Publicité

Prix Jean Fanchette

Liens historiques : Nicolas Couronne sur les pas de Constance, l’aïeule esclavée déportée

3 novembre 2025, 15:30

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

Liens historiques : Nicolas Couronne sur les pas de Constance, l’aïeule esclavée déportée

Les gagnants du prix Jean Fanchette 2025 avec les membres jury et la maire de Beau-Bassin – Rose-Hill Gabriella Batour.

Deux chemins qui se rejoignent. En 1834, Constance Couronne, enfant réduite en esclavage à Maurice est expulsée en Australie. En 2018, Nicolas Couronne, qui n’avait jamais entendu parler de Constance, tombe en arrêt devant sa photo. Non seulement il se reconnaît, mais depuis sept ans, il fouille les archives pour se rapprocher de Constance Couronne. Nicolas Couronne est colauréat du prix Jean Fanchette 2025 avec «Le regard de l’ancêtre esclave». Les résultats ont été annoncés le lundi 27 octobre.

Elle n’était qu’une enfant. Constance Couronne n’avait que neuf ans. Une enfant réduite en esclavage accusée de tentative d’empoisonnement de dame Morel. Elle sera déportée en Australie. Les faits se déroulent sur la propriété de Mon Désert appartenant à Morin de la Sablonnière, en 1832, avant l’abolition de l’esclavage en 1835. Presque deux siècles plus tard, depuis que Nicolas Couronne a vu une photo de Constance, il écume les archives, a rassemblé une somme de livres et de documents, a rencontré des descendants dans l’île-continent. Reconstituant, tel un puzzle, à la fois le parcours hors norme de l’enfant du 19e siècle et son propre cheminement au 21e siècle, en quête de réponses.

Ce double récit condensé dans Le regard de l’ancêtre esclave a valu à Nicolas Couronne d’être colauréat du prix Jean Fanchette 2025. Il est manager du Collège Saint-Esprit de Rivière-Noire. Il confie que le dernier jour de soumission des manuscrits pour ce prix littéraire, c’est un coup de fil qui l’incite à y participer. C’est le branle-bas de combat. Il obtient le consentement des quatre descendants de Constance Couronne en Australie, qui sont cités dans le manuscrit. Avant de le mettre à la poste juste à temps.

Son manuscrit est une œuvre évolutive, qui a été enrichie au fil de ses nombreuses recherches archivistiques, à Maurice et en Australie. En s’appuyant sur sa documentation fournie, il estime que l’enfant réduite en esclavage aurait été manipulée par une esclave plus âgée. À l’époque, Constance, neuf ans, et sa cousine Elizabeth Verloppe, 12 ans, ont été envoyées par leur propriétaire, chez la dame Morel pour apprendre la couture. Les deux enfants auraient été victimes d’un complot.

C’est par l’intermédiaire d’un ami de longue date que Nicolas Couronne croise pour la première fois le regard de Constance, sur une photo en noir et blanc. Face à son apparence austère, «je n’avais pas besoin de preuves, de test ADN ni d’arbre généalogique. Pena bare mo disan sa». Une conviction profonde couchée sur papier «sans rien de grandiloquent. C’est le cœur qui parle. Ce qui est plus important que la reconnaissance littéraire c’est de donner une voix à une esclavée mauricienne. Elle a un message universel à nous transmettre».
n couronne.png Nicolas Couronne avec des descendantes de Constance en Australie.

Dans son ouvrage, Nicolas Couronne consacre tout un chapitre à la famille pro- priétaire du domaine où vivait Constance, réduite en esclavage. «Il est essentiel de connaître les maîtres, leurs alliances, leurs noms pour comprendre les confusions qui surgiront plus tard. Il y a une part d’identification qui sera faussée par certains descendants australiens de Constance», affirme Nicolas Couronne.

Au départ, lui-même se base sur la ressemblance physique entre Constance et ses plus proches parents : son grand-père, ses grands-oncles, son frère etc. L’histoire de Constance s’est déroulée à Rivière-La-Chaux, lieu où Nicolas Couronne a passé son enfance. Les deux sœurs de Constance se sont mariées à l’église Notre Dame des Anges à Mahébourg, «ce qui est relié à l’histoire de ma famille paternelle». Constance Couronne avait deux frères. L’un d’eux pourrait être l’ancêtre direct de Nicolas Couronne. Au bout de sept ans de recherches, il estime que le lien a pris moins d’importance. «Je ne suis pas superstitieux, mais cette histoire avec Constance c’est comme une main qui m’est tendue depuis le passé pour raconter ce qui lui est arrivé. Cette histoire me dépasse.»

Il s’est aussi penché avec minutie sur le dossier judiciaire de Constance Couronne – aux Archives nationales à Coromandel – où l’on retrouve les noms de Blackburn, Remono, Geoffroy, Robinson, dans le procès. Il a retrouvé le document de l’Acting Registrar of Slaves certifiant que Constance Couronne est une personne réduite en esclavage. Et a relevé tous les indices concernant les mentalités de l’époque. «C’est à la fois une recherche historique approfondie et une recherche identitaire. Le jury du prix Jean Fanchette, présidé par Jean Marie Gustave Le Clézio, a été sensible à tout cela.»
constance.png

Au fil des rencontres, l’auteur a construit un réseau d’historiennes, de descendants en Australie. Constance Couronne a été déportée à New South Wales. Avec impossibilité de revenir à Maurice. Le manuscrit retrace aussi son parcours là-bas : comment elle a eu la protection de Wilson, police magistrate de la prison où elle était détenue en Australie. «Il demande l’autorisation en écrit pour que Constance et Elizabeth soient assignées chez lui.» Comment elle est entrée au service de Marcia, l’une des filles du police magistrate. Comment Elizabeth a épousé Jean Larimie, «lui aussi mauricien domestique». Comment Constance a épousé Robert Trudgett. Ils ont eu 11 enfants. Nicolas Couronne a organisé une rencontre entre une descendante du premier fils et une descendante du dixième enfant. Bien que vivant toutes deux en Australie, elles ne se connaissaient pas, affirme-t-il.

Pour marcher dans les pas de Constance, Nicolas Couronne est allé aux archives à Sydney en juillet 2023. Sa requête : «L’une de mes ancêtres pourrait être la plus jeune condamnée déportée en Australie.» Dans les micro- films, il affirme avoir retrouvé le bateau The Darth qui avait à son bord Constance Couronne, qui débarque à Sydney en juillet 1834, à l’âge de neuf ans. Nicolas Couronne s’est aussi recueilli sur la tombe de Constance.

Au bout de sept ans de recherches, Nicolas Couronne confie : «Je n’ai jamais établi mon lien avec Constance, mais j’en suis convaincu à 1 000 %. Je me suis réapproprié mon histoire.» Il ne désespère pas d’avoir accès aux registres d’état civil pour compléter son arbre généalogique.


Il a dit

«Je rappelle l’intérêt constant de J.M.G Le Clézio pour le projet d’un bibliobus qui desservirait les banlieues de Beau-Bassin – Rose-Hill. De tels projets sont d’autant plus importants que l’avenir de la lecture et du livre ne semble guère rayonnant. La culture à Maurice est un énorme chantier. Le prix Jean-Fanchette et le projet Livres pour tous de la Fondation interculturelle pour la paix, ne sont que de petites constructions sur le chantier de la culture.»

Issa Asgarally, coordonnateur du prix Jean Fanchette lors de la proclamation des résultats.

Publicité