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Bush à Londres : une visite sous haute tension

19 novembre 2003, 20:00

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LA PREMIÈRE fois que la reine d?Angleterre a vu George Bush, c?était en 1991, à la Maison Blanche. Collaborateur de son père, alors président des Etats-Unis, il portait des bottes texanes, ornées de la phrase ?God Save the Queen??, l?hymne national britannique, et s?est présenté à la souveraine comme le mouton noir de sa famille. ?Chez vous, c?est qui ? ?, lui a-t-il demandé. ?Cela ne vous regarde pas?, a repondu Elizabeth II, dans un sourire. Il paraît que la reine aime bien le genre d?humour que pratique George W. Bush. Il faudra davantage que quelques plaisanteries, toutefois, pour que la premiere visite d?Etat d?un président à Londres (où M. Bush devrait sejourner trois jours jusqu?à vendredi) soit un succès populaire. L?invité n?a pas lésiné sur les efforts de communication, avec de longs entretiens accordés a un groupe de journaux, à la BBC puis, spécialement, au Sun, tabloïd célèbre pour ses pin-up et ses informations sportives, mais aussi pour son pro-américanisme, qui l?a amené a soutenir la guerre en Irak. M. Bush a passé une demi-heure avec Sir David Frost, journaliste vedette de la BBC, et reçu ses confrères de la presse ecrite, fait inhabituel, dans le bureau Ovale de la Maison Blanche. Avant de répondre aux questions, il s?est attardé sur l?importance historique du rôle de John Wesley, le fondateur anglais de l?Eglise méthodiste, à laquelle il appartient lui-même. Il a également fait observer à ses visiteurs que le bureau sur lequel il travaille fut offert au président des Etats-Unis par la reine Victoria et qu?il a été fabriqué avec du bois emprunté au navire anglais HMS Resolute, pris dans les glaces arctiques et ramené en Angleterre, en 1856, aux frais du Congrès. Il leur a montré le portrait de Churchill que lui a envoyé Tony Blair et qui est suspendu entre ceux de Lincoln et d?Eisenhower. Elevé dans une petite ville du Texas, a-t-il dit, il n?aurait jamais osé rêver qu?un jour, il séjournerait à Buckingham Palace, ce palais ?grandiose et magnifique??. Envisagé de longue date, mais decidé officiellement en juin, dans la foulée de l?intervention en Irak, le voyage de M. Bush à Londres est considéré avec appréhension à Washington. Les responsables de la sécurité présidentielle sont sur les dents. Selon une rumeur, Al-Qaida chercherait à profiter des manifestations pour commettre un attentat, et le traditionnel parcours en carrosse découvert a donc été annulé. Il a fallu renoncer, aussi, au discours aux Communes, pendant de celui que le premier ministre britannique a prononcé au Congrès en juillet, par crainte des réactions hostiles d?une partie des députés travaillistes, dont certains ont pris fait et cause contre leur leader. Le paradoxe de cette visite dans le pays d?Europe considéré comme le plus proche des Etats-Unis est finalement qu?elle pourrait révéler, à ceux des Américains qui l?ignorent, combien leur président et sa politique sont impopulaires hors de leurs frontières. Au fil de ses déclarations, M. Bush a toutefois expliqué que les critiques ne le démoralisent pas. ?Je suis content d?aller dans un pays ou l?on a le droit de s?exprimer?, a-t-il dit à plusieurs reprises. Il a affirme, aussi, qu?il ??comprend?? tous ceux, Britanniques et autres, qui ?n?aiment pas la guerre??. Aux adversaires de l?intervention en Irak, il entend démontrer qu?elle était nécessaire et qu?elle a porté ses fruits. ?Le monde est plus sûr aujourd?hui qu?avant??, a-t-il dit, ajoutant : ?Vos soldats ne sont pas morts pour rien.? La Maison Blanche veut croire que Londres peut offrir à M. Bush une bonne tribune pour ?défendre son dossier?? devant les opinions publiques européennes.

Alliés en Irak - non sans que les Britanniques ne s?agacent de ne pas être toujours consultés et encore moins écoutés au sujet de la politique menée dans ce pays -, Washington et Londres ont de sérieux sujets de désaccord. Les dirigeants américains n?ont pas apprecié que M. Blair ait fait un pas dans la direction de la défense européenne autonome, prônée par Jacques Chirac et Gerhard Schroder. En sens inverse, les Britanniques reprochent aux Americains de laisser tomber la ?feuille de route??, dernière tentative de règlement politique du conflit israélo-palestinien. Depuis la dernière visite de M. Blair à Washington, en juillet, la situation des neuf ressortissants britanniques détenus par les militaires américains dans leur prison de Guantanamo, sur l?île de Cuba, n?a pas avancé. Le gouvernement de M. Bush tarde, aussi, à prendre une décision sur les barrières tarifaires qu?il a mises sur les importations d?acier et qui ont été condamnées par l?Organisation mondiale du commerce. Les économistes de l?équipe présidentielle paraissent convaincus que cette politique fait plus de tort aux entreprises consommatrices d?acier que de bien aux producteurs, mais les experts électoraux font valoir que les acieries sont situées dans des Etats sensibles pour le scrutin présidentiel de 2004.

Jean-Pierre LANGELLIER Patrick JARREAU © 2003 Le Monde News Service


MENACES D?ATTENTAT

14 000 policiers mobilisés

  • Lindis Percy, 61 ans, est une ancienne infirmière plutôt sportive. Lundi, au milieu de l?après-midi, cette militante pacifiste a enfilé une veste jaune fluorescente semblable à celles que portent les policiers, déjoué la vigilance de ces derniers, couru vers la grille d?entrée du palais de Buckingham, puis l?a escaladée. Là-haut, à six metres du sol, elle a deployé - à l?envers - un drapeau américain où elle avait écrit : ?Elizabeth Windsor et compagnie : IL n?est pas le bienvenu.? Elle est restée juchée pendant deux heures, est redescendue et a été conduite tout droit au commissariat, satisfaite. Cet épisode rocambolesque n?aura sans doute pas contribué à apaiser la paranoia des services de sécurité de la Maison Blanche à la veille de l?arrivée du président américain au Royaume-Uni pour une visite marquée par des manifestations quotidiennes, dont la plus importante doit avoir lieu aujourd?hui.

Londres est l?une des quinze villes, en dehors des Etats-Unis, abritant une antenne permanente du ?Secret Service? américain. Celui-ci a donc preparé sur place, depuis des mois, cet événement à haut risque en négociant avec Scotland Yard et avec Buckingham, l?hôte officiel de George Bush. Hantés par les risques d?attentat, les Américains ont transmis aux Britanniques une serie de demandes, dont certaines, jugées excessives, voire un rien hallucinantes, ont ete rejetées. Elizabeth II a refusé, par exemple, selon des employés royaux cités par le Sunday Telegraph, de faire poser des vitres antiballes et de renforcer les murs et les rideaux des pièces où sejournera le couple présidentiel pour qu?elles soient à l?épreuve des bombes et d?un assaut aérien. George et Laura Bush dorment au rez-de-chaussée du palais, dans la suite dite ?belge??, près de la piscine couverte. La reine a refusé, ?à cause du bruit ?, qu?un hélicoptère Black Hawk survole en permanence Buckingham. Les avions de combat américains ne sont pas autorisés à patrouiller au-dessus de Londres. Pas question non plus de fermer certaines lignes de métro, d?évacuer des immeubles ou de laisser les 250 agents secrets américains s?équiper d?armes ??du champ de bataille??. Ni d?accorder à l?avance l?immunité aux policiers américains, dans l?hypothèse où leur zèle ferait des victimes civiles.

Le président a été, par précaution, privé du plaisir de la promenade dans le vieux carrosse royal, reservée aux visites d?Etat. Sur les dents, après avoir eu vent d?une possible tentative d?attentat, la police londonienne a decidé lundi de quasiment tripler ses effectifs. Elle mobilisera 14 000 agents, dont ?un très petit nombre?? seront armés, au lieu des 5 000 initialement prévus. Ce renforcement policier tient en partie à la manifestation d?aujourd?hui. Les organisateurs de cette marche ont en effet pratiquement obtenu gain de cause lundi : ils pourront défiler sur Whitehall, l?avenue des ministères, et devant Downing Street, la rue où vit et travaille Tony Blair. Vendredi, M. Bush se rendra a Sedgefield, dans le nord-est de l?Angleterre, la circonscription de M. Blair, où celui-ci possède une petite maison victorienne. ?Combien d?hectares ? ?, avaient demandé les policiers américains. Réponse : ?Un petit jardin.??


A L?AGENDA

Discussions avec Blair</B>

Bush et Blair auront des discussions aujourd?hui, au cours desquelles les sujets les plus délicats seront évoqués, tels l'accélération du transfert du pouvoir aux Irakiens, annoncée la semaine dernière par Georges Bush puis approuvée par Londres, ainsi que le règlement du conflit israélo-palestinien, sur lequel les deux pays ont en coulisses des divergences. Ils évoqueront aussi les surtaxes imposées par les Etats-Unis aux importations d'acier. Tony Blair s'est montré lundi très critique envers Washington sur ce dossier. ?Il n'y aura pas d'annonce?, a toutefois prévenu un responsable américain, sous le couvert de l'anonymat lors d'un entretien avec la presse à bord de l'avion présidentiel Air Force One qui emmenait M. Bush de Washington à Londres.

Manif des anti-guerre

Les anti-guerre, ayant obtenu l'autorisation de défiler sur Whitehall, où se trouvent les principaux ministères, vont tout mettre en oeuvre pour que la visite de George Bush se déroule dans la contestation. Des dizaines de milliers de manifestants sont attendus aujourd?hui pour une manifestation nationale appelée ?Stop the War?.

Le maire de Londres, Ken Livingstone, a apporté mardi son soutien aux manifestants tout en leur lançant un appel au calme. La veille, une pétition initiée par Stop the War, forte de 100 000 signatures a été transmise à Downing Street clamant que ?le président américain n'est pas le bienvenu en Grande-Bretagne et n'aurait pas dû être invité?.

Mardi également, au coeur de la capitale, en guise de protestation, quelque 80 artistes à Modern Tate, musée d'art moderne au bord de la Tamise, se sont symboliquement allongés à terre, leurs corps disposés pour former les mots ?Bush rentre chez toi?. Non loin de là, une manifestation de ?Stop the war?, se déroulait à Euston square, au coeur de Londres à laquelle le dramaturge Harold Pinter et d'autres personnalités hostiles à la guerre en Irak ont pris part.

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