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Ti Fock Trente ans de maloya
- Alors Ti Fock, comment i lé, pourquoi lé mol ?
Pourquoi lé mol? (Rires) Ah, ce surnom m?a été donné dans les années 70. Il y avait une émission musicale Maurice / Réunion où le public devait voter pour la meilleure chanson. Ce soir-là, j?ai chanté Pourquoi lé mol. Chanter une salsa à l?époque était une affaire risquée. Mais le public mauricien a voté pour moi. Donc depuis, ce surnom m?est resté. C?est cette chanson qui m?a fait connaître et qui a marqué l?arrivée de Ti Fock auprès du grand public.
- Votre maloya métissé n?a pas toujours été bien accueilli par le public. Dans les années 80, les Réunionnais disaient ne pas comprendre la musique et le créole de Ti Fock?
Lorsque j?ai introduit mon maloya électrique, c?était déjà quelque chose de révolutionnaire par rapport aux anciens qui pratiquaient du maloya traditionnel. Le public ne comprenait pas ce changement de son musical. C?est un peu normal car il est souvent difficile de changer les habitudes des gens. J?ai aussi voulu faire évoluer la langue créole car beaucoup de Réunionnais parlent un créole francisé. J?ai effectué, comme un scientifique, une recherche sur cette langue pour la refaçonner et retrouver des mots abandonnés, presque disparus.
- Comment expliquer le fait que vous ayez hier comme aujourd?hui plus de succès en Europe qu?à la Réunion?
C?est le système qui veut ça. Il faut toujours être reconnu en Europe avant de l?être chez soi. Je suis parti m?installer en France et lorsque je suis revenu, les gens se sont dit que si en France on estime que le Ti Fock est bon, il l?est peut-être. C?est une mentalité propre aux îles. Lorsque Bob Marley est parti à Londres, il a été accusé de faire la p? avec le reggae traditionnel. Je me demande combien de générations il faudra pour corriger cet esprit «gouyave de France». C?est ce même esprit qui se manifeste lorsque les Réunionnais sont prêts à payer 200 euros pour assister aux concerts des chanteurs de la Star Academy, mais ne se déplaceront pas pour un concert gratuit en mémoire de Kaya.
- N?est-ce pas frustrant que l?Europe soit plus sensible à votre musique que la Réunion ?
Cela ne me gêne pas. Je ne pense pas au public. Ce n?est pas que je m?en fiche, mais je suis là pour construire sur le plan artistique. J?ai donné ma vie à la musique et je vais essayer de laisser une trace dans ce domaine. Et tant pis s?il y a des zoreilles qui aiment davantage la musique de Ti Fock que les Réunionnais. J?aurais préféré le contraire, mais ça ne m?empêche pas de continuer à travailler en cherchant toujours l?innovation. Mais hier comme aujourd?hui, je reste très égoïste sur le plan artistique. Je pense d?abord à mon plaisir personnel, puis au public. Je ne me soucie pas de savoir s?il va aimer ma musique ou pas. L?important, c?est de créer, de faire évoluer le son.
- Et vous le décrivez comment le son de Ti Fock ?
Je n?arrive jamais à faire du son pur. Je dois toujours le salir, créer des fusions, sans doute parce que je suis moi-même métisse. La musique de Ti Fock, c?est ça, c?est la fusion, c?est un voyage dans le monde entier, c?est tout ce brassage de cultures du peuple réunionnais. Nous sommes nés dans la tolérance. A partir de cette réalité, j?estime que tout est possible.
- On dit souvent de vous que vous êtes l?artisan de la musique du futur ?
Je suis toujours en avance sur mon temps. J?ai créé ma première salsa dans les années 70 et là, en 2003, la salsa est à la mode. Dans les années 70, on qualifiait ma musique de maloya de l?an 2000. Je crois que dans ma tête, ça va trop vite (rires). J?ai sans doute créé le maloya de l?an 3000 avec mon nouvel album qui doit sortir au mois de janvier.
- Si vous nous parliez de cet album ?
Le disque va refléter une fois de plus cette recherche de mots et de sons, avec une touche très électronique car nous sommes à l?ère informatique.
Cet album c?est aussi une grande ouverture artistique. On y retrouvera des artistes anglais, français, indiens, sud-africains ainsi que le ségatier mauricien Jean-Claude.
Les thèmes des chansons tournent autour du social, du combat contre l?esprit «gouyave de France» et de la fusion des peuples. Je suis toujours en train de réfléchir au nom que portera l?album.
Je voudrais le dédier à mon père qui était aussi musicien et qui m?a fait monter sur scène alors que je n?avais que six ans. Aujourd?hui, j?ai cinquante ans et depuis ce passage sur scène, il y a eu beaucoup de musique.
- Nombre d?artistes locaux se plaignent de ne pouvoir vivre de leur musique. Et vous ?
J?ai eu la chance de pouvoir me faire un nom en Europe. J?arrive à survivre. Mais vivre purement de la musique est très difficile. Cela me peine de voir que les artistes étrangers qui débarquent à la Réunion touchent de gros
cachets alors qu?on râle pour donner 10 000 francs à un artiste local. C?est toujours l?esprit et l?éducation «gouyave de France», qui nous fait beaucoup de mal.
- Et à Maurice, vous n?y prévoyez pas de concerts ?
Je m?y suis produit dans les années 70, mais vous n?étiez peut-être pas née (rires). Je vais souvent en vacances à Maurice. J?y ai d?ailleurs beaucoup d?amis musiciens, mais je ne reçois pas beaucoup de propositions de concerts.
- A cinquante ans estimez-vous que vous êtes un homme construit?
Non, pas encore. Pas suffisamment. Je pense que comme tout être humain, je me construis au travers des expériences de la vie. Dieu m?a donné la santé, la force de faire ce métier et l?intelligence d?éviter certains pièges. Ma force, c?est aussi Agnèle, ma femme qui est irremplaçable et qui m?a apporté un équilibre familial. Mais il me manque encore des choses. J?aimerais un jour que les gens se souviennent de Ti Fock. Je voudrais laisser une trace, un son?
- La relève de Ti Fock est-elle assurée?
Pas par les enfants, mais plutôt par les petits-enfants ! J?ai bon espoir.
Aux côtés des «grands»?
L?épopée musicale de Ti Fock démarre vraiment dans les années 80, après s?être installé en France. L?artiste réunionnais y est acclamé pour son maloya électrique.
Il joue aux côtés des grands : Jimmy Cliff, Alpha Blondy et ? James Brown. Il se produit également avec Youssou N?Dour (au Canada) et tourne avec les Touré Kounda à New York.
Les chroniqueurs les plus célèbres (Conrath, Hélène Lee, Hidalgo and co.) s?intéressent à lui. Une belle discographie (Reunion Maloya, Aniel, Dann Douler, Ganidan, Swit Lozik), trente ans de carrière bien remplie, même s?il n?a pas toujours été prophète dans son pays.
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