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Le premier rendez-vous

31 août 2026, 12:15

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Certaines polémiques finissent comme des épreuves politiques. L’affaire Bachoo semble avoir franchi ce seuil. Elle ne concerne plus seulement les circonstances d’une intervention chirurgicale à l’hôpital Dr A. G. Jeetoo. Elle soulève une question autrement plus vaste : dans la nouvelle République que le gouvernement avait promis de construire, les règles sont-elles réellement les mêmes pour tous ?

C’est dans cette atmosphère que Chetan Baboolall s’apprête à livrer son baptême de feu comme leader de l’opposition. Le choix de la Santé ne serait donc pas anodin. Il devient même hautement symbolique. Le nouveau chef de l’opposition, issu lui-même d’un milieu rural, s’attaque à un ministre dont le portefeuille touche à l’un des biens les plus précieux de l’État : l’accès égal aux soins.

Baboolall affirme vouloir une opposition «offensive» lorsque le gouvernement manque de transparence, mais capable aussi de dialogue, lorsqu’il y va de l’intérêt national. Il assure ne pas rechercher le spectacle, mais des réponses précises à des questions précises. Mardi, sa PNQ sera donc moins un duel entre deux hommes qu’un test de crédibilité pour une institution : celle du Parlement comme lieu où le pouvoir doit rendre compte de ses actes.

La tentation serait grande de réduire cette affaire à une querelle entre le ministre de la Santé et son adversaire politique. Ce serait une erreur. Derrière le chirurgien privé présent au bloc opératoire, derrière la question de savoir s’il était simple observateur ou s’il aurait participé à l’intervention – ce que le leader de l’opposition affirme et qui doit encore être établi – se trouve une interrogation beaucoup plus simple : existe-t-il une règle ? Et si elle existe, où est-elle écrite ?

Un ministre peut naturellement être malade. Il a, comme tout citoyen, droit à la confidentialité médicale. Mais l’hôpital public n’est pas sa propriété. Le bloc opératoire n’est pas une antichambre du pouvoir. Les ressources de l’État ne deviennent pas privées parce que celui qui en bénéficie occupe une fonction publique.

Voilà pourquoi la question du prétendu «protocole» est centrale. Si une pratique autorise effectivement un chirurgien privé à assister à l’intervention d’un patient dans un établissement public, il faut la publier. Il faut savoir qui l’a approuvée, quand, dans quelles conditions et si elle est accessible à tous les Mauriciens.

La démocratie ne peut vivre de règles secrètes. Et elle ne peut davantage vivre de versions successives. Le ministre a donné la sienne. D’autres informations circulent. Le leader de l’opposition soutient désormais que le médecin privé n’aurait pas été un simple observateur et qu’il n’aurait pas été invité par le médecin de l’hôpital, contrairement à la version officielle. Ces affirmations sont graves. Elles ne doivent pourtant pas être transformées en vérités par la seule force de leur répétition. Elles appellent des preuves, des documents, des témoignages et, surtout, une enquête indépendante.

C’est précisément là que l’affaire change de nature. Lorsque des interrogations portent sur les registres du bloc opératoire, l’occurrence book, les listes d’attente, les programmes opératoires ou les conditions d’admission, il ne suffit plus au ministère de répondre par une communication politique. Il faut préserver les documents, vérifier les traces numériques, établir les responsabilités et permettre aux professionnels concernés de parler sans craindre pour leur carrière.

La question de la Financial Crimes Commission s’inscrit dans cette logique. Il ne s’agit évidemment pas de proclamer la culpabilité de quiconque. Il s’agit de savoir si les faits allégués relèvent de sa compétence et si une fonction publique a pu être utilisée pour obtenir un avantage qui n’aurait pas été accessible à un citoyen ordinaire. Le silence d’une institution compétente peut parfois être aussi déstabilisant que le bruit d’une accusation.

Mais il faut également regarder autour de cette affaire. Des questions commencent à circuler sur l’influence éventuelle de certaines organisations dites socioculturelles dans la gestion du ministère : rencontres régulières, transferts de fonctionnaires, nominations aux conseils d’administration, interventions auprès de hauts responsables. D’autres interrogations concernent des relations supposées avec certains responsables hospitaliers. Rien de tout cela ne peut être tenu pour établi sans preuves. Mais tout cela mérite d’être vérifié.

C’est précisément ce que devrait signifier la rupture promise aux Mauriciens. Le nouveau leader de l’opposition affirme que le gouvernement souffre d’une «incohérence érigée en méthode de gouvernement» et que les nominations publiques doivent répondre à la compétence plutôt qu’à la proximité. Sur la santé comme sur les institutions financières, il veut faire de la gouvernance le cœur de son opposition.

Il serait donc réducteur de voir dans sa potentielle PNQ une simple offensive contre Anil Bachoo. C’est son premier grand examen de conscience politique. Baboolall devra démontrer qu’il sait distinguer l’indignation légitime de l’accusation prématurée, le contrôle démocratique de l’acharnement partisan.

C’est aussi, paradoxalement, le moment où le gouvernement peut encore reprendre la main. Une enquête indépendante, des documents publiés, des protocoles rendus accessibles, des réponses précises : voilà la seule manière de faire disparaître le soupçon. Le ministre peut répondre. Le Parlement peut interroger. Les institutions peuvent vérifier.

La vérité, lorsqu’elle est établie par des procédures incontestables, ne menace jamais un gouvernement. Ce qui menace un gouvernement, c’est la conviction croissante que certaines règles seraient faites pour ceux qui gouvernent et d’autres pour ceux qui les subissent.

L’affaire Bachoo est devenue politique parce qu’elle touche précisément à cette frontière. Et c’est pourquoi elle dépasse déjà Bachoo. Elle pose la question essentielle de toute démocratie après une alternance  : qu’est-ce qui a réellement changé ?

Mardi, Chetan Baboolall ne demandera pas seulement des comptes à un ministre. Il demandera au nouveau pouvoir de démontrer que la rupture dont il s’est réclamé dans les urnes peut survivre à l’épreuve du pouvoir. Le pays, lui, n’attend ni spectacle ni vengeance. Il attend une chose infiniment plus exigeante : la même règle pour tous.

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