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L?art au service des cabossés de la vie
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L?art au service des cabossés de la vie
Patricia Enouf anime une institution originale, la Craft Academy. Elle y entreprend depuis six ans des projets de réhabilitation des recalés et, en janvier prochain, des détenus(es) en leur délivrant des cours de fabrication d?objets à partir de tissu et de papier recyclés. C?est l?aboutissement de l?itinéraire singulier de cette artiste sud-africaine de 66 ans, vivant à Maurice depuis 1986, aux côtés de son mari Léon Enouf, d?une grande famille mauricienne.
L?Afrique du Sud dans le climat de l?apartheid, la Grande- Bretagne et des expériences auprès des jeunes délinquants, des études d?Art, bien sûr, Patricia Enouf arrive dans l?île avec une large vue du vaste monde.
Grâce à son beau-frère Jacques Enouf, elle crée un atelier de poterie (JEM Ceramics) à Quatre-Bornes. Elle remarque en effet que des objets en céramique pour la cuisine sont à l?époque introuvables. Huit stagiaires bénévoles passionnés de cet artisanat la rejoignent.
Une bombe qui explosera
«Je prends énormément de plaisir à développer la créativité des jeunes, à communiquer et à les voir sortir d?une situation dans laquelle ils sont empêtrés. Chaque individu est créatif mais l?environnement dans lequel il évolue et les circonstances de la vie empêchent cette créativité d?émerger. Une autre approche éducative peut permettre à cette créativité de s?épanouir».
L?atelier de poterie de Patricia Enouf connaît un vif succès, jusqu?à ce que le marché soit inondé de poteries bon marché des pays du sud-est asiatique. Elle se sait à la croisée des chemins. D?un côté, elle est assaillie de demandes pour des cours payants, de l?autre, pour des cours gratuits à ceux qui ont des problèmes sociaux. Elle décide de créer une institution qui délivrerait à la fois des cours payants à ceux qui ont les moyens et des cours gratuits aux recalés.
« La vie est comme une tapisserie avec des fils qui s?entremêlent. Si vous ne formez pas les recalés de demain en leur apprenant un métier qui les aidera à survivre, c?est une bombe qui vous explosera à la figure après. Délivrer une telle formation, c?est investir dans le futur de Maurice.»
«Ils oublieront la prison»
C?est ainsi que démarre la Craft Academy. Patricia Enouf frappe à plusieurs portes pour obtenir un financement lui permettant d?assurer la formation des recalés. Autant elle obtient des réponses favorables du Haut commissariat britannique, des entreprises privées et des particuliers, autant les ministères font la sourde oreille. Ce n?est que récemment que celui de l?Environnement accepte de soutenir son action.
En six ans d?existence, la Craft Academy forme plus de 5 000 personnes en dessin, sculpture, poterie, papier mâché, objets faits à partir de tissus. Depuis deux ans, elle délivre une formation aux recalés recommandés par le Trust Fund.
Ces derniers réalisent de beaux objets décoratifs en tissu et en papier recyclés qu?ils vendent aux touristes. Parallèlement, elle leur inculque des notions de marketing et de savoir-vivre. «We give them life skills. Les enfants d?aujourd?hui ont changé. Ils n?écoutent plus l?autorité comme autrefois. Il nous faut communiquer avec eux différemment, les mettre en situation réelle. Par exemple, leur enseigner à cuisiner des plats et à les vendre dans une cafétéria scolaire. Il faudrait essaimer des centres de créativité ».
La Craft Academy assure aussi la formation de personnes-ressources au sein d?organisations non gouvernementales. L?an prochain, en collaboration avec l?association Kinouété, elle démarrera la formation d?animateurs. Ils iront à leur tour former des détenus en fabrication d?objets en tissu, en papier mâché ainsi que d?autres techniques artistiques.
Patricia Enouf est persuadée que ce travail de réhabilitation portera ses fruits. « Quelles que soient leurs capacités, nous leur apprendrons à créer. Pendant les cours, ils oublieront qu?ils vivent en milieu carcéral».
Ne craint-elle pas de tomber sur des irrécupérables? « Cela peut arriver à quelques-uns, explique Patricia Enouf. Je pense qu?il faut intervenir auprès des gens avant qu?ils ne deviennent irrécupérables. Plus les personnes sont âgées, plus il est difficile de les récupérer. D?où mon intervention auprès des recalés ».
aider les ong qui font leurs preuves
La sexagénaire trouve qu?il est temps pour elle de lâcher un peu de lest. Son rêve est de transformer la Craft Academy en centre national de formation créative, sans pour autant que l?institut change d?orientation.
«Cela devrait être un Trust national. Il y a diverses façons de procéder. Nous pourrions faire davantage, si nous trouvions les fonds qui nous manquent tant. En Afrique du Sud, quand une ONG fait ses preuves, l?Etat prend à sa charge un tiers de son coût de fonctionnement. Il faut trouver la formule appropriée car ce que nous faisons, c?est pour le bien de tous les Mauriciens».
Une autre de ses convictions profondes est qu?une seule personne peut réellement faire la différence. « Nous ne devons pas avoir peur de nos convictions. Si chacun pense que son action peut faire la différence, on la verra assurément? »
Des débuts avec les délinquants britanniques
La conscience sociale de Patricia Enouf remonte à son enfance. Un père sensible aux questions sociales, un premier engagement en faveur des Sud-Africains noirs analphabètes. Patricia est convaincue de pouvoir obtenir un résultat positif en leur enseignant un métier créatif qui leur permettrait de s?autofinancer.
De cette période de sa vie, elle préfère taire les représailles que ses engagements lui ont values. Elle part enseigner l?art pendant six mois en Grande-Bretagne. On l?envoie dans une école pour jeunes délinquants.
«C?était un défi pour moi d?enseigner à 60 élèves dont 80 % étaient de jeunes garçons qui n?arrivaient pas à s?adapter à la société. Je me suis dit que je communiquerai différemment avec eux. En Afrique du Sud, je sculptais de la fibre de verre. J?ai donc décidé de leur apprendre à sculpter des pièces détachées pour véhicules dans cette matière pour qu?ils puissent les revendre et devenir autosuffisants.»
Son approche est différente de l?enseignement traditionnel. En effet, celui-ci fait appel à la partie droite du cerveau où sommeille la création. Elle obtient d?excellents résultats auprès de ces enfants à problème.
«C?était à la fois pénible et fascinant de découvrir que sous cette carapace de dureté se cachait une profonde humanité qui ne demandait qu?à émerger», confie-t-elle.
A son retour en Afrique du Sud, Patricia enseigne dans un centre d?Art à Grahamstown puis dans une école privée. A l?époque, il y a un fort courant de pensée en faveur du développement du côté droit du cerveau. Elle y adhère totalement.
Sentant que cette transformation s?opérera seulement si on forme les enseignants à cette approche, elle décide de reprendre le chemin de l?université pour s?occuper de la formation des formateurs. C?est d?ailleurs au «College of Training» de Cape Town qu?elle croise son futur époux Léon Enouf. Celui-ci vient d?y obtenir son diplôme supérieur en économie..
A l?issue de cette formation, le ministère de l?Education demande à Patricia Enouf de siéger sur le comité responsable du programme d?études de la Matric (examen final du cycle secondaire) afin d?y incorporer cette approche créatrice. Elle est ravie de l?aubaine.
Elle épouse Léon Enouf «qui est aussi rationnel que créatif», précise-t-elle, et continue à exercer son métier avec autant de passion. Elle donne naissance à un garçon nommé Dominique. Suivra celle d?une fille, Nadine. Léon, qui a une grande famille à Maurice, décide de regagner le pays natal. Patricia suit évidemment son mari. C?est de là que démarre son nouveau pari.
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