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L?agonie du « peuple des roseaux »

20 décembre 2003, 20:00

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Un désert. Tourner la tête dans tous les sens est vain. Il n?y a rien. Pas une oasis, pas un être, pas un arbre, pas même une tourterelle dans le ciel lourd. Silence et désolation. Aussi loin que porte l??il à l?horizon, ce n?est que platitude et morne plaine. Un océan mort de boues noires traversé en son mitan d?une infinie jetée de goudron. Qui pourrait imaginer qu?il y a seulement dix ans ce lieu était une jungle de roseaux, le paradis des oiseaux migrateurs, le foyer millénaire d?une des plus anciennes cultures humaines, celle des Madanes, le « peuple des roseaux » ? Aux temps anciens, Noé lui-même aurait foulé cette ancienne « terre divine ». Mais aujourd?hui, il n?y a plus d?eau : Saddam Hussein, le Nabuchodonosor des temps modernes, l?a fait disparaître.

Nous sommes entre Kournah et Nassiriya, dans le sud de l?Irak. Tout près du Chatt el-Arab, au confluent des deux fleuves géants de Mésopotamie, le Tigre et l?Euphrate. Ici, près de Kournah, misérable bourgade décatie, s?élève encore, cerné d?une minable clôture, l?arbre siamois dit « d?Adam et Ève ». Naguère, avant l?avènement d?Israël en 1948, des dizaines de milliers de pèlerins juifs, d?Irak et d?ailleurs, venaient jusque-là offrir leur respect au tombeau d?Ezra, le sage hébreu qui réécrivit la Thora entre 457 et 432 av. J.-C. Un jour peut-être, quand les futiles colères des hommes seront apaisées, ils reviendront. Mais le jardin d?Éden du « pays d?entre les deux fleuves » ? Mésopotamie en grec ancien ? ne revivra plus jamais. Saddam Hussein s?en est assuré.

Du paradis à l?enfer

Dès les années 1980, le régime baasiste a entrepris de les éradiquer. Il les a successivement gazés, bombardés, napalmés, déportés, affamés. Et puis, finalement, pour en venir à bout, le dictateur a ordonné la destruction de leur environnement, essentiel à leur survie. Moins de cinquante mille Madanes arpenteraient encore les marais à la manière de leurs ancêtres du côté d?Al-Haweizeh, le long de la frontière avec l?Iran.

Un survivant, le vieux hadji (ancien ayant effectué le pèlerinage à La Mecque) Moati Aati Mohammed Al-Asadi, se souvient non seulement de l?explorateur britannique qui passa huit années auprès d?eux ? « Il se promenait avec une trousse médicale et nous soignait » ?, mais aussi du « bon temps » de la vie dans les roseaux. Une vie familiale et clanique, simple et rude sans doute, mais conviviale et chaleureuse sous les toits des habitations traditionnelles, les sarifas. L?été, quand le thermomètre franchit les 50 oC, la hutte en roseaux séchés est « plus fraîche que le béton ». Le mode de vie des Madanes « n?a pratiquement pas changé depuis Sumer », écrivait Thesiger en 1963.

Ce paradis s?est transformé en enfer à partir de 1980, quand Saddam Hussein, alors soutenu par les puissances occidentales, a déclaré la guerre à son voisin iranien. Tout aussi impénétrables que ceux de l?Euphrate, les grands marais du puissant Tigre, qui débordent sur l?Iran, ont été le théâtre, en 1984, d?une meurtrière percée iranienne. Sans que nul alors ne s?en alarme à l?étranger, l?offensive a été repoussée à l?arme chimique. Tant pis pour les Madanes.

Originellement limités au percement de la « troisième rivière » ? un large canal qui sera finalement inauguré en 1992 sous le nom de « Rivière Saddam » ?, d?autres plans d?assèchement sortent alors des tiroirs. À ce moment-là, note une étude de la fondation britannique Amar, qui s?occupe du sort des Madanes depuis plus de dix ans, ces marais sont les plus grands du Moyen-Orient ; ils couvrent encore, selon les saisons, près de 20 000 km2. Ceux de Kournah et de Hammar s?épanouissent autour de l?Euphrate. Ceux d?Al-Haweizeh sont arrosés par le Tigre. En 2003, seuls ces derniers sont encore visibles sur les images satellites de la Nasa. Au total, 90 % ont disparu.

Entre-temps, le 2 août 1990, Saddam a envahi le Koweït, le richissime émirat voisin. On connaît la suite. On sait tout cela. On sait moins ce qu?allait coûter une autre et grave « erreur » tactique américaine à la majorité chiite irakienne en général, et aux Madanes en particulier.

Le 15 février 1991, douze jours avant l?entrée américaine à Koweït City, Georges Bush père, qui a décidé sur insistance internationale, notamment française et saoudienne, de ne pas aller jusqu?à Bagdad invite clairement les Irakiens à se soulever.

Majoritaires à plus de 60 %, les chiites, opprimés depuis toujours par un régime dirigé par des sunnites qui les voient volontiers comme une « cinquième colonne » pro iranienne, ne se le font pas dire deux fois. En trois semaines, l?insurrection fait au moins dix-sept mille morts. Il y en aura des dizaines de milliers d?autres après que, le 3 mars 1991, à Safouane, sur la frontière irako-koweïtienne, le général américain Norman Schwarzkopf donne son accord pour l?utilisation massive par l?armée irakienne d?hélicoptères et de l?artillerie contre les rebelles. Le soulèvement sera écrasé dans le sang.

Or, depuis « Ali l?Abominable », le Spartacus arabe qui a conduit au ixe siècle la grande révolte des Zang ? ces esclaves noirs enlevés à Zanzibar pour travailler sur les chantiers insalubres du Chatt el-Arab ?, on sait, dans la région, combien les marais peuvent être d?imprenables sanctuaires pour tous les révoltés et les bandits. Après l?Intifada manquée de mars-avril 1991, des dizaines de milliers de rebelles chiites et de déserteurs s?y réfugient à leur tour. Une partie pour continuer le combat et harceler le régime.

Les damnés de Kournah

Traditionnellement rétifs à tout ordre imposé, et par surcroît de confession chiite depuis au moins trois siècles, les Madanes sont devenus, au fil des siècles et des invasions, de redoutables guerriers. Ils se joignent à eux. La vengeance de Saddam sera terrible. Son armée détruit plusieurs centaines de villages, massacre les cheikhs tribaux, déporte des milliers de familles tout au long des routes entre Al-Amara, Bassora et Nassiriya. Officiellement pour leur apporter « la civilisation, l?éducation et la santé », on les entasse dans d?ignobles gourbis de brique et de terre battue où, sans électricité ni eau courante, ils meurent de chaleur l?été et pataugent dans la boue l?hiver. Environ cent cinquante mille personnes, selon l?organisation Human Rights International, y croupissent toujours, déracinées, perdues, coupées de leur mode de vie et de tout moyen de subsistance.

Saddam Hussein fait ensuite élever des digues et des barrages le long de l?Euphrate. Il ordonne le percement, sur cent cinquante kilomètres, de deux nouveaux canaux qu?il baptisera la « Mère de toutes les batailles » et « Loyauté au leader ». Les eaux sont prisonnières, les roseaux meurent, les oiseaux s?enfuient. Place à la boue. Pour les damnés de Kournah, c?est terminé. « Les soldats nous haïssaient, se souvient le vieux hadji Al-Asadi. Ils nous tiraient comme des lapins, nous accusaient d?aider la résistance. C?était faux, ajoute-t-il, l?air malin, nous étions la résistance. » À 100 kilomètres au nord-est de Kournah, même scénario, mêmes souvenirs de sang et de larmes. Abou Mohammed a 45 ans, une barbe grise, un keffieh à damiers sur la tête et une kalachnikov au poing. « Nous habitions le village Al-Beïda. Nous avions quatre buffles et six vaches. J?avais un canoë. On chassait, on pêchait et on cultivait du riz à la bonne saison. Les hommes de Saddam nous ont chassés en 1991. Ils ont détruit le village et brûlé nos sarifas. Seize de mes cousins ont été tués. Nous avons fui sur nos mashhoufs et nous avons atteint les roseaux d?Iran. Après, quand les grands pays nous ont débarrassés de Saddam, nous sommes rentrés. »

Restaurer un peu de vie

Pieds nus dans la boue, planté sur deux jambes arquées, le vieux hadji Yacine Hussein, né en 1927, raconte la même histoire. À part quelques fourrés rabougris, ici aussi, l?horizon est vide. Il faut une demi-heure de 4 x4 en direction de l?Iran, à l?est, pour retrouver l?eauet la jungle luxuriante. Quelques huttes de terre séchée, une douzaine de sarifas, des grappes d?enfants maigres qui s?accrochent en riant aux basques des mères. C?est tout ce qui reste du village d?Abou Garab. Avant sa destruction, en 1991, « cinq cents à six cents familles vivaient ici », se souvient le vieux.

L?assèchement a aussi transformé un vieux peuple de chasseurs en petits paysans dépendant désormais des canaux pour survivre. Élevés à « la ville » les jeunes Madanes ne veulent pas faire marche arrière. Retourner aux marais ? « Jamais ! », s?exclame Sabah Zohad Bashir, né dans une sarifa en 1975.

Le conseil de gouvernement transitoire, à Bagdad, a promis de tout faire pour « sauver ce qui peut encore l?être des marais ». Les États-Unis et l?Italie ont donné quelques millions d?euros pour étudier la meilleure manière de restaurer un peu de vie dans les marais. Mais peu y croient vraiment. Azzam Alwash qui supervise localement Éden Again le dit crûment : « Les marais sont morts, complètement morts. Le Tigre et l?Euphrate sont devenus des égouts à ciel ouvert. » Et le « peuple des roseaux » n?en finit pas d?agoniser.

2003 Le MondePatrice CLAUDE

Distribué par The New York Times Syndicate

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