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Interview

Jean Claude de l’Estrac : «Un seul homme bloque tout et il n’a que faire du droit international»

30 septembre 2026, 15:00

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Jean Claude de l’Estrac : «Un seul homme bloque tout et il n’a que faire du droit international»

Jean Claude de l’Estrac, ex-ministre et diplomate, historien.

Alors que le Premier ministre, Navin Ramgoolam, est à Londres pour tenter de débloquer la ratification du traité sur les Chagos signé en mai 2025, Jean Claude de l’Estrac se montre plutôt pessimiste sur une issue rapide, tout en concédant que l’absence de tout accord serait «terrible» pour notre pays. Ancien ministre des Affaires étrangères, il a présidé en 1982 le «Select Committee» qui avait examiné le détachement des Chagos et est aussi l’auteur de «L’an prochain à Diego». Pour lui, le verrou se trouve désormais à Washington, DC : la Grande-Bretagne, dit-il, ne bougera pas sans l’accord des États-Unis, tandis que Donald Trump refuse jusqu’ici de soutenir l’accord conclu avec Maurice. D’où son plaidoyer pour une négociation tripartite MauriceRoyaume-Uni-États-Unis, qu’il juge «l’idéal».

Le Premier ministre est à Londres pour tenter de presser le gouvernement britannique de faire enfin ratifier le traité signé en mai 2025 sur les Chagos. Qu’attendez-vous de cette démarche ?

Rien de spectaculaire, malheureusement ! L’avancement de ce dossier ne se décidera pas à Londres. Les gouvernements de Grande-Bretagne, Starmer hier, Burnham aujourd’hui, déclarent maintenant qu’il leur faut impérativement, pour conclure, le «soutien» des Américains, en vertu de leur accord de 1966 sur l’archipel des Chagos.

Cette condition, quelque peu tardive, intervient alors que le traité signé avec Maurice par le Premier ministre Starmer, le 22 mai 2025, n’a toujours pas été ratifié. Le projet de loi de mise en œuvre avait franchi en janvier la troisième lecture à la Chambre des Lords, mais il est devenu caduc lors de la prorogation du Parlement, le 29 avril, et devra être présenté à nouveau.

Depuis, le président Trump ne cesse de dire tout le mal qu’il pense de ce traité qui offre pourtant aux États-Unis toute la latitude et la flexibilité nécessaires pour mener des opérations indépendantes depuis la base aéronavale de Diego Garcia.

C’est une situation assez similaire à celle de l’accord signé le 22 septembre à New York entre les États-Unis, le Danemark et le Groenland : la souveraineté danoise est expressément reconnue, tandis que Washington obtient une extension de ses droits militaires, sans date d’échéance. Je ne vois pas quelle garantie supplémentaire Maurice pourrait proposer aux Américains à Diego Garcia.

On peut même penser que l’accord des Américains avec Londres est plus astreignant que la totale liberté opérationnelle prévue dans le bail avec Maurice. On l’a vu en février : Londres a refusé aux Américains l’usage de Diego Garcia pour frapper l’Iran, au nom du droit international, avant d’accorder, en mars, une autorisation limitée à des frappes dites «défensives». En vérité, on pourrait arguer que la souveraineté mauricienne sur Diego Garcia est de nature plutôt symbolique, plus virtuelle que réelle.

C’est donc avec Washington, DC, qu’il faudrait discuter ?

Effectivement. Mais les Américains ont longtemps refusé de négocier directement avec Maurice. Cette posture date de 1965. Au moment où la question du détachement de l’archipel des Chagos, pour en faire une base américaine, avait été évoquée par Londres, en marge de la conférence constitutionnelle de Lancaster House, la délégation mauricienne avait souhaité discuter directement avec les Américains.

Les ministres mauriciens présents à Londres s’étaient même rendus à l’ambassade des États-Unis dans le but de négocier. Ils avaient alors présenté des requêtes précises aux Américains : un quota de sucre, ainsi que l’achat de riz et de blé à des prix préférentiels. Déjà, le gouvernement de sir Seewoosagur Ramgoolam s’était dit favorable à un accord à long terme en contrepartie d’une compensation financière annuelle. Mais les Américains avaient déclaré n’avoir rien à négocier avec Maurice. À l’époque, la Grande-Bretagne, puissance coloniale, avait soutenu la position américaine, exigeant elle aussi que les négociations se déroulent exclusivement entre les gouvernements britannique et mauricien.

À un moment, sir Seewoosagur avait même proposé aux Britanniques de ne pas procéder au détachement des Chagos avant l’Indépendance, afin de permettre ensuite à l’État mauricien de négocier directement avec les Américains et les Britanniques. Londres, probablement incité par les Américains, ne l’a pas voulu.

Ne pensez-vous pas que cette double posture a pu évoluer entretemps et que des négociations tripartites sont maintenant envisageables ?

Ce serait l’idéal. Peut-être que la Grande-Bretagne, qui a entre-temps reconnu la souveraineté de Maurice sur les Chagos à la suite de l’avis de la Cour internationale de justice, pourrait accepter le principe d’une négociation tripartite. Mais je suis pessimiste quant à la position des Américains. Ils ne souhaitent absolument pas de souveraineté mauricienne sur Diego Garcia, par manque de confiance. Ils sont même allés jusqu’à inventer cette fiction d’une île Maurice, satellite des Chinois ! Trump a qualifié le projet d’accord avec Maurice de «terrible» et de «grave erreur». Mais c’est vrai que Trump est capable de dire le contraire demain.

Si Washington, DC, continue de refuser de donner son accord au traité, pensez-vous que le gouvernement britannique pourrait passer outre et présenter le traité au Parlement pour ratification ?

Cela me semble peu probable. Les relations entre les deux pays sont extrêmement étroites sur de nombreux plans. La Grande-Bretagne respectera à la lettre ses accords de 1966 avec Washington, c’est-à-dire l’accord en vigueur entre les deux pays jusqu’en 2036, encore que le mot «bail» ou «lease» n’y apparaisse pas ; il n’y est question que d’«availability», c’est-àdire de mise à disposition du territoire.

Mais, malgré ce flou, le ministre britannique de la Défense, Wes Streeting, a été catégorique : «L’accord, dans sa forme actuelle, ne peut pas aller de l’avant sans le soutien des États-Unis.» Ce n’est pas seulement une décision politique : en janvier, le gouvernement britannique avait lui-même concédé, dans une lettre, qu’il ne pourrait ratifier le traité sans que Washington accepte de modifier l’accord de 1966.

Il est vrai que, dans l’échange de notes qui scelle l’accord entre les deux gouvernements, la Grande-Bretagne s’était engagée à ce que le territoire des Chagos demeure sous souveraineté britannique pour «une période indéfiniment longue».

En reconnaissant aujourd’hui la souveraineté mauricienne sur les mêmes Chagos, Londres semble renier cet engagement auprès des Américains. C’est pourquoi, coincés, les Britanniques disent qu’ils ne feront rien sans l’accord des Américains.

On peut fantasmer sur ce qui pourrait se passer après 2036, ou après Trump, mais, pour les dix ans à venir, compte tenu de la position des Britanniques et des Américains, on peut craindre la persistance du blocage.

Du point de vue de la diplomatie, Maurice a-t-elle un recours pour obtenir un déblocage de cette situation ?

Je n’en vois pas beaucoup. Nous avons épuisé, avec succès d’ailleurs, tous les recours de la diplomatie internationale : l’Organisation des Nations unies, la Cour internationale de justice, le Tribunal international du droit de la mer, les instances politiques régionales et internationales.

Nous avons déjà le soutien de tous ces organismes. Un seul pays, un seul homme bloque tout et il n’a que faire du droit international.

Il est évident que la diplomatie devrait pouvoir s’exercer. Quand bien même it’s a tall order, comme avait coutume de le dire sir Seewoosagur, c’est la seule voie qui nous reste. La grosse difficulté vient du refus répété de Trump de négocier avec Maurice ou de soutenir l’initiative britannique. Il est certain que Trump n’est aucunement bousculé par les résolutions de l’Assemblée générale des Nations unies ni par l’avis consultatif de la Cour internationale de justice.

Pour l’instant, il y a eu malgré tout quelques faibles signaux d’une possibilité de dialogue bilatéral, avec la visite en février de représentants du Bureau des affaires politico-militaires du département d’État à Port-Louis. Mais cela n’a pas empêché le président Trump de redire, le 22 septembre à New York, devant le Premier ministre Burnham, que l’accord était «terrible». Pour nous, ce serait l’absence de tout accord qui serait terrible !

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