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La Commission Moody rend compte des incidents du 27 septembre 1943

28 septembre 2003, 20:00

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Il a beaucoup été question, ces temps-ci, des événements survenus, il y a 60 ans, dans le camp des laboureurs de la propriété sucrière de Belle-Vue Harel. Une commission d?enquête fut créée par la suite. Elle était présidée par le secrétaire colonial Sydney Moody, C.M.G, O.B.E. Le Dr Edgar Laurent, C.M.G, premier député de Port-Louis, M. Abdoollatif Mahomed Osman, membre du Conseil législatif, le juge Georges Espitalier-Noël et Me Rampersad Neerunjun en faisaient partie. La présente chronique pourrait être de quelque utilité en offrant aux lecteurs une traduction des paragraphes 94 à 115 du rapport de cette commission, paragraphes ayant trait aux incidents survenus à Belle-Vue. Ils pourraient alors avoir une meilleure idée de ce qui s?y est passé ce jour-là. Le rapport Moody fut remis au gouverneur Mackenzie-Kennedy le 4 mai 1944. Des renseignements fournis par l?ancien commissaire de police Albert Jupin de Fondaumière sont aussi pris en considération.

Le constable Thencanamootoo, de la Criminal Investigation Branch , est envoyé, dans la matinée du 27 septembre 1943, de Saint-Antoine à la sucrerie de Belle-Vue Harel. On lui demande d?aller chercher des grenades que l?assistant surintendant par intérim Ithier a en sa possession. Ce dernier garde la sucrerie avec l?aide de quelques policiers. En arrivant à Belle-Vue, Thencanamootoo s?entretient un moment avec l?administrateur et avec un co-propriétaire. Il se rend ensuite au baïtka (que la commission Moody définit comme un lieu de rassemblement, servant parfois à des cérémonies religieuses. Elle déplore que des hauts gradés de la police, dont des non-Mauriciens, ne sont pas au courant des habitudes locales au point de ne pas savoir si des personnes d?origine indienne sont en train de prier ou de comploter). Le baïtka se trouve à 250 yards de l?usine sucrière. Thencanamootoo, étant détective, ne porte pas l?uniforme de la police mais des vêtements civils. Il y voit une soixantaine de personnes, se tenant debout et en train de discuter. Il veut savoir de quoi il s?agit et interroge quelqu?un à cet effet. On lui demande de s?en aller. Il se retire mais est soudain assailli à coups de bâton par quelques personnes. Il parvient à s?échapper et arrive à la sucrerie tout ensanglanté et à bout de forces. Il ne s?explique pas la raison de cette agression. La commission suppose qu?on l?a pris pour un espion à la solde de la police mais ne se prononce pas explicitement en raison de la réticence des laboureurs à ce sujet et des déclarations contradictoires de Thencanamootoo.

Grave infraction à la loi

L?incident est immédiatement rapporté au quartier général de la police. Les casernes centrales ordonnent par téléphone à l?adjoint commissaire de police A.M. Bell, qui se trouve à Saint-Antoine, de se rendre immédiatement à Belle-Vue, en se faisant accompagner de dix policiers placés sous les ordres du surintendant Godwin. De Port-Louis, on dépêche aussi à Belle-Vue 25 policiers, placés sous les ordres de l?assistant surintendant Albert Jupin de Fondaumière, âgé à l?époque d?une trentaine d?années. Ces policiers s?arment de fusils et d?une dizaine de cartouches.

En arrivant à Belle-Vue, Bell et ses hommes apprennent que Thencanamootoo a été grièvement blessé. Il décide de procéder à l?arrestation des coupables, estimant que l?agression ne répond à aucune provocation, qu?elle n?a pas sa raison d?être, que les assaillants ont commis une grave infraction à la loi, que des troubles et des incidents de cet ordre se répètent depuis trop longtemps et qu?il convient de mettre un terme à une telle situation.

Les policiers sur place à la sucrerie n?ont aucune idée de la situation prévalant au camp des laboureurs ni à quoi ils doivent faire face. Au moment où il quitte la sucrerie, Ithier voit arriver les renforts placés sous les ordres de Fondaumière. Il ordonne à ce dernier de prendre avec lui un détachement armé et de l?accompagner au camp.

En y arrivant, Bell découvre une foule de 200 à 300 personnes armées de bâtons et vociférant. Godwin est d?avis qu?ils sont en train de prier. De Fondaumière pense qu?ils bluffent.

Bell demande à Ithier d?essayer de savoir pourquoi ces hommes sont armés de bâtons et de leur ordonner de s?en débarrasser. Ithier essaie en vain de les faire obéir. Estimant que la foule n?a pas compris les ordres d?Ithier, Bell ordonne à deux constables de traduire l?ordre en une langue comprise des personnes présentes et de leur demander pourquoi elles agissent de la sorte. Le constable Emraz rapporte que la foule est en prière. Ithier signale alors à Bell que l?agresseur recherché de Thencanamootoo est présent dans la foule. Bell ordonne qu?il soit arrêté. L?homme s?enfuit et Godwin lui court après. Les coups de bâton et de pierres pleuvent sur les policiers présents. Une charge policière au bâton se révèle insuffisante.

Godwin parvient à arrêter le fuyard, en dépit des efforts de la foule pour l?en empêcher. Bell constate alors la désorganisation du détachement policier, que des pierres sont lancées de plus belle par une foule qui devient de plus en plus agressive. Il entend quelqu?un derrière lui armer un fusil. Il s?écrie : ?Ne tirez pas pour l?instant?.

Bell se rend compte que la foule n?est toujours pas dispersée. Il craint que ses hommes soient faits prisonniers et que les armes tombent entre les mains de leurs assaillants. Il ordonne à un officier de tirer quelques coups de feu : ?Que trois hommes tirent des coups de fusil?. Ils s?exécutent. Immédiatement, il leur intime l?ordre de ne plus tirer. Il rapportera plus tard à la commission qu?avant de donner l?ordre de tirer, il avait entendu des coups de feu. Malgré l?ordre de cessez-le-feu, d?autres coups de feu sont tirés.

En dépit de cela, la foule ne se disperse pas et continue de lancer des pierres sur les policiers. Avec l?autorisation de Bell, Godwin lance une grenade lacrymogène. Bell en profite pour ordonner aux policiers de battre en retraite jusqu?à la sucrerie.

Une vérification permet de constater qu?une quinzaine de coups de feu ont été tirés. La commission apprendra plus tard que dans la confusion générale, des hommes, sous les ordres de Fondaumière, ont tiré sans en avoir reçu l?ordre.

Présence militaire

Il n?y a aucun magistrat sur les lieux. Il n?y a d?ailleurs pas de magistrat disponible pour s?y rendre. Après l?arrestation de l?agresseur de Thencanamootoo, les événements se bousculent à tel point qu?il est impossible de donner à la foule les avertissements d?usage.

Trois personnes (un homme, une femme et un adolescent) sont tuées et seize personnes (hommes et femmes) blessées. Quatorze policiers subissent des blessures légères. Deux officiers, dont Albert Jupin de Fondaumière, sont grièvement blessés.

Des médecins de l?Etat sont mandés sur les lieux. Des blessés doivent être hospitalisés. D?autres sont soignés sur place. Un médecin légiste fait l?autopsie des personnes tuées. Les dépouilles sont ensuite remises à leur famille.

La commission fait ici allusion à l?incident d?Unienville (un membre de l?état-major de la sucrerie aperçu armé d?un fusil) sur lequel nous reviendrons si besoin est.

Les troubles dans le nord de l?île prennent alors une ampleur qui contraint les autorités à faire appel aux militaires pour rétablir l?ordre. Une patrouille est postée à Belle-Vue. Cette présence militaire suffit à rétablir l?ordre et les dispositions prises sont abandonnées au bout de quelques jours.

Après les funérailles des personnes tuées à Belle-Vue, Hurryparsad Ramnarain observe un jeûne de huit jours dans un temple à Goodlands. A la fin de son jeûne, il parvient à convaincre les laboureurs de reprendre le travail à partir du 12 octobre 1943, après que le département du Travail eut échoué dans cette tâche. Un comité d?arbitrage est nommé le 15 octobre 1943. Il ne parvient toutefois pas à régler le litige. Les laboureurs se remettent en grève. La sucrerie négocie alors directement avec M. Ramnarain. Une légère augmentation salariale est accordée et parvient enfin à régler le problème. Les grévistes reprennent le travail le 2 novembre 1943.

Après l?arrestation de l?agresseur de Thencanamootoo, les événements se bousculent à tel point qu?il est impossible de donner à la foule les avertissements d?usage. Trois personnes (un homme, une femme et un adolescent) sont tuées et seize personnes (hommes et femmes) blessées. Quatorze policiers subissent des blessures légères. Deux officiers, dont Albert Jupin de Fondaumière, sont grièvement blessés.

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