Publicité

Interview

Vijaya Teelock : «Avant la réconciliation, il doit d’abord y avoir la reconnaissance qu’une injustice a été commise»

22 novembre 2025, 15:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

Vijaya Teelock : «Avant la réconciliation, il doit d’abord y avoir la reconnaissance qu’une injustice a été commise»

Vijaya Teelock, Ancienne vice-présidente de la Commission Justice et Vérité.

25 novembre 2011-25 novembre 2025. Cela fera 14 ans que la commission Justice et Vérité a soumis son rapport en six volumes. L’historienne Vijaya Teelock, qui était la vice-présidente de la commission revient sur les progrès enregistrés, mais surtout les obstacles qui existent toujours.

?Tout un volume du conséquent rapport de la Commission Justice et Vérité (CJV) est consacré aux cas de dépossession de terres. Quatorze ans après la soumission du rapport, plusieurs cas attendent toujours d’être résolus en cour. Quel regard jetez-vous sur les résultats du travail de la commission sur cette question ?

Dès le début du travail de la commission, nous savions déjà que c’était, comme on dit en anglais, un tall order. Ce ne sont pas des cas ordinaires. Ils nous parlent de la démocratisation de l’accès à la propriété foncière. Il y a de grandes questions qui entrent en jeu.

?Il y aussi de grands propriétaires de domaines sucriers qui sont concernés…

C’est l’histoire de Maurice, de la domination exercée par une petite minorité durant la période coloniale. Après l’Indépendance, on a vu que cela a été très difficile pour les gouvernements successifs de changer ce système économique qui a existé depuis le début de la colonisation de l’île. La commission savait déjà que ce ne serait pas aisé, mais nous avons quand même essayé d’identifier les cas difficiles et ceux qui étaient moins compliqués à résoudre. Quelques cas ont été réglés mais c’est vrai que le gros n’a pas été résolu jusqu’à présent. J’ai suivi cela depuis 2011. Il y a encore quelques semaines, des réunions avaient lieu pour voir comment procéder. Le système judiciaire n’est pas en faveur des petites gens, ceux qui n’ont pas les moyens.

?En août 2020, un amendement aux lois a permis la création de la Land Division de la Cour suprême. Un tribunal dédié aux questions foncières, est-ce un pas dans la bonne direction ?

C’est vrai qu’il y a eu des progrès. Mais dans le fonctionnement, on a vu que c’est si facile de bloquer un cas en demandant toutes sortes d’injonctions et d’obstacles. La profession légale doit se réinventer. C’est absolument nécessaire. On ne peut pas se cacher derrière les lois. Quelque chose de légal ne signifie pas que c’est juste ou moral et éthique. Cela ne tient pas en compte les problèmes systémiques de la propriété foncière à Maurice. Le volume 2 du rapport de la CJV dit cela très clairement.

Il faudrait aussi nommer the right people in the right place. Il y a eu beaucoup d’espoir dans le choix des personnes. Le nouveau gouvernement devrait réinventer cette approche.

?S’agissant du volet histoire et patrimoine, l’une des réalisations majeures recommandées par la CJV reste le musée de l’esclavage intercontinental. Votre avis ?

C’est un grand pas en avant d’avoir commencé le projet de musée. Il y a eu beaucoup de lobbying contre. Cela fait aussi partie des obstacles majeurs rencontrés à l’époque. Beaucoup de personnes ne voulaient pas que l’histoire de l’esclavage soit mise en avant.

?Dans un lieu emblématique à Port-Louis ?

Cela d’une part. Et puis il y a certains dans le secteur touristique qui veulent projeter l’image de l’île paradisiaque. Mettre en avant l’histoire de l’esclavage et de l’engagisme ne cadre pas avec cette image. On voit, par exemple, de grands domaines où l’on ne fait aucune mention des esclaves qui ont vécu sur ces propriétés. Les lobbies existent toujours. Au moins le musée est là et il a beaucoup de potentiel d’expansion. C’est seulement une aile (NdlR : de l’ex-hôpital militaire) qui a été aménagée. Il ne faut pas oublier que c’est le plus ancien bâtiment, et il faudra poursuivre la restauration. Cela coûte très cher. Il faudra que le musée soit doté de moyens pour ne pas laisser le bâtiment se détériorer.

?Parmi les missions de la commission il y avait aussi celle d’enclencher une réconciliation de la population avec son histoire. La CJV a-t-il atteint son objectif ?

La commission elle-même ne peut pas le faire. Cela doit venir de la population.

?Le processus a tout de même été initié…

C’est quelque chose sur le très long terme. Le musée de l’esclavage intercontinental a aussi cette vocation. Mais avant la réconciliation, il doit d’abord y avoir la reconnaissance qu’une injustice a été commise. Une reconnaissance par la population dans son ensemble, pas seulement par les descendants d’esclaves . Il faut aussi que les descendants de travailleurs indiens, chinois reconnaissent cette histoire. Cela prendra encore du temps. Il y a toujours des préjugés. Même parmi la population des descendants d’esclaves il y a beaucoup qui ne veulent pas admettre qu’ils ont des origines africaines et/ ou malgaches. Ils préfèrent continuer à dire qu’ils sont descendants d’Européens. C’est toute une éducation à faire. Le système d’éducation doit lui aussi se réinventer pour que les Mauriciens se sentent à l’aise dans leur peau, whatever colour it is.

?Reconnaître les origines c’est une chose, il y a aussi la reconnaissance de la contribution économique des personnes réduites en esclavage et de leurs descendants. Le travail de la commission a-t-il été fructueux dans cette direction ?

Plusieurs études ont été menées sur ce sujet. Il faudrait les publier, les vulgariser davantage, en mettant l’accent sur des choses concrètes, comme les infrastructures, la contribution à l’essor de l’industrie sucrière. Il faudrait aussi simplifier le rapport, le rendre disponible.

?Six volumes en anglais…

Le centre Nelson Mandela pour la culture africaine et le musée de l’esclavage intercontinental avaient ce projet. Je ne sais pas s’il y a eu des suites. Avec les outils d’intelligence artificielle, c’est plus facile à faire maintenant.

?Pendant ses travaux et dans le rapport, la commission a fortement souligné la difficulté d’avoir accès aux documents d’archives. En 14 ans, la situation a-t-elle évolué positivement ?

Pas vraiment. Des gens se battent toujours pour avoir accès à des documents. Par exemple, les actes notariés sont toujours fermés au public. C’est incroyable. Il faudrait changer les règlements pour que des documents datant de plus de 100 ans soient accessibles au public. La même chose pour les index de l’État civil, qui datent de plus d’un siècle, comme c’est le cas dans d’autres pays. J’espère que cela viendra. Il y a des actions en cour ; que cela devienne une réalité.

?Après 14 ans, pensez-vous que l’une des réalisations de la commission c’est d’avoir poussé les gens à sortir des stéréotypes ?

Je ne crois pas que la majorité de la population soit tellement intéressée par les recommandations d’un comité. Un petit groupe seulement, peut-être. Les gens ont des préoccupations plus …

?Plus tournées vers les «bread and butter issues» ?

Ce que je comprends parfaitement. Ce sont les intellectuels – il y a en a tellement à Maurice – qui devraient prendre le relais et ne pas oublier la masse de la population.

Publicité