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Le 60-0 que Ramgoolam ne veut plus goûter

2 septembre 2026, 09:30

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Navin Ramgoolam ne crache-t-il pas dans la soupe ? Vendredi, devant les jeunes du National Youth Parliament, le Premier ministre a livré un message qui mérite d’être entendu : il faut éviter que Maurice connaisse à nouveau un 60-0. Après avoir été le principal bénéficiaire politique de ce raz-de-marée en novembre 2024, il reconnaît désormais qu’une démocratie ne se nourrit pas seulement de victoires électorales, mais aussi de contre-pouvoirs.

Le paradoxe est saisissant. «Nou ki pou la! Nou ki pou peye!», lançait Ramgoolam en novembre 2024, dans sa riposte à la promesse du 14e mois de Pravind Jugnauth. Les électeurs ont finalement tranché, massivement. Ils n’ont pas voté 60-0 par caprice. Ils ont sanctionné dix années de manque de reddition de comptes et, surtout, une gouvernance devenue aux yeux d’une partie du pays arrogante et déconnectée, les révélations de Missié Moustass ayant plutôt servi de détonateur à une colère déjà mûre.

Le peuple a donc donné au changement une majorité absolue. Mais une majorité absolue n’est pas nécessairement synonyme de démocratie plus forte. C’est là que le discours de Ramgoolam prend tout son sens. Le 60-0 est légal, mais ses effets peuvent être profondément déséquilibrants. Un Parlement sans opposition significative perd une partie de sa fonction essentielle : questionner, contrôler, ralentir, contredire. Une démocratie saine ne consiste pas à permettre au gouvernement de faire tout ce qu’il veut parce qu’il a remporté une élection. Elle consiste à lui donner les moyens de gouverner tout en lui imposant suffisamment de contraintes pour éviter que le pouvoir ne se transforme en pouvoir sans frein.

Ramgoolam le sait. Il sait aussi que le système qui lui a offert cette majorité peut demain en offrir une autre à ses adversaires. D’où l’idée d’une dose de représentation proportionnelle. D’où cette volonté affichée de faire en sorte que «chaque vote compte». Et d’où cette leçon adressée aux jeunes : ne reproduisez pas le 60-0.

Le problème est que cette sagesse institutionnelle doit désormais survivre à l’épreuve du pouvoir. Depuis novembre 2024, le gouvernement découvre une autre réalité : gouverner n’est pas promettre. Ramgoolam avait fait campagne sur la baisse des carburants, le transport gratuit, Rs 21 500 de pension, des avantages pour les jeunes, la gratuité de la télévision et d’internet, la réforme du CEB, une MBC libérée et gratuite. Puis sont arrivés les comptes, la dette, le déficit, les engagements de l’État et la nécessité de faire des choix.

C’est précisément dans les moments difficiles que les contrepouvoirs deviennent indispensables. Le Premier ministre a conservé le portefeuille des Finances pour porter lui-même la responsabilité de ces choix. Cela peut se comprendre. Mais cette concentration renforce aussi la nécessité d’une surveillance parlementaire réelle. Sydney Pierre qui vote contre. Khushal Lobine qui affirme qu’il aurait voté contre s’il avait été au Parlement. Des fonctionnaires dont l’influence, à la Santé comme ailleurs, alimente les interrogations sur la capacité réelle du politique à maîtriser son administration. Et, désormais, la polémique autour d’une voiture de fonction dont le coût annoncé dépasse Rs 30 millions, alors que le pays est invité à comprendre la rigueur budgétaire.

Puis vient le voyage à l’ONU auquel le Premier ministre envisage de renoncer pour économiser de l’argent. Le symbole est révélateur : comment gouverner un pays en difficulté ? Que faut-il préserver, que fautil sacrifier, et selon quels critères ?

C’est précisément pour répondre à ces questions qu’une démocratie a besoin de contradictions. Un gouvernement qui dispose de 60 députés peut toujours se convaincre qu’il a raison. Un gouvernement confronté à une opposition robuste est obligé d’expliquer pourquoi il a raison. Sans avoir à hausser le ton ou chercher à intimider.

Le 60-0 a peut-être été nécessaire pour provoquer l’alternance. Il ne doit pas devenir une méthode de gouvernement. Ramgoolam a raison de prévenir la jeunesse. Mais cette leçon vaut aussi pour le pouvoir qu’il dirige aujourd’hui : la vraie victoire du 60-0 ne sera pas d’avoir donné à un gouvernement les moyens de tout décider sans avoir à rendre des comptes. Ce sera de donner à Maurice les institutions qui empêcheront n’importe quel gouvernement de pouvoir tout décider.

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