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Patrimoine naturel
Le ciel de Roches-Noires toujours gris
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Patrimoine naturel
Le ciel de Roches-Noires toujours gris
Sur la côte est de Maurice, à mi-chemin entre Poste-Lafayette et Bras-d’Eau, s’étend un village à la beauté brute, façonné par la lave et le vent : Roches-Noires. Longtemps resté à l’écart du tourisme de masse, ce petit coin de paradis, avec ses criques blanches, son barachois et ses grottes volcaniques, se trouve aujourd’hui à un tournant de son histoire. Le projet Roches-Noires Smart City étant tombé à l’eau, avec le refus de permis Environmental Impact Assessment (EIA), en mai, que va devenir cette zone ? Le Collectif mauricien pour Roches-Noires, regroupant des ONG, des habitants, des entreprises, s’était créé en 2023 pour faire une contre-proposition et «créer un parc naturel, pérenne et ouvert à tous». Mais depuis mai, il n’y a pas eu de nouveau développement.
? Un village entre mer et mémoire
Roches-Noires tire son nom des roches basaltiques sombres qui bordent son littoral. À seulement 23 kilomètres de Port-Louis, ce village du district de Rivière-du-Rempart compte près de 6 650 habitants. Derrière ses routes tranquilles et ses maisons de pêcheurs, l’histoire s’enracine profondément. L’un de ses lieux les plus emblématiques, la cave Madame, rappelle un passé douloureux : cette cavité naturelle aurait servi d’abri aux esclaves en fuite. Aujourd’hui, elle est visitée par les écoliers et les curieux, mais elle reste avant tout un lieu de recueillement et de mémoire pour les habitants. Non loin, les tubes de lave – des galeries souterraines formées par d’anciennes coulées volcaniques – témoignent d’une géologie exceptionnelle. Entre filaos, bassins naturels et plages de sable fin, Roches-Noires a toujours été un refuge pour ceux qui cherchent le calme, la mer et la simplicité.
■ La cave Madame.
Mais ce tableau idyllique cache des fragilités. Le village souffre d’un manque d’infrastructures publiques : peu d’espaces de loisirs, pas de marché couvert ni de véritable centre communautaire. Les routes secondaires sont étroites et souvent dégradées. Une étude sociale publiée par PR Capital, le promoteur du projet de smart city avorté, révèle que la population de Roches-Noires se divise en plusieurs zones distinctes : le centre du village, les abords de la route B15 et les chaînes de bungalows du littoral, notamment les résidences Azuri et le Domaine du Levant. Ces communautés se côtoient sans réellement se rencontrer. Le manque d’espaces publics favorisant la rencontre accentue cette séparation sociale.
? L’environnement au cœur des inquiétudes
Pour les défenseurs de la nature, Roches-Noires abrite un écosystème rare : marécages, bassins, barachois, grottes et zones humides qui accueillent une flore et une faune endémiques. Le coq des bois, plusieurs espèces de mangrove et de petits reptiles protégés peuplent encore ces espaces fragiles. Les associations écologistes alertent sur les risques de destruction irréversible et appellent à une planification durable.
■ Le parc national de Bras-d’Eau.
L’objectif du collectif, tel que décrit en 2023, était de concilier la sauvegarde du patrimoine environnemental et le progrès de la région. Entre autres projets : «La création de parcours de promenade et d’éducation, permettant aux visiteurs de découvrir l’une des plus grandes zones humides des Mascareignes, accompagnés par des guides formés. Un incubateur sera mis en place pour des startups engagées dans l’innovation environnementale. Un hub de recherche-développement attirera des étudiants intéressés par la biodiversité du site. Des activités économiques en lien avec ces projets et favorisant le développement du village seront facilitées.» Maintenant, la voie est libre pour que le collectif revienne avec son projet. Car un des arguments du promoteur était que si on ne faisait rien, la zone allait finir par mourir de toute façon, en raison notamment de l’incivisme, de la pollution. L’incendie (voir encadré) en est l’illustration.
? Bras-d’Eau : Un trésor naturel voisin
À quelques kilomètres de là, le Bras-d’Eau National Park illustre un autre visage du développement – celui d’une nature restaurée et valorisée. Créé le 25 octobre 2011, c’est l’un des trois parcs nationaux de Maurice, couvrant près de 497 hectares dans le nord-est de l’île. Autrefois couverte de forêts indigènes, détruites pour faire place à des plantations de bois étrangers comme le mahogany, le tecoma ou l’eucalyptus, la région abrite aujourd’hui des fragments précieux de biodiversité originelle. Deux espèces d’ébène géant, Diospyros melanida et Diospyros egrettarum, y survivent encore, aux côtés du bois-de-fer (Sideroxylon boutonianum), de fougères rares et d’orchidées endémiques.
■ La première centrale éolienne de Maurice.
Le parc sert aussi de refuge à plusieurs oiseaux endémiques : le coq des bois (Terpsiphone bourbonnensis), le coucou gris de Maurice (Lalage typica) et le zoizo gri (Zosterops mauritianus). Ses mares naturelles – mare Chevrettes, mare Mahogany, mare Coq des bois et mare Sarcelle – abritent mangrove, crevettes et oiseaux migrateurs. Deux sentiers principaux, la Mare-Sarcelle Trail (6,6 km) et le Coq-des-bois Loop, permettent aux visiteurs d’explorer la forêt, les mares et les vestiges historiques d’une ancienne sucrerie.
? La première centrale éolienne : Un souffle nouveau
Non loin du parc, à Bras-d’Eau, la première centrale éolienne de Maurice symbolise la transition énergétique en marche. Trois fermes d’une capacité totale de 2 MW sont opérationnelles à Petite-Retraite, Mon-Choisy et L’Espérance. Trois autres, totalisant 41 MW, ont vu le jour à Solitude, Queen-Victoria et Henrietta. D’autres sites, comme Petite-Rivière et Anahita, accueilleront également des fermes éoliennes, avec une capacité allant de 1 à 9 MW chacune. Ces projets visent à renforcer la production d’énergie verte et à réduire la dépendance aux combustibles fossiles.
Entre mer et forêt, Roches-Noires et Bras-d’Eau incarnent deux facettes du même défi : concilier développement durable et préservation du patrimoine. Alors que le vent fait tourner les éoliennes et que la nature reprend ses droits dans le parc, les habitants de Roches-Noires espèrent que leur village saura grandir sans perdre son âme. L’avenir dépendra de la capacité de tous – autorités, promoteurs et citoyens – à écouter ce que murmure la côte est: une invitation à bâtir sans effacer.
Un incendie ravage la forêt
Un incendie d’une rare intensité s’est déclaré tôt dans la matinée du lundi 3 novembre dans la forêt de RochesNoires, ravageant près de 20 hectares de végétation. Selon les premières constatations, la forte chaleur pourrait être à l’origine du sinistre, bien qu’une origine humaine ne soit pas écartée. Le feu s’est déclaré vers 7 h 22, et s’est rapidement propagé à travers les herbes sèches et les arbustes. Après plus de sept heures de lutte acharnée, les pompiers ont réussi à maîtriser les flammes aux alentours de 14 h 15. Environ huit hectares de broussailles et de végétation ont été entièrement détruits.
Une épaisse fumée a envahi la localité, provoquant l’inquiétude des habitants et causant une gêne respiratoire chez plusieurs d’entre eux. «Depuis plusieurs jours, il y a de la fumée partout. Dans les bois, tout est sec et même si les flammes ne se propagent pas, la fumée est présente», confie un résident. «Nous sommes épuisés. Il y a tellement de fumée dans les maisons que nous avons du mal à respirer et à dormir la nuit», ajoute un autre. «Il y a aussi beaucoup de déchets qui brûlent et qui explosent parfois. Dès qu’un petit feu démarre, il se propage rapidement», déplore-t-il encore. Les agriculteurs de la région ont également été touchés par les fortes perturbations provoquées par la fumée, qui a ralenti leurs activités quotidiennes.

Contacté, Lenine Aukhajan, président des Forces vives de Roches-Noires et président du conseil de district de Rivièredu-Rempart, avance l’hypothèse d’un acte volontaire : «Quelqu’un a forcément mis le feu là-bas. Il est difficile de croire qu’un tel incendie se soit déclenché seul, surtout avec la manière dont il s’est propagé.» De son côté, Ashok Ramdhean, Acting Chief Fire Officer, pointe du doigt le comportement irresponsable de certaines personnes : «Le problème à Roches-Noires, c’est que des gens jettent leurs déchets dans la forêt et ensuite, ils y mettent le feu. Ce n’est pas la première fois que nous faisons face à ce genre de situation.» Il ajoute que ces actes mettent gravement l’environnement en danger, en plus de mobiliser d’importants moyens pour circonscrire les feux.
Alors que certaines zones de la forêt de Roche-Noire fument encore, les pompiers restent en alerte car le risque d’incendie demeure élevé en raison de la sécheresse persistante et des vents qui continuent de souffler dans la région.
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