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Dans la lumière de Myriam Salmon

10 août 2003, 20:00

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Sans doute faut-il le dire, Myriam Salmon n?est autre que Muriel Obret, auteur de Fragment d?un journal et d?Une Enfance. Les lecteurs de l?express se souviennent sûrement de vos billets, d?une plume exquise, empreinte de philosophie et de spiritualité, bien chère Myriam. Mais pourquoi vous écrire précisément aujourd?hui ? En enchaînement avec ma lettre à Robert (Edward-Hart) ?

Maintenant que vous êtes tous deux dans la même lumière, pardonnez-moi d?arracher à votre fidélité indéfectible son mystère ? C?est ma façon de vous réunir dans l?éternité. Ce ?mot qui me hante et que j?écris à tout propos?, selon votre parole. Votre mystère est celui dont parle Mimi dans ma lettre de ce jour à Robert. ?C?est maintenant que Robert sait vraiment la valeur de cet amour que Myriam avait pour lui.? Sans doute éprouvons-nous toutes-deux par amitié ce besoin irrépressible de vous réunir. Le voile était partiellement levé lors de nos rencontres de 1991. Que résument mes lignes : ?Rêverie vers l?enfance ou fidélité à Robert Edward-Hart?, parues en 1991. Pardonnez-moi de révéler le sens, aussi secret que touchant, de votre énigmatique pseudonyme. Obret est bien l?anagramme de Robert.

Le vôtre, n?est-ce pas un c?ur dédié, platonique, tout entier au poète ? A la fois admiration pour l?érudit, comme le nomme Roger, charmée que vous êtes, comme tous ceux qui eurent le privilège de le connaître de près ; amour en quête de l?être idéal dont vous dîtes qu?il était ?l?élégance du geste, de la parole et du comportement?. Comme on vous comprend ! Mais, hélas, si Robert vous vouait un retour de profonde amitié admirative, son amour était ailleurs. D?ailleurs, n?écrit-il pas dans un poème qu?il avait délaissé les femmes pour se tourner vers le ciel ?

Mais pourquoi donc ce besoin, aujourd?hui, de vous écrire à tous deux ? Ce temps que je mets à vous le dire ? On n?entre pas chez vous comme un éléphant dans une maison de cristal. Mais voilà. Je promenais un jour des membres de ma famille en vacances dans l?île. Je leur avais beaucoup parlé de vous, de Robert, de La Nef. Arrivée à Souillac, le choc fut violent ! A la place du sanctuaire gisait un amoncellement de gravats. Avant la révolte qui m?envahit par la suite, c?est la soudaineté, l?imprévu du fait, qui me coupa les jambes. Après enquête, j?ai appris, comme toute la population, qu?on avait dû détruire La Nef qui avait mal vieilli. Elle prenait l?eau de toutes parts. C?était aux environs de novembre 2001. Pardonnez-moi mon manque d?exactitude. L?acte de la pelleteuse fut si secret que je ne peux avancer la moindre précision. Comme tous, j?ai hurlé. Hurlé, pour exorciser la révolte. Face à la mémoire anéantie. Face au traitement peu cavalier.

Nous aurions tous compris, si seulement nous avions été traités en adultes responsables. Si on nous avait informés. Peut-on quelque chose devant l?irréparable ? Vous me pardonnerez aussi l?impersonnalité du ?on?. Nul ne revendique l?acte. Mais, rassurez-vous. J?eus, fin 2002, une autre surprise ; agréable celle-là. J?étais à Souillac avec Pierre? du Serpent à Plumes. La Nef se dressait là, dans la douce luminance de fin d?après-midi. Belle, avec sa parure nouvelle de coraux parfumés du grand large ; prête à nous laisser reconstruire notre mémoire. Le temps bascula. Vous étiez là. Vous commentiez ma remarque : ?Robert était féru d?ésotérisme. C?était très poussé chez lui?, disiez-vous. ?Il me racontait beaucoup de choses étranges. De chien qui lui apparaissait. De lézard aussi.? Je vous retrouvais, inépuisable, comme toujours, quand vous parlez de Robert. L?Homme. Vous êtes, à son sujet, ce soleil que ré-enfante chaque jour la mer.

?Robert et moi avions en commun l?amour de la musique, de la poésie. Accompagnant parfois la musique, la poésie me soulève par intermittence. Je suis hantée par mon enfance. Robert l?était aussi. Je faisais parler les bêtes. Robert les aimait aussi. J?avais mon crapaud Crapy, et lui son chat Diable, qui était pensionnaire chez moi. Il y avait de ces bagarres de chats à les rendre infirmes. Il fallait leur mettre des gouttes dans le nez. Je n?y suis jamais parvenue.

A ainsi réveiller le poète, vous voilà le mors aux dents. ?Robert avait 12 ou 13 ans.Un cheval l?avait pris en passion au Champ-de-Mars. Il avait dû être abattu pour cause d?accident. Robert cite cette phrase quelque part, en racontant comment il avait éclaté en sanglots : ?C?était le prélude à toutes les agonies que je devais subir à la mort de mes amis les bêtes.?? Dans Ma Vie Mauricienne, il a aussi un singe. N?oublions pas Le Bestiaire Mystique. ?Il eut la révélation du loup de St. François d?Assise?, commentez-vous.

Hart avait lancé Chazal sur la sculpture des montagnes par des Lémuriens. Mais si Robert vous en parlait, vous dîtes ne rien comprendre. Hart disait le plus grand bien de Malcolm de Chazal, qu?il avait des dons exceptionnels. Pour ensuite l?associer à une poubelle, qui contient beaucoup de perles. Question qui sera éludée en jongleuse : ?Ca allait et ça n?allait pas. Robert était très fraternel aux jeunes poètes. Cabon disait même qu?il n?aurait pas été ce qu?il était sans lui. Pierre Renaud l?aimait beaucoup aussi.?

Je cherche une question, une parole, une odeur, qui aideraient au re-souvenir. Qui se prolongeraient prélude à la réouverture solennelle de la nouvelle Nef le jour même de son anniversaire, le 17 août 2003. Je rappelle ses rapports avec l?Orient. Robert récitait-il le Pater Noster et l?Ave Maria à ses derniers moments ? Enfin, un fil qui relance le re-souvenir interrompu par l?évocation de Malcolm. ?Robert n?était pas un mécréant comme on le croyait. Il n?a jamais épousé l?Hindouïsme. C?est la sagesse qu?il admirait. Il a connu une grande évolution spirituelle dans les derniers temps de sa vie. On célébra, le 17 août 1991, le centenaire de sa naissance. Mais vous êtes insatiable !?, me lancez-vous. Nous retrouvons cette heure d?allégresse qui nous enveloppait quand nous parlions de Robert. Si, pour Myriam, d?ascendance juive ashkénaze, Dieu arrivait à ne plus exister, Robert serait Adonaï. Et cet ?il de lumière, cette texture d?émotion dans la voix, pour partager : ?Robert et moi avions aussi en commun l?amour de la nature.? Nous parlons de panthéisme. Elle me rappelle Gide : ?Nathanaël, ne cherchez pas à trouver Dieu ailleurs qu?en tout.?

Hart, comment vivait-il le panthéisme ? Le mystère païen de la montagne ? Panthéisme ?plus haut que toute pensée s?emparait de lui (Pierre), le berçait, l?entraînait dans un miroitement fluide et musical où s?abolissent les limitations humaines.? (Respiration de la vie). Abîmée dans ses souvenirs, Myriam raviverait l?immémorial pour parler de Hart. L?Homme. ?Il était d?une sensibilité extrême. C?était un être raffiné. Dans son langage, jamais un mot grossier. Dans sa poésie, celle-là même qu?il avait au naturel. Les expressions locales le passionnaient. Il avait un sens aigu de l?humour.?

Vous récitez Guirlandes pour l?Automne. Soudain, vous retrouvez votre Smith Corona,

?Nuit d?étoile. La Terre est une fiancée.

             En exil loin des yeux de l?Aimé??

?Il avait un comportement spécial, Robert?, enchaînez-vous. ?D?une très grande courtoisie. Un jour que je déjeunais chez lui, il a quitté la table pour accueillir un mendiant qu?il considérait comme un ami. L?humble pour lui était sacré. Il le respectait. C?était le mendiant qui lui faisait l?honneur de venir chez lui.? Comme Pierre, vous pourriez dire : ?La mort ne brise rien, ni l?amour, ni la vie.? N?est-ce pas Myriam ? Et vous voilà repartie dans l?immatérialité, rejoindre Robert Je reverrai toujours la même image qui s?impose à mon ?il, dès que je pense à vous : les trois fleuves qui irriguent votre ?Seuil? à la végétation en verve : Robert Edward-Hart, Jean Sébastien Bach et Percy Bysshe Shelley ; cette photographie qui trône près de votre machine à écrire. Celle de Robert, bien sûr ! ?Celle-ci est un original. Celle de La Nef n?en est que la copie?.

Et j?ai erré, à loisir, au long de ?votre? cimetière à tous deux, Myriam, face à la mer, jusqu?aux dalles des tombales, où, pour toujours, vous êtes réunis.

J.G.-A.

Ile Maurice, le 8 août 2003

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