Publicité

Marché du travail

Le chômage recule mais l’emploi est soutenu sous perfusion étrangère

2 avril 2026, 13:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

Le chômage recule mais l’emploi est soutenu sous perfusion étrangère

À première vue, les indicateurs sont au vert. L’emploi progresse, le chômage recule et la participation au marché du travail augmente. Mais derrière ces signaux positifs, une réalité plus contrastée s’impose : des milliers de personnes restent sans emploi, tandis que le recours à la main-d’œuvre étrangère continue de s’intensifier.

Les chiffres traduisent d’abord une dynamique positive. Au quatrième trimestre 2025, selon Statistics Mauritius, l’emploi s’élève à 560900 personnes, contre 556400 au trimestre précédent et 550400 un an auparavant. Sur un an, cela correspond à une progression de 10500 emplois, dont 1200 chez les hommes et 9300 chez les femmes. En comparaison avec le troisième trimestre 2025, le nombre d’emplois augmente de 4500, avec une hausse de 300 chez les hommes et de 4200 chez les femmes.

Dans le même temps, la population active augmente de 8800 personnes sur un an et de 3500 sur un trimestre. Cette évolution s’accompagne d’une baisse du nombre de chômeurs : 1700de moins qu’au quatrième trimestre 2024 et 1000 de moins que le trimestre précédent. Le taux de chômage s’établit ainsi à 5,4%, contre 5,6% trois mois plus tôt et 5,7% un an auparavant. Il recule à 4% chez les hommes et à 7,1% chez les femmes. Sur un an, la baisse est de 0,1 point chez les hommes et de 0,8 point chez les femmes.

Le taux d’activité, lui, atteint 59,8%, en hausse de 1 point sur un an. Il s’élève à 69,8 % chez les hommes et à 50,5% chez les femmes. La population hors du marché du travail est estimée à 399100 personnes, contre 402100 au trimestre précédent et 408300 un an plus tôt. Elle comprend 143400 hommes et 255700 femmes. Chez les hommes, 58 % sont retraités et 24% étudiants ; chez les femmes, 50 % sont femmes au foyer et 25 % retraitées.

Mais cette amélioration globale ne suffit pas à effacer les fragilités. Au total, 31800 personnes restent au chômage, soit 13 300 hommes (42 %) et 18500 femmes (58%). Parmi elles, 17900 sont célibataires (56%), avec une proportion de 76% chez les hommes et 42% chez les femmes. Environ 15900 chômeurs (50%) ne possèdent pas le School Certificate (SC), dont 3 000 n’ont pas non plus de Primary School Achievement Certificate. La majorité, soit 26700 personnes (84%), recherche un emploi depuis moins d’un an, tandis que 5100 (16%) sont en chômage de longue durée. Par ailleurs, 9600personnes (30%) cherchent un premier emploi, contre 22200 (70%) ayant déjà une expérience. Environ 12400 chômeurs (39%) sont inscrits auprès de l’Employment Information Centre. On compte aussi 2600chefs de ménage (8%) et 2800 personnes (9%) vivent dans des foyers sans emploi.

La situation des jeunes reste particulièrement préoccupante. Au quatrième trimestre 2025, 10800 jeunes (16-24 ans) sont sans emploi, contre 11100 au trimestre précédent et 11200 un an plus tôt. Ils représentent environ 34% des chômeurs. Leur taux de chômage atteint 16,8%, avec 14,1% chez les jeunes hommes et 20,1 % chez les jeunes femmes. Parmi eux, 6100 jeunes célibataires recherchent un premier emploi, dont 2900avec un niveau inférieur au SC.

Dans ce contexte, la montée en puissance de la main-d’œuvre étrangère interpelle. Au 31 octobre 2025, le pays comptait 61076 travailleurs étrangers en situation légale, dont 13398 détenteurs d’occupation permits et 47678 titulaires de permis de travail. À titre de comparaison, ils étaient environ 45300 en mars 2025 et 37768 en octobre 2023, ce qui traduit une progression rapide.

Cette main-d’œuvre provient principalement d’Inde, du Népal, de Madagascar et du Bangladesh. Le nombre de travailleurs malgaches a d’ailleurs doublé en deux ans. Parmi les détenteurs d’occupation permits, les plus nombreux sont Indiens (3531), suivis de Français (2175), Malgaches (1304), Sud-Africains (1299) et Chinois (999), tandis que certaines nationalités ne comptent qu’un seul représentant. Ces travailleurs étrangers se concentrent dans des secteurs précis : 3814 (services professionnels), 2787 (hospitalité et aérien), 1913 (médias) et 1363 (services financiers), contre neuf dans la fabrication pharmaceutique et 18 dans l’énergie.

Recrutement dynamique

Dans ce paysage contrasté, les acteurs du marché de l’emploi observent eux aussi une évolution plus complexe qu’il n’y paraît. Comme le souligne Emmanuel Maujean, directeur et entrepreneur des ressources humaines, «le marché de l’emploi est assez dynamique dans le recrutement». Toutefois, nuance-t-il, «il y a des personnes qui cherchent à se repositionner ou qui veulent devenir freelance», signe d’une transformation des parcours professionnels. Mais cette dynamique s’accompagne d’une certaine prudence. «Les entreprises prennent plus de temps, vu la situation géopolitique. Le risque est nécessaire, mais il se mesure.» Dans ce contexte incertain, il estime que «ce n’est pas forcément le bon moment de changer de poste». Pour autant, le mouvement ne s’arrête pas. «Néanmoins, il y a des personnes qui bougent, qui décident et prennent des risques. C’est ambitieux, et parfois elles réussissent», et il conclut que «donc il faut bouger aussi pour réussir».

Par ailleurs, d’autres voix du monde syndical mettent en avant des préoccupations structurelles plus larges liées au fonctionnement du marché du travail. Radhakrishna Sadien insiste sur le fait que, face au vieillissement de la population, le recours à la main-d’œuvre étrangère devient inévitable. Toutefois, il appelle à une meilleure anticipation des besoins économiques et à une planification plus cohérente. Selon lui, la question centrale reste la direction prise par l’économie : il s’interroge sur les secteurs qui nécessitent de la main-d’œuvre et sur la capacité du pays à former localement suffisamment de compétences.

Dans cette optique, il plaide pour une production accrue de diplômés adaptés aux réalités du marché, afin de réduire le décalage entre formation et emploi. Par ailleurs, le syndicaliste pointe un autre déséquilibre majeur : celui de l’inadéquation entre les aspirations des jeunes et les besoins du marché du travail. Il souligne que certains secteurs peinent à attirer des Mauriciens, notamment les métiers manuels, souvent délaissés.

Radhakrishna Sadien évoque finalement la question du travail informel et du manque de confiance dans le système. Il affirme qu’il existe des travailleurs en situation irrégulière, travaillant au noir, ce qui complique la lecture réelle du marché de l’emploi. Il met également en avant un sentiment de déficit de méritocratie, qui pousserait certains travailleurs à quitter le pays. Dès lors, il appelle à une réponse globale, fondée sur la transparence, la méritocratie et une meilleure adéquation entre formation, emploi et besoins économiques, tant dans le secteur privé que dans les institutions publiques.

Enfin, des employés estiment qu’il devient nécessaire de renforcer l’attractivité de l’emploi local. Ils soulignent qu’au-delà de la rémunération, la qualité des conditions de travail et les perspectives d’évolution jouent un rôle déterminant dans les choix professionnels. Selon eux, le manque de reconnaissance et de projection à long terme contribue à décourager certains travailleurs et, dans certains cas, à alimenter le départ de compétences vers l’étranger.

Publicité