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Léonide et Jacques, demandeurs d’asile
Leur cœur n’est pas à la fête
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Léonide et Jacques, demandeurs d’asile
Leur cœur n’est pas à la fête
■ Léonide et Justin, demandeurs d’asile burundais à Maurice, vivent les fêtes de fin d’année loin de leurs proches, dans l’attente d’un avenir plus sûr, en sécurité. Photo: Beekash Roopun.
Nous ne mesurons pas toujours notre chance de vivre dans un pays où il est possible d’exprimer des opinions politiques contraires au régime en place, sans être enlevés, torturés ou tués. Maurice accueille temporairement des demandeurs d’asile, qui ont dû fuir leur pays pour éviter de telles persécutions. Comment vivront-ils les fêtes de fin d’année ? L’humeur ne sera pas à la fête en tout cas pour les Burundais Léonide et Jacques, en attente d’une terre d’asile et contraints d’accepter les boulots qu’on leur donne, quand ils ne sont pas exploités par des employeurs sans scrupule.
Léonide, 36ans, est mère de trois enfants, âgés respectivement de 11, 7 et 6 ans. Elle est séparée de leur père mais a obtenu leur garde. Jusqu’à il y a un an et demi, cette habitante de Bujumbura, capitale du Burundi, et pays voisin du Rwanda et de la République démocratique du Congo, exerçait comme comptable pour une chaîne hôtelière, tout en arrondissant ses fins de mois avec la réalisation de bilans financiers en freelance.
Son oncle maternel, qui a grandi dans sa famille, s’est fait jeter en prison à deux reprises en raison de ses convictions politiques.Quand elle est allée lui apporter un repas, il n’en a pas fallu plus pour qu’elle se retrouve sur les radars des espions de l’État. Un soir, au sortir du travail, elle a échappé de peu à un enlèvement. «Deux hommes ont essayé de me faire monter de force dans leur voiture. Heureusement que le chauffeur qui allait me déposer est intervenu et les deux types se sont enfuis. J’avais vu leur visage. Quand c’est le cas, ces hommes de main craignent qu’on les dénonce et ils cherchent à vous éliminer.»
À plusieurs reprises, des hommes sont venus toquer à sa porte pour savoir si elle était à la maison. Elle n’a pas répondu et ils sont partis. Craignant pour sa vie, Léonide a confié ses enfants à ses parents et a pris l’avion pour Dubaï. Sauf qu’il y a une importante communauté de Burundais dans ce pays et l’un d’eux l’a reconnue. «Il m’a dit qu’il était au courant de mon histoire. Cela signifie qu’ils ont des espions dans ce pays aussi et qu’ils auraient pu envoyer quelqu’un pour me tuer. J’ai pris peur et j’ai quitté Dubaï. Je me suis rendue au Rwanda et de là, je suis rentrée tranquillement au Burundi et j’ai été me cacher chez ma grand-mère à la campagne. De temps à autre, j’allais en douce passer un week-end chez mes parents pour voir mes enfants. Mais je me suis fait repérer car on me suivait. Mon ami Justin qui avait trouvé refuge à Maurice m’a encouragée, de même que mon oncle, à venir sur votre île et à faire des démarches pour obtenir le statut de réfugiée. J’ai donc fait une demande d’asile auprès du bureau du haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés en Afrique du Sud.»
Boulots alimentaires
C’est le 1er août 2024 que Léonide débarque à Maurice. Les seuls emplois auxquels les réfugiés pouvaient accéder sont les secteurs de housekeeping, de stewarding et de cuisine des hôtels. Elle s’est résolue à intégrer le housekeeping d’un hôtel, ne percevant qu’un salaire de Rs 1 200 pour 14 heures de travail. «C’était une somme insuffisante pour subvenir aux besoins de mes enfants et aux miens», confie-t-elle mais elle a persévéré car il fallait qu’elle pense à sa sécurité.
Son oncle et elle partagent une maison de deux chambres à coucher avec cinq autres demandeurs d’asile. Certains dorment sur des matelas posés à même le sol. «Le loyer est cher, soit Rs 30 000 par mois. Nous avons l’obligation de louer une maison meublée car dans notre situation, nous pouvons être appelés à partir n’importe quand.»
Elle téléphone tous les jours à ses parents pour parler à ses enfants. «Depuis juin dernier, mon père me dit qu’une personne frappe régulièrement à sa porte et demande s’il héberge mes enfants. Quand mon père lui demande de décliner son identité, cette personne s’en va. Le 15 septembre dernier, un étranger a essayé de venir récupérer mes enfants à l’école. Heureusement que l’école demande une pièce d’identité avant de laisser partir les enfants avec un inconnu. Comme la personne n’a pu rien produire, la responsable de l’école a refusé de laisser mes enfants s’en aller avec lui. À cause de cet incident, ils n’ont pas été à l’école pendant deux semaines et nous avons dû louer les services de quelqu’un qui les accompagne à l’école et les attend à la sortie pour les escorter jusqu’à la maison.» Léonide n’a pas dit à ses enfants pourquoi elle a quitté le pays. «J’ai dit que j’allais travailler à l’étranger pour leur assurer un avenir. Et lorsqu’ils ont demandé pourquoi ils ont une escorte, j’ai dit que c’était parce que j’étais riche!»
Depuis quelques mois, elle est employée dans une boutique spécialisée mais réalise que pour le même travail et le même nombre d’heures de labeur que les Mauriciens, son salaire est inférieur à celui perçu par les locaux. Elle n’a pas le choix. «Maurice est un pis-aller pour moi. Mais c’est le seul pays où j’ai pu fuir et me sentir plus ou moins en sécurité. Mais mentalement et moralement, je ne peux m’épanouir. Jene peux même pas faire mes enfants venir me rejoindre.»
Elle se fait un sang d’encre depuis une dizaine de jours car son père l’a appelée pour lui dire qu’ils étaient toujours sous surveillance et qu’il fallait qu’elle vienne récupérer ses enfants de toute urgence car il craint pour sa vie et celle de sa femme. «Je ne suis jamais tranquille. Je suis physiquement à Maurice mais mon esprit est ailleurs.»
Famille sous surveillance
Justin vit une déchirure quasi identique. Le «crime» de cet entrepreneur, issu d’une famille aisée (ses parents font dans les vins et spiritueux), qui a réussi sa vie puisqu’il est à la tête d’une usine de production de serviettes hygiéniques et d’une autre fabriquant des pavés pour la construction, est d’avoir eu des parents finançant un parti politique d’opposition. «En 2015, il y a eu une crise politique au Burundi et la population est descendue dans la rue pour protester contre le régime. Des membres de ma famille y ont participé. Peu après, mon frère aîné a été arrêté et torturé. Il a été relâché par la suite mais sachant qu’ils allaient le reprendre, il a fui le pays. En 2018, un autre de mes frères a été arrêté et torturé et dès que l’occasion s’est présentée, il a quitté le Burundi. En 2022, c’est mon frère Mathieu, qui gérait les affaires parentales, qui a été arrêté par la police. Ils sont venus et l’ont pris pour l’interroger. Jusqu’à aujourd’hui, il n’est pas revenu.»
Justin s’est alors mis à rechercher son frère aîné. «Certains m’ont dit qu’il était dans une prison. Je m’y suis rendu mais l’information était fausse. On n’a pas arrêté de me balader ainsi, me demandant de l’argent contre des informations à propos de Mathieu. J’ai beaucoup dépensé, sans succès. En mars 2023, ayant ras-le-bol de cette situation, j’ai dénoncé cette disparition dans les médias. C’est à partir de là que j’ai été dans le viseur des espions de l’État et de la police secrète».
Ses ennuis ont d’abord pris la forme de blocages administratifs dans ses affaires. «Certains de mes droits m’ont été enlevés.» Cédant à la provocation, il a rejoint ouvertement le parti d’opposition,financé par sa famille et là, les menaces se sont précisées. Un matin, en arrivant à l’usine, il a découvert deux balles devant la porte d’entrée.
«J’étais alors sûr que les choses n’en resteraient pas là. Des contacts haut placés m’ont signalé que j’allais être arrêté et qu’ils ne pouvaient rien pour moi. Un jour, alors que j’étais à la campagne pour livrer des serviettes hygiéniques, des policiers ont débarqué chez moi. Ils étaient à ma recherche. On m’a fait parvenir l’information et j’ai su que je ne pouvais plus retourner chez moi, mon domicile était sous surveillance.On reconnaît les policiers espions. Ils voyagent dans des voitures banalisées aux vitres teintées. J’ai vu de tels véhicules alors que j’arrivais à l’aéroport pour quitter le pays. J’ai dû rebrousser chemin.»
Il s’est alors rendu au Rwanda avant de prendre l’avion pour le Kénya. De là, il a débarqué à Maurice. Lui également a obtenu un statut de demandeur d’asile. Pour gagner sa croûte, ce détenteur d’une maîtrise en gestion des affaires est obligé de faire de petits boulots alimentaires. Il sait que ses entreprises tournent toujours au Burundi mais au ralenti. Léonide et Justin ont la nostalgie des fêtes de fin d’année dans leur pays. «L’ambiance y est festive. À l’approche de Noël, les marchés sont remplis. On va acheter les cadeaux des enfants à mettre sous le sapin. Le 24 décembre, on va à l’église où se déroulent de longues séances de prières. Le lendemain, jour de Noël, nous allons à la messe et après, on rentre à la maison et la famille s’y retrouve. On peut être jusqu’à 40 à table. On mange, on boit, on rit. C’est très familial.»
Les agapes comprennent du poulet en grillade, rôti ou en sauce rouge, du riz, de la pomme de terre, des salades, de l’uburoba, soit de la farine de manioc cuisinée en boulettes, de l’isombe, c’est-à-dire de la feuille de manioc préparée avec de l’huile de palme, que l’on peut aussi manger bouillie et écrasée, du poisson umukeke, pêché du lac Tanganyika et l’indangara, soit de petits poissons que l’on savoure à l’apéritif. «Contrairement au bœuf et à l’agneau que l’on peut acheter souvent et à un prix abordable, le poulet est très cher et consommé lors de grandes occasions surtout. Comme boissons, il y a de la bière, des vins dont le traditionnel issongo, préparé à partir de la banane et qui est très fort et sucré. On danse, on entonne des chants traditionnels, on commence vers midi et la fête peut durer jusqu’à 3 heures. Les Burundais sont un peuple résilient. Ils savent s’amuser.»
Ils remettent ça pour le réveillon de la St-Sylvestre qui commence par des prières de louanges et d’adoration à l’église à partir de 21 heures jusqu’à 4 heures. Et à 6 heures, les préparatifs pour le déjeuner familial commencent. Après le dîner, la fête se poursuit car les jeunes vont assister à des concerts publics et dansent jusqu’aux petites heures du matin.
L’anxiété permanente
Léonide a pleuré lors de son premier Noël ici, surtout lorsque son père lui a envoyé une photo de ses trois enfants. «Ils étaient seuls sur la photo, sans moi. Cela m’a tellement bouleversée que j’en ai pleuré.» Justin a aussi le cœur lourd durant cette période, qui aurait pourtant dû être festive. «Vu que nous n’avons pas de famille ici, il vaut mieux aller chercher l’argent pour se soulager en travaillant.»
Justin s’est fait arnaquer par quelques employeurs mauvais payeurs. Léonide aussi. «Il faut sensibiliser les Mauriciens. Nous n’avons pas choisi cette situation. Nous sommes là malgré nous et nous nous faisons exploiter. Nous vivons un stress au niveau personnel et un stress professionnel aussi. En fait, notre anxiété est permanente.»
Lorsqu’elle regarde devant elle, Léonide ne voit qu’un mur infranchissable. «Le bureau de l’UNHCR en Afrique du Sud a fermé. On ignore ce qu’il adviendra de notre demande d’asile. Nous sommes ici mais nous ne voyons pas ce que sera notre avenir. J’espère que Maurice ne nous renverra pas dans notre pays natal. Il est préférable qu’on nous jette en prison ici plutôt que de nous renvoyer au Burundi…»
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