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L?Arabie saoudite, un système obscurantiste

24 décembre 2003, 20:00

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Sous ses airs lisses et islamiquement trop corrects, l?Arabie saoudite est un chaudron, où bouillonnent idées plus ou moins réformatrices et théories ultraréactionnaires. C?est un progrès par rapport à l?immobilisme forcé qui prévalait il y a peu de temps encore, d?autant que cette effervescence a quelques chances de déboucher sur des changements. Mais pour l?heure, elle est surtout génératrice de dilemmes majeurs, et se traduit par une valse-hésitation des autorités, divisées sur la voie à suivre et prises entre l?enclume de ceux qui, au nom d?une interprétation obtuse et sélective des préceptes religieux et de la tradition, refusent toute ouverture, et le marteau de ceux qui jugent les réformes vitales pour le pays.

Pratiquement plus aucun Saoudien ne conteste que les attentats antiaméricains du 11 septembre 2001 ont déclenché une réflexion de l?Arabie sur elle-même. Le temps est révolu où, drapés dans leur dignité nationale et dans la défense de l?islam, les Saoudiens ne voulaient même pas admettre le fait - avéré - que 15 des 19 auteurs des attaques suicides contre New York et Washington étaient leurs concitoyens. Le bémol mis à la campagne hostile au royaume en Occident, singulièrement aux Etats-Unis, a sans doute largement contribué à un début de prise de conscience. Les attentats commis à l?intérieur même du pays en 2003 et la chasse aux terroristes lancée par les autorités ont achevé de la consolider.

Une fois admis le postulat que le ver est bien dans le fruit, le débat porte sur les causes et les moyens de lutter contre la ?culture de la mort? des ?djihadistes? (partisans de la violence au nom de la religion), que tout le monde qualifie ici de ?déviance?.

L?enseignement est-il en cause ? Ou l?éducation, de manière plus générale, c?est-à-dire incluant la famille ? Ou le mode de vie rigoriste et le poids considérable pris par les chefs religieux les plus réactionnaires ? Le chômage est-il la principale cause du terrorisme, ou est-ce la pauvreté, dans un pays qui tire de plus en plus vers la ?norme? d?un pays en développement, après la fin de l?Etat providence fondé sur la manne pétrolière ? La corruption, véritable plaie nationale, n?est-elle pas, elle aussi, génératrice de réactions violentes ? Les avis sont partagés et, en attendant d?y voir plus clair ? ou d?aplanir leurs différends internes ?, les autorités de Riyad semblent s?être défini deux priorités : religieuse et économique.

Au plan religieux, il ne se passe pas de jour sans qu?un dirigeant politique ou religieux ne dénonce les fatwas (avis) promulguées à tort et à travers par des cheikhs djihadistes qui jettent l?anathème (takfir), parfois nominalement, sur des intellectuels traités de ?laïques?, ce qui équivaut à leurs yeux à la pire des condamnations. Les forces de sécurité, les services de renseignement et les personnalités officielles n?échappent pas à l?excommunication, ni non plus quiconque collaborerait à la dénonciation de ?terroristes? considérés par eux comme des moudjahidins musulmans. Tous ceux qui sont ainsi montrés du doigt deviennent des cibles potentielles, à éliminer au besoin. Sans parler, bien évidemment, des non-musulmans, qu?ils soient chrétiens ou juifs.

Paradoxalement, dans ce monde de l?obscurantisme le plus total, le nec plus ultra des vecteurs de la communication est manié avec une dextérité extrême : le réseau Internet, qui autorise largement confidentialité et impunité, est utilisé pour porter cette pensée takfiriste, souvent transfrontalière, à la connaissance d?esprits qui, pour peu qu?ils soient jeunes, fortement imprégnés par la religion - et comment ne pas l?être avec la place qu?occupe la religion dans l?enseignement ? ? et révoltés, y voient une parole sacrée et infaillible. Les ?takfiristes? sont quasi en état d?alerte permanente, suivant de près ce qui se dit ou s?écrit à la faveur de la marge de liberté ouverte depuis deux ans, vouant aux gémonies tous ceux qui sortent de ce qui, à leurs yeux, est le droit chemin musulman. Les responsables ont beau prévenir que la pensée ?takfiriste? est le ?plus grand danger de division de la oumma? (c?est-à-dire de la communauté musulmane tout entière, selon le roi Fahd Ben Abdel Aziz), ?l?un des plus grands malheurs qui ont conduit -historiquement- la oumma vers des catastrophes et la division? (Souleimane Abal Kheil, doyen de l?université islamique de l?imam Mohammed Ben Saoud), un certain nombre de prédicateurs, selon de nombreux témoignages, continuent, dans les mosquées, de lancer des anathèmes à tout propos.

L?autre priorité du gouvernement saoudien concerne les réformes économiques, avec un projet de lutte contre la pauvreté et de réduction d?une main-d??uvre étrangère pléthorique au profit des Saoudiens. La stratégie de lutte contre la pauvreté est encore en gestation et la ?saoudisation? des emplois se fait lentement et de manière plutôt brouillonne. Mais dans ces deux domaines, et malgré les difficultés techniques et pratiques, les changements sont plus faciles à mener à bien que dans d?autres, qui touchent aux convictions d?une société, fortement empreintes de coutumes tribales et de croyances où se mêlent religion et traditions. L?exemple à suivre, dit Turki Al-Sudeïri, rédacteur en chef du quotidien Al-Riyad, est la Chine qui, à la différence de l?Union soviétique, où le projet de changement total a entraîné l?effondrement du système, a choisi ?le passage rapide et programmé au capitalisme?. ?L?Arabie saoudite doit évoluer vers le libéralisme dans un esprit proche de celui des Chinois?, affirme-t-il.

Quant aux changements sociaux et/ou relatifs à la vision du monde, ils ne peuvent, dit-il, que se faire progressivement. ?Sur les 18 millions de Saoudiens, 16 millions sont repliés sur leur appartenance tribale?, assure-t-il, rappelant qu?au début des années 1940 il n?y avait même pas d?écoles primaires en Arabie saoudite. Manière de dire qu?il faut laisser du temps au temps et ne pas brûler les étapes. Le changement, plaide-t-il, doit commencer par l?enseignement, et, quelles que soient les critiques qui peuvent être faites par ailleurs à l?Etat, cela doit se passer sous sa supervision parce qu?il est le garant de l?unité politique.

Les plus libéraux des Saoudiens estiment qu?il n?y a pas de temps à perdre si l?on veut dissiper la confusion qui prévaut dans les esprits, en particulier de la jeunesse, soumise d?une part à un enseignement rétrograde et fondé sur une multitude de tabous et d?exclusions, et d?autre part au flot d?images et d?informations qui leur parviennent de l?extérieur, via Internet et les télévisions par satellite. Ils reprochent aux autorités du pays d?avoir, pendant trente ans, laissé la place libre à une pensée obscurantiste, estimant que c?était là le meilleur moyen de maintenir la société sous contrôle. Avec la prise par des obscurantistes de la grande mosquée de La Mecque, en 1979, une occasion a pourtant été offerte au pouvoir de sévir, mais il a fait le contraire, disent-ils. Le résultat, aujourd?hui, lui revient sous forme d?effet boomerang.

© Le Monde News Service par Mouna Naïm

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