Publicité

L’Inde, l’État et la jeunesse

29 juillet 2026, 08:30

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

Pendant plus d’une décennie, Narendra Modi a dominé la politique indienne avec une maîtrise presque absolue du récit national. Nationalisme, croissance, puissance retrouvée, communication millimétrée : le Premier ministre semblait avoir compris avant tout le monde que les élections du XXIᵉ siècle se gagneraient autant sur les réseaux sociaux que dans les urnes. Ironie de l’histoire, c’est précisément de cet univers numérique qu’émerge aujourd’hui son adversaire le plus inattendu...

Un étudiant indien, installé à Boston, transforme une insulte en étendard. Traités de «cafards», des millions de jeunes revendiquent le terme. En quelques semaines, le Cockroach Janta Party rassemble des dizaines de millions d’abonnés, dépassant le BJP sur certaines plateformes. Une plaisanterie devient un mouvement ; un mème, une contestation politique. Cette mobilisation dépasse largement le scandale des fuites d’examens ou la demande de démission du ministre de l’Éducation. Elle exprime le malaise d’une génération à qui l’on a promis la mobilité sociale, mais qui se heurte au chômage, à la précarité et à un État plus prompt à contrôler qu’à écouter.

L’Inde demeure l’une des économies les plus dynamiques du monde. Mais lorsqu’une société compte près de la moitié de sa population âgée de moins de 25 ans, la croissance ne suffit plus. Si elle ne crée pas suffisamment d’emplois, elle nourrit des attentes déçues. Le paradoxe est cruel pour Narendra Modi. Il a construit sa domination en contournant les médias traditionnels pour parler directement à la jeunesse. Cette même jeunesse maîtrise désormais les codes numériques mieux que le pouvoir. Les slogans deviennent des mèmes, les vidéos de répression alimentent la mobilisation et l’humour échappe à toute censure.

Il serait prématuré d’annoncer la fin de l’ère Modi. Le BJP reste une machine électorale redoutable. Mais toute domination finit par rencontrer ses limites lorsqu’elle cesse d’entendre sa propre jeunesse. Au-delà de l’Inde, une leçon s’impose. Les réseaux sociaux ne sont plus seulement des outils de propagande. Ils sont redevenus des instruments de contre-pouvoir. Lorsqu’une génération transforme une insulte en identité collective, elle rappelle aux gouvernants qu’aucune autorité n’est définitivement acquise.

*** 

L’Inde ne négocie pas seulement avec des gouvernements. Elle négocie avec des États. La nuance est immense.

L’entrée en vigueur prochaine du Principal Purpose Test (PPT) dans la convention fiscale entre Maurice et l’Inde illustre une réalité que nous refusons trop souvent de voir : New Delhi joue une partie d’échecs pendant que Port-Louis change régulièrement de stratégie… et parfois d’échiquier. Les autorités indiennes n’ont pas découvert nos failles du jour au lendemain. Elles les observent depuis des années : dépendance au secteur financier, hésitations politiques, revirements réglementaires et, surtout, incapacité chronique à parler d’une seule voix. Elles savent qu’à Maurice chaque alternance remet les compteurs à zéro. Là-bas, l’État demeure ; ici, le pouvoir recommence.

Le gouvernement mauricien affirme, à juste titre, que les fondements du traité sont préservés. Mais le PPT donne désormais à l’administration fiscale indienne un levier supplémentaire pour apprécier la réalité économique des investissements. Le message est clair : les avantages conventionnels ne seront plus automatiques ; ils devront être mérités.

Cette séquence dépasse largement la fiscalité. Elle oppose deux cultures de gouvernance. L’Inde – qui célèbre ses 79 ans d’indépendance le samedi 15 août –, cultive la permanence de l’État ; Maurice reste prisonnière d’une logique de camp où chaque équipe gouverne avec un seul œil, celui de son mandat. Les négociateurs changent, les priorités se réécrivent, tandis que leurs interlocuteurs accumulent mémoire, expertise et continuité. À force de confondre alternance et recommencement, nous avons oublié que, dans les négociations internationales, ce sont moins les gouvernements qui s’affrontent que les États. Et sur ce terrain-là, Maurice reste dangereusement myope.

Publicité