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Le Premier ministre doit-il rester tout-puissant...
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Le Premier ministre doit-il rester tout-puissant...
La Constitution reste un champ de mines politiques. Chaque fois qu’un gouvernement y touche, les fantômes du passé ressurgissent. Et parmi eux, celui de 2014 demeure le plus imposant.
Cette année-là, Navin Ramgoolam et Paul Bérenger avaient voulu redessiner l’architecture du pouvoir à Maurice. Sous couvert de modernisation démocratique, l’accord PTr-MMM promettait une Deuxième République avec un président doté de pouvoirs accrus. Le pays devait entrer dans une nouvelle ère institutionnelle. Les deux leaders parlaient d’équilibre des pouvoirs, de réforme électorale, de démocratie mature. Mais l’électorat avait vu autre chose : une transaction politique entre deux hommes cherchant à organiser leur survie politicienne.
Le verdict fut brutal. Le peuple rejeta l’accord. Le fameux «un pays phare, un modèle de démocratie» sombra avec fracas. La leçon semblait pourtant claire : à Maurice, toute tentative de modifier les équilibres constitutionnels sans confiance populaire est perçue comme un projet de captation du pouvoir.
Douze ans plus tard, voilà que le débat revient par une autre porte. Plus discrète. Plus technique. Cette fois, il ne s’agit pas officiellement d’accorder davantage de pouvoirs au président de la République. Le gouvernement évoque plutôt l’idée d’un collège électoral pour élire le chef de l’État. Le pouvoir nous parle d’une réflexion sur la légitimité démocratique du président. L’opposition, elle, voit déjà poindre le spectre d’un agenda caché. Et c’est précisément là que réside le problème.
Dans une démocratie où les institutions souffrent déjà d’un déficit de confiance, les intentions comptent autant que les textes. Chaque amendement constitutionnel devient suspect lorsqu’il est porté par une classe politique qui a trop souvent utilisé la Constitution comme un instrument tactique plutôt que comme un pacte républicain.
Le gouvernement a beau répéter que «rien n’est arrêté», que la commission chargée de réviser la Constitution consultera la société civile, les partis et les experts, la mémoire politique collective reste marquée par une réalité simple : à Maurice, les grandes réformes constitutionnelles ont rarement été pensées en dehors des calculs électoraux.
En 2014, l’argument était celui d’une démocratie modernisée. Aujourd’hui, on parle d’élargir la légitimité du président sans remettre en cause le régime parlementaire. En Inde, le président est élu par un collège électoral sans que cela ne transforme le système en régime présidentiel. Sur le plan théorique, soit. Mais la vraie question n’est pas juridique. Elle est politique.
Pourquoi ce débat maintenant ? Pourquoi introduire, pratiquement à la dernière minute, cette disposition dans le Constitutional Review Commission Bill ? Pourquoi cette impression constante que les réformes institutionnelles à Maurice arrivent toujours enveloppées dans des calculs invisibles ?
Le doute est d’autant plus permis que notre histoire récente est remplie de réformes annoncées, puis abandonnées, de commissions enterrées, de rapports oubliés et de promesses constitutionnelles transformées en écrans de fumée. Le pays a déjà vécu cela avec la réforme électorale. Avec le financement des partis politiques. Avec le Best Loser System. Avec les amendements provisoires censés devenir permanents. Maurice vit depuis 20 ans dans une transition démocratique inachevée.
Mais derrière cette méfiance légitime, une autre question mérite d’être posée. Une vraie question. Peut-être même la plus importante. Le Premier ministre doit-il rester omnipotent ?
Au fond, le système mauricien repose sur une concentration extraordinaire du pouvoir entre les mains d’un seul homme. Le chef du gouvernement contrôle l’exécutif, domine le Parlement grâce à la discipline partisane, influence les nominations stratégiques et finit souvent par imposer son candidat à la présidence de la République.
Le président, dans ce schéma, devient fréquemment une extension symbolique de la majorité parlementaire. Un rubber stamp à bien des égards – sauf à une ou deux exceptions près. Le paradoxe est là : nous craignons toute réforme du pouvoir présidentiel, mais nous acceptons depuis des décennies l’hyperpuissance du Premier ministre.
Comme si notre démocratie s’était habituée à une monarchie élective quinquennale. C’est peut-être cela qu’il faut enfin interroger sereinement.
Pas pour reproduire les erreurs de 2014. Pas pour inventer une Deuxième République taillée sur mesure pour des ambitions personnelles. Pas pour créer un président rival du Premier ministre. Mais pour réfléchir à un véritable rééquilibrage institutionnel.
Une démocratie moderne ne repose pas uniquement sur des élections libres. Elle repose aussi sur des contre-pouvoirs crédibles, des institutions respectées et des mécanismes empêchant la concentration excessive du pouvoir.
Or, chez nous, chaque réforme institutionnelle finit toujours piégée entre deux extrêmes : soit l’immobilisme absolu, soit la suspicion permanente. Résultat : rien ne change vraiment.
Pendant ce temps, les vrais enjeux démocratiques restent suspendus dans les airs : le financement opaque des partis politiques, les réseaux d’influence, les trusts familiaux, le poids des socioculturels, la non-réforme de la MBC, les conflits d’intérêts, l’indépendance réelle des institutions électorales, la transparence des campagnes.
Voilà les réformes qui pourraient transformer la démocratie mauricienne en profondeur. Mais elles sont politiquement dangereuses. Parce qu’elles touchent directement aux circuits du pouvoir et de l’argent.
Alors, on débat du mode d’élection du président. Et le pays, lui, continue d’attendre une réforme qui ne soit ni un calcul politique, ni un arrangement entre élites, ni une opération cosmétique. Simplement une réforme pensée pour les citoyens...
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