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Un scénario courant

3 janvier 2004, 20:00

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19 h 05. Il faut emprunter une dizaine de ruelles pour rallier une boutique très fréquentée de ce village du nord. Les rideaux sont baissés et l?heure de fermeture est en apparence respectée. En apparence seulement. Car tout autour règne une étrange animation. Des éclats de voix se font entendre derrière une façade en tôle. Les va-et-vient sont incessants entre l?arrière-cour de la boutique et les planques qui ne manquent pas dans un rayon de 25 mètres autour du débit de boisson. Un coin avec des tables et des chaises a même été aménagé pratiquement sur le toit de la boutique pour accueillir les fêtards. Il y a une astuce mais laquelle ? Eh bien, quand les policiers débarquent (si d?aventure ils débarquent), les clients se font alors passer pour des parents du boutiquier qui a également aménagé deux pièces à l?étage, et le tour est joué. Cela s?est-il déjà passé ? « Rarement ! », affirme un des noceurs qui consomme de la bière sous un arbre. Peut-on entrer dans la boutique ? « Mais bien sûr ! », répond-il. On entre. Quelques regards se tournent vers nous et s?attardent une poignée de secondes. Téméraires, les habitués ont choisi de continuer à consommer à l?intérieur de la boutique. Devant notre hésitation à commander, un des clients s?avance vers nous : « Ne vous cassez pas la tête, vous ne risquez rien. Les policiers ne viennent presque jamais par ici, vous pouvez commander autant que vous voulez et consommer sur place. Ils ferment à 10 ou 11 heures, tant qu?il y a des clients. »

Le décor est sommaire. Un amoncellement de caisses de bière et de rhum partage l?espace avec des posters de stars de Bollywood, Shah Rukh Khan et Hritik Roshan. Une petite télévision placée dans un coin diffuse un spectacle de danse avec les filles de Harry Anand, vedette indienne qui s?est produite chez nous,il y a quelques semaines.

Quand nous quittons les lieux vers huit heures, il n?y a pas grand monde dehors. C?est un jour de semaine et les clients sont rentrés un peu plus tôt que d?habitude.

Le même scénario se répète dans tous les villages de l?île et surtout là où il n?y a guère de loisirs. Dans cet autre village de l?est, par exemple, c?est une pratique plutôt normale. « Écoutez, mes clients sont essentiellement des travailleurs des champs, des maçons et autres ouvriers. Ils rentrent chez eux à seize, dix-sept ou même dix-huit heures. Le temps qu?ils se lavent, qu?ils dînent et bavardent un peu avec leur famille, il est déjà près de dix-neuf heures. Quand ils arrivent chez moi, on est souvent sur le point de fermer. Que voulez-vous que je fasse ? C?est le seul moment où je travaille vraiment ! Je paie ma patente chaque année », se justifie le propriétaire. Quelques clients qui prennent un verre au comptoir, acquiescent. « Ce n?est pas faux ce qu?il dit. Puisque les boutiques n?ouvrent qu?à 16 heures, on devrait pouvoir prolonger l?ouverture d?au moins une heure », dit l?un d?entre eux.

Même si le propriétaire a déjà fermé à 19 heures, quelques clients sont restés à l?intérieur pour terminer leurs verres. Tout en le leur reprochant timidement, il continue pourtant à les resservir. À 19 h 45, il les prie de quitter les lieux, ferme la porte, mais laisse une fenêtre ouverte, au cas où. Cette fenêtre reste ouverte surtout le dimanche après midi. « Il y a des parents qui débarquent parfois sans prévenir et si mes clients ont besoin de quelque chose, je suis là pour les aider ! », explique le propriétaire.

Des cigarettes contre un verre

Des cigarettes contre un verre ? On a du mal à y croire. Pour ne pas se perdre en spéculations, on a vérifié. Le système de troc existe bel et bien dans un bar du sud. « Avec dé matinées, gagne ene rhum ek enne matelot ». Jean-Noël est alcoolique. C?est le genre d?homme qui ne tient pas en place. Il fume mécaniquement. Il ne lâche pas sa cigarette avant d?avoir atteint le filtre. On sent à travers ses volutes de fumée qu?il lutte contre le cercle vicieux de l?alcool. De temps à autre, il arrive à sortir de cet enfer.

À ce moment-là, il se rend compte que le fait d'être entouré de bars et de boutiques crasseuses ne l?aide pas à en finir avec l?alcool. Mais, il arrive difficilement à résister à l?appel de ces tentations qui longent sa rue. Sa s?ur raconte : « On a tout fait pour le sauver. Je l?ai inscrit à une thérapie et la famille a cheminé avec lui pour qu?il quitte l?univers de l?alcool. On avait presque réussi. Il avait arrêté, mais la tentation a été la plus forte. Comment aurait-on pu réussir puisque pour aller travailler, à cinq heures du matin, il passe devant un bar qui a commencé à servir ? Comment pourrait-il résister quand ses amis l?invitent à boire un verre avant de partir ? », s?exclame-t-elle. Pour qu?il ne replonge pas, la famille est alors tombée sur un accord. On ne lui donne pas d?argent. Il a tout ce dont il a besoin, ses cigarettes surtout. Jusqu?au jour où ils le surprennent par la fenêtre de la boutique en train de troquer deux cigarettes contre un rhum. « J'ai entendu la femme du proprio dire « Deux Embassy ? Cotte assez ça. Donne encore ène. » Vous imaginez le choc que j'ai reçu. » Depuis, sa famille lui donne ses cigarettes une par une et les allume pour qu?il ne puisse pas les échanger. Jean-Noël ne boit pas actuellement. Il sait qu?il doit se tenir loin de la rue.

Combien de temps va-t-il tenir ? En attendant, c?est un stress latent pour la famille qui le sait vulnérable car s?il ne boit pas à la maison, la boutique est là, à son service, quand il en a besoin. « Ce qui m?enrage, c?est de voir que ces bars prennent de la hauteur en étages alors que mon frère ne travaille plus et sa famille brisée. »

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