiné aux élèves qui sont constamment en état d?échec scolaire.

L?Église retire donc ses écoles du système éducatif national mais continue à bénéficier de l?argent public ?

Quand je dis que l?Église doit se retirer de la réforme, je n?ai jamais dit qu?elle doit sortir de l?éducation. La question est de se demander pourquoi l?Église doit rester dans l?éducation, tout en se retirant de la réforme.

Pourquoi ?

Cette question a trait à la finalité de l?éducation catholique. Seule, l?Église ne pourra jamais trouver les moyens, surtout financiers, pour servir les défavorisés de la société. Elle a besoin du soutien du gouvernement qui doit être un facilitateur. Remarquez que l?Église met déjà ses infrastructures et son personnel qualifié et motivé à la disposition de l?éducation nationale. Il ne lui restera qu?à élaborer une pédagogie adaptée aux réalités des défavorisés.

Que pensez-vous de l?éducation catholique payante ?

Rendre l?éducation catholique payante, c?est la rendre inaccessible aux pauvres. Je ne crois pas que l?Église doit perpétuer l?avantage socio-économique des possédants. Son rôle n?est pas de s?assurer que le fils de l?avocat devient avocat. Mais en revanche, c?est sa mission première de s?assurer, autant que possible, que les enfants les plus démunis ou ceux qui ont mal tourné n?ont pas le même destin que leurs parents.

Que reprochez-vous à la réforme ?</B>

Attention. Ne mélangeons pas les torchons. Je suis un grand défenseur de la réforme actuelle. Avec la construction de dizaines de collèges d?état, le gouvernement a démocratisé l?éducation et a élargi l?élite. Mais malheureusement, le système a conservé sa structure pyramidale. Ceux qui sont au bas, ceux qui ont l?habitude de ne pas réussir dans le système, ceux-là n?ont pas beaucoup bénéficié de cette réforme.

Vous pensez donc qu?en sortant de la réforme, l?Église pourra faire ?uvre utile pour ceux-là ?

Tout à fait. C?est le devoir du gouvernement d?offrir une éducation uniforme à tous les enfants de la République, qu?ils soient riches ou pauvres. Mais l?Église n?a pas cette même obligation d?uniformité. Or, la structure de la société mauricienne est telle qu?une très grande partie des enfants qui échouent à cause du système d?éducation actuelle sont des catholiques. En optant pour une pédagogie alternative en faveur des plus pauvres, l?Église va satisfaire sa quête de « spécificité », car elle aura alors dans ses écoles transformées une majorité d?élèves catholiques, sans jamais avoir à appliquer le critère de religion à l?admission.

Ne pensez-vous pas qu?il y aura beaucoup de résistance à cette « transformation » des écoles catholiques ?

L?Église doit choisir. Soit elle reste dans cette logique absurde où dans quelques années il ne restera de catholique dans ses écoles que le nom et la propriété, soit elle reste cohérente avec elle-même : rester au service des plus pauvres de la société.

NON

Filip Fanchette

Membre de l?Institut oecumé-nique pour le développement</B>

<B> À la suite de ce verdict, n'est-il pas opportun pour l'Église de « repren-dre » ses écoles et de les gérer comme bon lui semble ?

J'estime que sortir de la réforme serait grave car il faudrait continuer dans l'ancien système. Toutes les analyses faites jusqu'ici sur notre système d'éducation ont démontré que ce système massacre la grande masse de nos enfants. L?Église était prisonnière de ce système, s'occupant principalement de l'élite malgré une certaine volonté d'aller vers les plus pauvres. Ce verdict du Privy Council est un cadeau. Maintenant que le gouvernement s'est donné les moyens de jouer dans l'éducation le rôle que jouait l?Église, celle-ci peut désormais s'occuper des plus pauvres. C'est cela sa mission. Si elle sort de la réforme en cours dans l'éducation, elle va davantage s'enfermer dans l'ancien système tant décrié. Ses écoles deviendront très probablement payantes et continueront ainsi à profiter à la petite bourgeoisie et à l'élite. La réforme lui donne justement la possibilité de réinventer sa mission éducative et de contribuer à une vraie reforme.

Comment ?

Il lui faut une nouvelle école qui prendrait en compte la masse des pauvres, des défavorisés. Pour cela, elle a les moyens et les compétences. L?Église peut même puiser dans ses expériences en la matière ou celles venant de l'étranger, si nécessaire. Car n'oublions pas que l?Église catholique est aussi une organisation internationale avec un milliard et demi de membres. Depuis les années soixante-dix, Paulo Freire et d'autres ont développé des mouvements d'éducation alternative qui prennent en compte les pauvres et les défavorisés. Et aujourd'hui, dans plusieurs pays, ces mouvements ont rejoint le courant central dans leur système éducatif.

<B> L?Église, à travers le Bureau de l'éducation catholique (BEC), a bien mis en place la pédagogie inclusive et actuellement les écoles complémentaires ?

Certes. Mais l'échec relatif de la pédagogie inclusive, une approche qui prend en compte l'environnement socioculturel de l'enfant, démontre justement qu'on ne peut prendre une orientation qui n'est pas soutenue par la politique générale de l?Église. Il ne s'agit pas d'une solution technique partielle. De par son langage institutionnel, l?Église doit démontrer qu'elle soutient totalement cette nouvelle approche. Or cela n'a pas jusqu'ici été le cas. Par exemple, l'utilisation de la langue et de la culture créole est un aspect clé de la pédagogie inclusive. Malheureusement, l?Église n'a pas montré sa volonté de donner au créole toute la place qui lui revient. Elle continue à privilégier le français comme milieu d?apprentissage. Elle ne veut pas prendre en compte le fait que la majorité des catholiques ne comprend pas une bonne partie du français utilisé dans la prière.

Vous préconisez là une toute nouvelle orientation de la mission éducative de l?Église à Maurice?

Nous sommes beaucoup à dire que les plus pauvres doivent être privilégiés. Je suis conscient qu'il y aura énormément de résistance à l'intérieur de l?Église même. Mais elle est à un tournant par rapport à sa mission d'apporter la bonne nouvelle aux pauvres. C'est une occasion qu'elle ne doit pas rater.

<B> C?est dans le sillage du verdict du Privy Council qu?ont lieu ces débats sur la finalité de l?éducation catholique? Qu?en pensez-vous ?

La situation est assez délicate. D?une part, il y a ces propos de « pé prend nu banne l?école », et d?autre part, il y a cette façon cavalière dont l?Église a été traitée. Car c?est à Londres qu?elle apprend que le gouvernement dénonce le protocole d?accord (MoU) signé entre les deux parties. Il y a là une blessure qu?il faut prendre en compte. Tôt ou tard, celle-ci va remonter à la surface.

<B> Que faut-il faire ?

Un gouvernement ne peut se cacher derrière les juges pour gouverner. Il est élu pour prendre en compte toutes les diversités. Notre Constitution étant imparfaite, il nous faut nous inspirer de celle de l?Inde ou de l?Union européenne, par exemple, où les diversités culturelles, religieuses ou autres sont prises en considération. Si l?on découvre que le MoU est illégal, le gouvernement doit venir discuter ouvertement d?un nouvel accord et non se réfugier derrière le judiciaire.

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