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L’ombre longue de l’empire
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L’ombre longue de l’empire
On aurait été naïfs de croire que l’affaire des Chagos est réglée depuis la signature du traité entre Maurice et le Royaume-Uni. À Londres, le consensus est loin d’être acquis. La bataille se déplace désormais au cœur même du système politique britannique, où les lords, les commissions parlementaires et les juristes s’écharpent encore sur la légitimité, le coût et les risques stratégiques de cet accord.
Le Diego Garcia Military Base and British Indian Ocean Territory Bill, censé traduire en droit britannique le traité signé avec Maurice, a révélé ces fractures. L’examen ligne par ligne du texte à la Chambre des lords a mis au jour de «nombreuses inquiétudes» sur la souveraineté, la sécurité et le sort des Chagossiens. Un amendement de lord Callanan, imposant une consultation formelle de la communauté chagossienne au Royaume-Uni avant toute ratification, a même poussé le gouvernement travailliste à retirer le projet de loi in extremis, de peur d’un vote perdu où libéraux-démocrates et conservateurs auraient pu faire front commun.
Ce recul est tout sauf anodin. Il consacre le constat déjà dressé par l’International Relations and Defence Committee (IRDC) : la décision de transférer la souveraineté de l’archipel à Maurice est d’abord politique. Les juristes auditionnés ont rappelé que ni l’avis consultatif de la Cour internationale de justice ni la décision de l’International Tribunal for the Law of the Sea ne lient juridiquement le Royaume-Uni et que l’exécutif a choisi d’aller plus loin que ce qu’impose le droit international – au prix de profondes réticences dans sa propre majorité.
Les lords s’inquiètent aussi de la manière dont les Chagossiens ont été associés au processus. L’IRDC fustige une consultation «superficielle» et note l’absence de ministres de haut rang face à une communauté déjà trahie une première fois lors des expulsions des années 1960. Le soupçon est double : Londres n’a pas pris le temps de convaincre et Port-Louis n’a pas encore démontré qu’il saura gérer, avec transparence, le nouveau fonds de £ 40 millions, après les polémiques entourant l’utilisation des aides passées.
À cela s’ajoute une inquiétude stratégique. Diego Garcia est décrite comme un «pivot» de l’architecture de défense occidentale dans l’Indo-Pacifique. Des experts auditionnés devant l’IRDC redoutent qu’un futur désaccord avec Maurice – ou un changement d’équilibre géopolitique – ne fragilise l’accès britannique et américain à la base, au bénéfice d’autres puissances, en particulier la Chine. Les coûts projetés de l’accord, évalués sur 99 ans, alimentent aussi le malaise : plusieurs voix parlent déjà d’une facture pouvant dépasser les £ 30 milliards.
Pour Maurice, cette division britannique est une opportunité, mais aussi un avertissement. Opportunité, parce qu’elle montre que la question chagossienne n’est plus reléguée aux marges : elle force Londres à justifier, devant sa propre opinion, un demi-siècle d’injustice. Avertissement, parce qu’aucune «victoire» n’est irréversible tant que la loi britannique n’est pas votée, que la base de Diego Garcia reste centrale pour les États-Unis et l’OTAN, et que la communauté chagossienne demeure méfiante, à juste titre, envers toutes les capitales – Port-Louis comprise.
Le temps des triomphes précipités est donc révolu. Pour consolider ce qui a été acquis, il faudra à Maurice plus que des communiqués de victoire : une diplomatie patiente, une transparence exemplaire sur les fonds promis aux Chagossiens et une capacité à parler d’égal à égal avec ceux – à Londres comme à Washington, DC – qui n’ont pas encore renoncé à traiter cette affaire comme un banal dossier stratégique.
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