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Maurice face au nihilisme
La victoire des nouvelles idoles
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Maurice face au nihilisme
La victoire des nouvelles idoles
Je vous invite à prendre du recul avant de lire cet article, car il propose une analyse critique et philosophique de notre situation contemporaine. L’objectif n’est pas de provoquer, mais d’interroger, à la lumière de la philosophie, l’évolution de nos valeurs collectives et le rôle qu’ont pu jouer les traditions dans leur structuration. Dans une perspective philosophique, il s’agit moins de juger que de comprendre ce que certaines constructions culturelles et morales ont produit au fil du temps dans notre manière de vivre, de penser et d’agir.
C’est une cigarette aux lèvres que j’écris ces lignes. Elle consume mon corps, mais non mon âme. Un verre de scotch posé à côté du journal, je demeure spectateur d’un spectacle plus que tragique : celui d’une société mauricienne en perte de repères. Les anciennes valeurs ne répondent plus aux attentes de notre monde contemporain ; se dessine alors un tableau préoccupant – drogue, violence gratuite, jeunesse désorientée, corruption, promesses politiques sans lendemain… Et c’est là que je rouvre mes livres de Nietzsche. Non pour prophétiser, mais pour diagnostiquer.
Nietzsche était un penseur du XIXe siècle. Ilobservait la maladie d’une civilisation – fatigue morale, affaiblissement des instincts créateurs et montée du nihilisme. Son génie fut de ne pas condamner d’abord les comportements, mais de chercher l’état intérieur d’une société qui rend ces comportements possibles. C’était un penseur radical (au sens philosophique) parce qu’il allait toujours à la racine.
Le nihilisme – effondrement du sens et des valeurs fortes
Qu’est-ce que le nihilisme ? C’est avant tout la perte du sens, la perte du «pourquoi vivre». À quoi bon être honnête si cela ne rapporte rien (car moralite napa ranpli vant) ? À quoi bon l’effort, la fidélité, la discipline ? À quoi bon croire en la valeur de quoi que ce soit ?
Le nihilisme apparaît lorsque les valeurs traditionnelles ne convainquent plus et que la vie ne semble plus orientée par un horizon exigeant. Lorsqu’une société n’adhère plus profondément à ses propres repères, elle se réfugie dans de nouvelles idoles – argent, divertissement permanent, excès, drogue, culte de l’image, notamment à travers les réseaux sociaux, qui ont engendré un narcissisme qu’il aurait été difficile d’imaginer il y a 20 ans. Les traditions apportaient autrefois un cadre structurant (respect, famille, discipline, autorité). Aujourd’hui, ces repères se sont progressivement dilués et ont perdu une partie de leur force normative.
Incapacité à créer des valeurs plus hautes
C’est ici que se situe le véritable problème. Une société vivante doit être capable non seulement de conserver des valeurs, mais d’en produire de nouvelles, plus fortes, plus exigeantes, plus adaptées aux mutations du monde. Héraclite le rappelait déjà : on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. Le monde change. La vie mute. Rien n’est figé. Les anciennes formes doivent parfois s’effacer (non pour sombrer dans la décadence), mais pour permettre une création supérieure. Or, lorsque cette puissance créatrice manque, le vide s’installe… et le nihilisme progresse.
Les nouvelles idoles
Je ne dis pas que notre société vit «sans valeurs», mais qu’elle vit avec des valeurs faibles. Les valeurs traditionnelles n’ont pas été capables de se transmuter en valeurs plus fortes, et ont laissé la place à de nouvelles idoles :
I. L’argent comme valeur suprême
Nous voulons posséder, paraître, consommer, afficher, ‘glase’ kouma nou dir an kreol.
II. Les réseaux sociaux
Ils créent un narcissisme collectif, un besoin permanent de validation. Pire encore : ils engendrent une perte de profondeur intérieure. Tout est lissé, standardisé, superficiel.
III. Le divertissement comme remède
Dans ses Pensées, Blaise Pascal écrivait : «Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre.» Il avait raison. Notre obsession du plaisir rapide n’est souvent qu’une tentative de fuir le silence, l’angoisse et nos pensées.
La chose la plus merveilleuse sur terre est d’être capable de rester seul avec soimême, car c’est cette solitude qui permet de créer, de méditer en profondeur et d’élever son âme. Quand nous n’avons plus de but philosophique ou spirituel, nous cherchons un produit qui remplace ce but.
Drogue et violence
Les vices produits par notre société nihiliste ne sont qu’une fuite face au vide. On se drogue pour oublier : c’est une défaite de l’esprit. Un jour, un cousin m’a dit, en parlant des dealers : «Ce ne sont pas des criminels, ce sont des hommes trop petits pour leur propre vie…»
Merveilleuse analyse, n’est-ce pas ? Quant à la violence, elle n’est souvent que le symptôme d’une volonté sans grandeur : incapable de créer, elle se transforme en destruction.
Nos politiques
Le nihilisme touche encore plus particulièrement nos politiciens (tous bords confondus, petits comme grands partis). Aucun d’entre eux n’est capable de proposer un discours moral supérieur. Nos systèmes politiques promettent du bonheur collectif tout en produisant du ressentiment, de la dépendance et de la victimisation.
Le politicien parle de morale vertueuse, alors qu’il est souvent lui-même le prophète de la corruption, des arrangements entre «potes» et du clientélisme. Doué dans l’art du discours, il maîtrise surtout le sophisme : non pas pour servir un intérêt supérieur, mais pour se maintenir au pouvoir, défendre ses idéologies et préserver ses propres intérêts. (Je vous invite à lire Socrate contre les sophistes).
Le ressentiment
Que ce soit au niveau du peuple ou des politiciens, le ressentiment est le diesel de la décadence. Il engendre la jalousie sociale, la haine des riches ou la haine des pauvres. Le ressentiment désire détruire ceux qui réussissent et prend plaisir à voir son prochain tomber. Au lieu de créer, on critique. Au lieu de s’élever, on accuse.
Dans La généalogie de la morale, Nietzsche explique de manière très claire que le ressentiment est devenu, depuis Socrate jusqu’à nos jours, l’un des fondements de la morale actuelle. (Je vous invite à lire l’ouvrage pour plus de détails.)
Conclusion
Notre société mauricienne doit produire des valeurs supérieures afin de recréer une culture de l’exigence, ayant pour moteurs la discipline, le dépassement de soi, la culture du travail «noble» (et non la seule recherche de l’argent), ainsi que la responsabilité individuelle.
Afin d’y parvenir, nous devons réinventer une aristocratie des valeurs, et non une aris–tocratie sociale. Il nous faut une élite intérieure, pas une élite riche. Une élite intérieure, ce sont ceux qui créent, ceux qui élèvent les autres, ceux qui sont capables de penser par-delà les valeurs traditionnelles, et donc de créer de nouvelles tables de valeurs. Toutes nos valeurs traditionnelles ont été structurées par les traditions – même la philosophie des Lumières en Europe porte en elle, consciemment ou non, des fragments de ces valeurs traditionnelles.
L’analyse de Nietzsche était principalement adressée à l’Europe du XIXe siècle. Mais ce phénomène, aujourd’hui, est devenu mondial. Pour le dire plus simplement : nous pouvions parler d’un nihilisme inachevé au XIXe siècle ; aujourd’hui, nous faisons face à un nihilisme achevé.
Que nous le voulions ou non, les traditions ne peuvent plus, aujourd’hui, porter cette supériorité des valeurs. La vie évolue, change de forme, mute sans cesse. La tradition (les conservateurs), elle, ne se transforme qu’en cas de nécessité : elle s’adapte aux contextes tout en prétendant préserver ses fondements. Mais à force de s’ajuster, elle finit par s’affaiblir et perd peu à peu sa vitalité.
Les progressistes, eux, ont remplacé la tradition par une nouvelle foi, celle du «progrès». Mais croire que demain sera forcément meilleur n’est pas une valeur : c’est une consolation. Lorsque le progressisme transforme les valeurs en simples opinions, tout se vaut… et alors plus rien ne vaut.
Désormais, il faudra rester attentif à la capacité de l’homme à créer des valeurs supérieures, afin de ne pas demeurer prisonnier du nihilisme. Pour le moment, nous en sommes encore loin, à Maurice comme ailleurs dans le monde…
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