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Comment Ananda Devi brise le réalisme littéraire

21 décembre 2003, 20:00

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Dans ?Joséphin le fou?, Ananda Devi utilise une technique de narration qui consiste à pénétrer l?esprit du personnage principal pour dévoiler le monde tel que celui-ci le perçoit, le conçoit et l?imagine. Toute l?histoire est filtrée à travers la conscience de ce personnage qui est aussi le seul narrateur. Celui-ci, comme tout narrateur, donne au récit une structure, ici linéaire, là chronologique. En d?autres mots, il raconte son histoire de telle manière qu?il donne à l?ordre romanesque un ordre logique. Or ce personnage, on le sait, est ?gaga?. C?est quelqu?un qui ?ne sait rien faire, qui ne comprend rien?. C?est un ?fou?, un illettré qui a perdu l?usage de la parole depuis l?âge de trois ans, mais qui ?raconte? lui-même sa vie en s?adressant ici à un lecteur à la fois imaginaire et réel, désigné par un ?vous? dans le livre. Ainsi, l?auteur offre la parole à quelqu?un qui visiblement ne possède pas le langage dans tous les sens du terme.

On comprend que pour rendre l?histoire accessible au lecteur, l?auteur n?a pas eu d?autre choix que de conduire son personnage à utiliser un langage structuré. Cependant, elle a tenu à rendre la manière de penser du personnage en faisant des phrases agrammaticales. Mais cela n?a pas suffi à éviter l?invraisemblance. Le problème est plutôt du côté de la sémantique. Car les sens profonds des termes utilisés ne sauraient en réalité correspondre à ceux qui existent dans la pensée de ce personnage. Ils trahissent plutôt la culture avec laquelle l?auteur a fait parler un muet illettré. Ce n?est donc pas le niveau socio-linguistique du personnage-narrateur qui est rendu mais celui de l?auteur présupposé absent, selon la technique narrative même employée.

Ce qui veut dire que toute la structure logique déployée pour rendre l?histoire intelligible repose en réalité sur la défiguration d?une catégorie réelle de langage ? celle même qui prédomine dans la conscience du personnage. Elle est dépouillée de ses réalités sémantiques. En donnant une voix claire à un être illettré qui ne s?exprime jamais ouvertement dans une langue humainement connue, l?auteur ne fait qu?opérer un désaccord dans le rapport du langage au réel. Elle brise un certain réalisme littéraire en opposant la vérité humaine à l?idéalité poétique. Son souci, comme elle l?affirme elle-même, était le passage de la phrase brute à la poéticité. Résultat : elle a omis l?essentiel du problème de la correspondance entre mots et sens, entre ?uvre littéraire et réalité socio-linguistique.

Il ne peut y avoir qu?une seule explication à ce détail qui constitue néanmoins un laisser-aller non négligeable dans la structure interne, ici brisée, du romanesque. Il est évident qu?Ananda Devi a négligé la relation de l?esprit au réel (la phénoménologie) et ses conséquences sur le langage. (Rappelons que l?apport de la phénoménologie dans la construction littéraire trouve son importance déjà chez Proust qui dans ?A la recherche du temps perdu? en fait usage en liant la littérature à la philosophie.) Par conséquent, notre auteur a fait surgir une histoire structurée à partir d?une conscience déstructurée ? une conscience d?une part attardée, d?autre part insaisissable parce que fuyante. En voulant traduire l?indicible en langage commun, son roman a fini par trouver sa voie, mais dans l?exploitation d?un irréalisme littéraire.

Néanmoins, il a le mérite de soulever une question, somme toute indispensable à tout écrivain contemporain : comment, en fiction littéraire, permettre à un être marginal d?exprimer ses souffrances dans un langage clair quand il est lui-même dépossédé de toutes les langues, et cela sans briser un certain réalisme littéraire relatif à la transparence socio-linguistique ? Tel est le défi que ce nouveau roman d?Ananda Devi semble lancer aux théoriciens de la narration.

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