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L’Indépendance à l’épreuve du réel
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L’Indépendance à l’épreuve du réel
Les économies ouvertes ne vivent pas de symboles, qu’il s’agisse des 58 ans de notre Indépendance ou des 34 ans de notre République. Elles vivent – ou plutôt survivent – d’équilibres fragiles.
En ce 58ᵉ anniversaire de l’Indépendance, Maurice se retrouve dans une situation paradoxale. Sur le plan politique, l’Alliance du changement, arrivée au pouvoir en novembre 2024, avait promis de restaurer la démocratie et de tourner la page d’une décennie marquée par la concentration du pouvoir et l’érosion institutionnelle. Sur le plan économique, le gouvernement de Navin Ramgoolam se heurte désormais à une réalité plus austère : celle d’un État endetté, d’une croissance vulnérable aux chocs extérieurs et d’une marge budgétaire étroite à l’approche du prochain Budget.
Le contraste est saisissant. Les victoires électorales produisent des attentes. Les contraintes économiques, elles, imposent des arbitrages. L’un des premiers chocs est venu de l’extérieur. L’escalade des tensions au MoyenOrient a fait bondir le prix du pétrole au-delà de 115 dollars le baril, rappelant brutalement la dépendance énergétique de Maurice. Environ 40 % de l’électricité du pays repose encore sur des produits pétroliers importés. Dans ces conditions, chaque dollar supplémentaire sur le prix du baril se traduit par une pression directe sur les finances publiques, les tarifs énergétiques et le coût de la vie.
Ce type de vulnérabilité n’est pas nouveau pour un État insulaire. Mais il souligne une réalité stratégique : l’indépendance politique ne signifie pas l’autonomie économique.
Dans le même temps, un autre pilier implicite du discours économique du gouvernement semble s’effriter. Les Rs 10 milliards attendues dans le sillage du futur accord sur les Chagos devaient offrir une bouffée d’oxygène budgétaire. Or, ce dossier reste suspendu aux incertitudes géopolitiques, notamment depuis la montée des tensions internationales et les recalibrages stratégiques autour de l’océan Indien.
Pour un gouvernement qui s’apprête à présenter ce qui devait être son premier budget structurant, la situation est délicate. Les promesses électorales sont désormais confrontées à la réalité des comptes publics.
La dette publique reste élevée, les déficits structurels persistent et la pression sociale demeure forte. Dans ce contexte, l’enjeu pour Navin Ramgoolam est moins de distribuer des ressources que de restaurer la crédibilité économique de l’État.
C’est là que la gouvernance devient déterminante. Depuis plusieurs semaines, les tensions avec le MMM de Paul Bérenger illustrent les fragilités inhérentes aux alliances politiques mauriciennes. Les débats autour du contrôle du portefeuille des Finances dépassent largement la question protocolaire : ils traduisent une lutte d’influence sur l’orientation économique du gouvernement.
L’histoire politique de Maurice montre que les majorités écrasantes ont souvent produit des fractures internes. Les alliances victorieuses de 1983 et de 1997 se sont disloquées non sous la pression de l’opposition, mais sous le poids des rivalités au sommet.
Ce risque n’est pas seulement politique. Il est aussi économique. Les investisseurs – locaux comme internationaux – recherchent avant tout de la stabilité institutionnelle et de la prévisibilité budgétaire. Dans un contexte mondial marqué par la fragmentation géopolitique, les petites économies ouvertes doivent plus que jamais projeter une image de cohérence stratégique.
Maurice dispose encore d’atouts considérables. Le pays reste l’une des économies les plus diversifiées d’Afrique, avec des secteurs solides dans le tourisme, les services financiers, la logistique maritime et les technologies. Les recettes touristiques affichent d’ailleurs une progression notable en ce début d’année.
Mais ces succès ne doivent pas masquer les défis structurels. La transition énergétique, la montée de l’intelligence artificielle, la compétition fiscale internationale et le vieillissement démographique redéfinissent les paramètres de la croissance.
Dans ce contexte, le prochain Budget devra répondre à trois questions fondamentales. La première concerne la discipline budgétaire : Maurice peut-elle stabiliser sa dette tout en préservant la cohésion sociale ? La deuxième touche à la productivité : comment orienter l’investissement public et privé vers l’innovation, la formation et les secteurs à forte valeur ajoutée ? La troisième relève de la stratégie nationale : dans un monde où les chaînes d’approvisionnement se fragmentent et où les rivalités entre grandes puissances s’intensifient, quelle place Maurice veut-elle occuper dans l’économie de l’océan Indien ?
Au fond, c’est là que se joue le véritable sens de l’indépendance économique. Car pour une petite nation ouverte, la souveraineté ne se mesure pas seulement à la capacité de voter ses lois. Elle se mesure à la capacité d’anticiper les chocs, de maîtriser ses dépendances et de transformer les contraintes géographiques en avantages stratégiques.
Depuis 1968, Maurice a souvent réussi cet exercice. Mais l’économie mauricienne ne peut plus se contenter d’une croissance molle oscillant entre 2,5 % et 3 %, scénario déjà optimiste si le conflit au MoyenOrient ne s’enlise pas. Dans un monde où les économies concurrentes accélèrent leur transformation productive, cette trajectoire serait synonyme de stagnation relative.
L’enjeu n’est donc plus seulement de stabiliser l’économie, mais de changer de régime de croissance. Cela suppose d’accélérer la transition énergétique, d’investir massivement dans le capital humain et la technologie, et de repositionner Maurice dans les nouvelles chaînes de valeur régionales.
Autrement dit, il faut passer d’une économie d’adaptation à une économie d’anticipation. Les orientations esquissées dans la «Vision 2050» existent déjà sur le papier. Le véritable test politique et économique consiste désormais à les traduire en réformes concrètes, capables de restaurer la productivité, d’attirer l’investissement et de redonner un horizon de croissance durable.
Car, au fond, pour une petite économie ouverte comme la nôtre, l’Indépendance ne se célèbre pas seulement. Elle se construit, Budget après Budget.
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