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Un urgentiste des conflits
Un physique d?aristocrate, une élégance naturelle que même la fournaise de Bagdad ne parvenait pas à démentir : toujours tiré à quatre épingles, Sergio Vieira de Mello ne cessait d?étonner ses collègues par son calme, son allure? et la capacité qu?il avait à préserver les deux dans les circonstances les plus difficiles.
L?homme, un remarquable polyglotte qui s?exprimait dans un français sans accent ? ancien élève du lycée franco-brésilien de Rio de Janeiro, il était titulaire d?un doctorat de philosophie de la Sorbonne ?, était devenu un interlocuteur respecté pour nombre d?Irakiens qui ne voulaient pas entendre parler du « proconsul » américain Paul Bremer et des fonctionnaires de l?Autorité provisoire de la coalition (CPA). Grâce à sa chaleur humaine et à sa politesse combinées, ce Brésilien de 55 ans, fils de diplomate, avait su conquérir « les c?urs et les esprits ».
Sergio Vieira de Mello avait pourtant décidé de quitter Bagdad à la fin septembre pour reprendre ses fonctions de haut-commissaire des droits de l?homme à Genève, une tâche, disait-il, « presque aussi impossible » que celle que, sous pression américaine et britannique, le secrétaire général Kofi Annan lui avait confiée en juin, en tant que son représentant spécial en Irak. Tâche qui, cette semaine, lui a coûté la vie.
C?est à la suite d?une visite, en mai, à la Maison Blanche, où M. Vieira de Mello avait rencontré la conseillère pour la sécurité nationale Condoleezza Rice, que Washington avait « exigé » sa nomination en Irak. À Bagdad, en quelques semaines, le diplomate brésilien avait réussi à établir des relations « de confiance et de respect » avec Paul Bremer. À son arrivée, racontait récemment un proche de M. de Mello, le diplomate américain l?avait cependant un peu pris de haut, entreprenant de lui « enseigner le Proche-Orient »? Le Brésilien avait sèchement répondu qu?il avait les moyens de s?en sortir sans son aide.
Intelligent et habile, chaleureux aussi, M. de Mello était aussi à l?aise devant une caméra de CNN que dans un camp de réfugiés ou en brousse, avec des Africains. Conscient de la médiocrité de nombre des fonctionnaires de l?Onu, et de sa propre valeur, il pouvait être dur avec quiconque lui faisait obstacle. Cependant, doté d?une bonne dose d?humour, plutôt grinçant, son charme l?avait aidé à s?entourer d?inconditionnels.
Finesse politique
Homme du sérail atypique, Sergio Vieira de Mello était devenu le « pompier » par excellence des Nations unies, l?homme des situations urgentes et difficiles. Il jouissait du respect et de la confiance des gouvernements pour sa fiabilité, son image de « grand commis » de l?Onu, sa finesse politique, et sa nomination comme représentant des Nations unies à Bagdad avait reçu l?approbation unanime d?états qui a priori n?avaient pas les mêmes intérêts à défendre. Lorsque son nom a commencé à circuler officieusement comme ayant les faveurs des Américains, le ministre français des Affaires étrangères, Dominique de Villepin, s?en est réjoui en privé, y voyant un signe favorable au rétablissement progressif de l?autorité de l?Onu dans cette crise.
Mais autant que haut fonctionnaire international et diplomate chevronné, Sergio Vieira de Mello était un homme d?action, de terrain, connaissant d?expérience la dimension humaine de bien des drames qui depuis trente ans ont frappé la planète. Entré à l?Onu en 1969, il a passé plus de vingt ans au Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR). Il en était devenu le numéro deux lorsque le HCR, dirigé par Mme Ogata, a dû gérer la difficile crise des réfugiés hutus rwandais dans l?ex-Zaïre, en 1996-1997. Alors que la politique de Mme Ogata était très contestée, il était courageusement monté en première ligne et avait obtenu que la pression internationale s?exerce sur le nouveau pouvoir au Rwanda afin que celui-ci cesse la traque des Hutus dans l?ancien Zaïre ; enfin, il avait réussi à faire arrêter les rapatriements par avion à Kigali auxquels le HCR avait eu recours et qui livraient les réfugiés hutus sans protection aux représailles des autorités rwandaises.
C?est en tant que fonctionnaire détaché du HCR que Sergio Vieira de Mello s?était frotté à la problématique des guerres balkaniques au début des années 1990. Adjoint du représentant de l?Onu Yasushi Akashi au bureau des affaires civiles et basé à Zagreb, il a effectué de nombreux voyages dans Sarajevo assiégée et multiplié les tentatives pour faire passer les convois humanitaires vers les autres enclaves musulmanes encerclées par les forces serbes. Il critiquait en privé le mandat des casques bleus dans l?ex-Yougoslavie, qu?il jugeait inadapté, voire absurde. Il a vécu comme un déchirement son rappel par le HCR pour s?occuper des camps dans l?Est du Zaire.
Ce qui l?a obligé à quitter l?ex-Yougoslavie en 1994, où la trêve était précaire : « Je sentais que l?année 1995 allait être de nouveau très dure et je ne voulais pas partir. C?est ma chef ? Mme Ogata ? qui en a décidé autrement », se souvenait-il, tout récemment encore.
Situations de crise
L?urgentiste de l?Onu était passionné par la résolution des conflits, laquelle suppose du temps, et souffrait que certaines de ses missions soient trop vite interrompues. L?habitude d?avoir recours à lui dans les situations de crise avait été prise au HCR. Kofi Annan, devenu secrétaire général de l?Onu, l?a perpétuée. C?est à Sergio Vieira de Mello qu?il a demandé en juin-juillet 1999, après l?intervention de l?Otan au Kosovo, d?aller mettre en place la mission de l?Onu à Pristina, mission qui a ensuite été confiée à Bernard Kouchner. Il y a quelque mois, lorsque l?Irlandaise Marie Robinson a décidé de quitter le poste de Haut représentant de l?Onu pour les droits de l?homme, c?est lui que l?on a appelé. À peine s?était-il attelé à la tâche que Kofi Annan lui a confia la mission politiquement délicate à Bagdad.
Il n?y a sans doute qu?au Timor oriental qu?il a pu mener un travail de longue haleine, entre 1999 et 2002, mission généralement reconnue comme un succès.
Il avait réussi à faire comprendre aux Timorais les responsabilités qu?impliquait la prise en mains de leur destin.
Il confiait dernièrement son espoir que les Irakiens suivent le même chemin et son souhait de les aider à surmonter leurs divergences.
© 2003 Le Monde ? Service international distribué par The New York Times Syndicate
<b.Bernard Kouchner : « C?était un juste »
« Sergio Vieira de Mello était un compagnon de plus de 40 ans », explique Bernard Kouchner, qui avait succédé au représentant de l?Onu, au Kosovo, en 1999. « C?était un homme exceptionnel, un intellectuel, un militant des droits de l?homme, un homme engagé à gauche, un juste. » [?]
« Mais il n?y a pas que Sergio. Toute l?équipe du Kosovo qui était autour de lui semble avoir disparue. Il faut parler de ces internationaux qui sont souvent brocardés par ceux qui restent assis dans leur fauteuil, de ceux qui croyaient s?exonérer de l?opprobre, des attaques du terrorisme et des morts en prenant une position antiaméricaine. On voit bien qu?avec l?Onu, il n?en est rien. Il faut parler de cette barbarie qui déferle, pas du tout du monde musulman, mais de l?extrémisme musulman. » [?]
« Pour leur être fidèles, à Sergio en particulier, il faut être fidèles à leur combat, car le combat doit continuer. L?Irak est pour les Irakiens, bientôt ils auront le pouvoir et il faut essayer d?aménager la mission de paix. »
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