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Le mirage des milliards
Maurice n’a jamais autant attiré de capitaux étrangers. C’est une excellente nouvelle. C’est aussi une dangereuse illusion. Les chiffres de la Banque de Maurice sont éloquents : Rs 48 milliards d’investissements directs étrangers (IDE) en 2025, soit une hausse de 46 % sur un an, puis près de Rs 6 milliards supplémentaires au premier trimestre de 2026. Après les années de pandémie, notre pays retrouve son statut de destination privilégiée pour les investisseurs internationaux. Mais une question plus importante que le volume mérite d’être posée : qu’achètent-ils exactement ?
La réponse est moins rassurante. Près de 45 % des IDE de 2025 se sont dirigés vers l’immobilier. Si l’on y ajoute les services financiers et l’assurance, plus de 83 % des capitaux étrangers se concentrent dans seulement deux secteurs. Maurice attire surtout des investisseurs qui achètent des actifs ou des structures financières, beaucoup moins des investisseurs qui construisent des usines, développent des technologies ou créent des capacités exportatrices.
Le paradoxe est saisissant. Le manufacturier n’a capté que Rs 38 millions d’IDE en 2025. Une somme dérisoire pour un secteur qui fut longtemps le moteur de l’industrialisation mauricienne. Et pourtant, l’histoire offre aujourd’hui une fenêtre inattendue. Le renouvellement de l’African Growth and Opportunity Act (AGOA) replace le textile mauricien dans une position concurrentielle exceptionnellement favorable. Environ 85 % des exportations manufacturières retrouveront un accès en franchise de droits au marché américain, tandis que des concurrents comme la Chine, l’Inde, le Vietnam ou le Bangladesh continueront à supporter des droits de douane avoisinant 10 à 12,5%. Il y a 16 mois à peine, Maurice faisait face à des tarifs punitifs de 40%. L’avantage compétitif s’est inversé avec une rapidité remarquable.
Mais l’AGOA est un sursis, pas une stratégie. L’accord expire après 2028. Les pays qui réussiront seront ceux qui auront utilisé cette parenthèse pour monter en gamme, automatiser leur production et diversifier leurs marchés. Ceux qui se contenteront d’exporter davantage de tee-shirts bénéficieront simplement d’un répit avant le prochain choc commercial.
La même ambiguïté traverse la finance. L’explosion des investissements dans les activités financières – près de Rs 19 milliards en 2025 – confirme que Maurice demeure une plateforme crédible malgré quelques affaires qui ont défrayé la chronique ces dernières années. Pourtant, au même moment, le gouvernement augmente fortement les frais de licence du global business : environ 35 % en moyenne, et jusqu’à 300 % pour certaines Authorised Companies. La logique budgétaire est compréhensible. La logique concurrentielle l’est beaucoup moins.
Les centres financiers ne vivent pas seulement de leur réputation ; ils vivent de leurs coûts relatifs. Singapour, Dubaï, Jersey ou les Seychelles n’attendent pas que Maurice devienne moins compétitive pour séduire des investisseurs. Ils sont déjà à la porte.
Le véritable problème dépasse toutefois l’immobilier, le textile ou la finance. Il est institutionnel. Comme rappelé récemment par Jaya Patten, les économistes Daron Acemoglu, Philippe Aghion et Fabrizio Zilibotti défendent une idée simple : les pays éloignés de la frontière technologique ne prospèrent pas d’abord grâce à l’innovation, mais grâce à leur capacité à imiter intelligemment les meilleures pratiques. Pour Maurice, cette leçon est presque cruelle. L’île dispose d’entreprises qui ont réussi leur expansion régionale, exporté leur savoir-faire et créé de la valeur bien au-delà de son marché intérieur. L’État, lui, continue trop souvent à administrer un territoire plutôt qu’à orchestrer une plateforme.
Les IDE racontent finalement deux histoires simultanées. La première est flatteuse : le monde continue de faire confiance à Maurice. La seconde est plus exigeante : cette confiance finance davantage nos actifs que notre avenir.
Attirer des milliards est relativement facile lorsque l’on vend du foncier ou des véhicules financiers. Transformer ces milliards en gains durables de productivité est une entreprise autrement plus complexe. C’est pourtant là que se jouera la crédibilité de Vision 2050. La prochaine décennie ne sera pas celle de l’attractivité. Elle sera celle de la transformation. Et les pays qui confondent les deux découvrent souvent, trop tard, que les capitaux sont mobiles, mais que le développement ne l’est pas.
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