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Fast-food out
La spécificité rodriguaise défend son bifteck
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La spécificité rodriguaise défend son bifteck
Refuser l’installation des chaînes de restauration rapide à Rodrigues n’est que la partie visible d’interrogations plus profondes. Au fil de la Journée de la culture rodriguaise qui a eu lieu le dimanche 12 juillet au centre Nelson Mandela pour la culture africaine, des tambours aux champs de manioc, c’est tout le rapport de l’une des îles de la république, avec l’identité, l’autonomie, la transmission et le terroir, qui fait débat. La formule d’une journée de célébration à Maurice, peut-elle être améliorée ? Mine de rien, Rodrigues ne nous donnerait-elle pas aussi une petite leçon de préservation ?
Quand Rodrigues a dit non
De la daube d’ourite, diri may, du satini. Des petits pots de piments qui font saliver, des objets fait main. Dans l’air, le sucré des pâtisseries traditionnelles danse avec les musiciens sur le tempo d’une journée placée sous le signe de la mémoire et de la transmission. C’était dimanche dernier, au centre Nelson Mandela pour la culture africaine, à l’occasion de la 10ᵉ édition de la Journée de la culture rodriguaise.

Le temps de remettre sous les projecteurs une île qui revendique sa singularité au sein de la République de Maurice et qui cherche, plus que jamais, à préserver ce qui fait son identité : sa cuisine, ses produits, son terroir.
Au pupitre, le Chef commissaire Franceau Grandcourt réaffirme un choix politique aux airs de symbole culturel : Rodrigues n’a pas ouvert ses portes aux grandes enseignes internationales de restauration rapide. Quelques instants plus tard, le Premier ministre, Navin Ramgoolam salue publiquement cette décision. Mais le débat ne se résume pas à l’arrivée ou non de deux enseignes internationales. Derrière KFC et McDonald’s se cache une interrogation beaucoup plus profonde. Comment préserver une culture insulaire dans un monde où les habitudes de consommation tendent à s’uniformiser ?
Une culture ne se résume pas à une journée de fête
Pour Rose de Lima Edouard, ancienne commissaire des Arts et de la culture, l’organisation de la Journée de la culture rodriguaise demeure indispensable. «C’est toujours bien d’avoir un point de départ. Cela donne de la visibilité à la communauté rodriguaise et rassemble aussi les Rodriguais qui vivent à Maurice.» Mais après dix éditions, l’heure est venue, selon elle, d’aller plus loin.
L’ancienne commissaire pense à l’un des puissants symboles du patrimoine rodriguais : le tambour. À la fin du mois de juin, Rodrigues a perdu l’un des gardiens de sa mémoire. Louis Saint-Ange Philippe, plus connu sous le nom de Ton Thiong, s’est éteint. Dernier fabricant de tambours traditionnels, il avait été reconnu comme Grand Master Tambour Maker lorsque le séga tambour de Rodrigues a été inscrit sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco). Avec lui, ce n’est pas qu’un artisan qui a disparu. Mais aussi une manière de fabriquer, de transmettre et de raconter Rodrigues.
Rose de Lima Edouard estime que la Journée de la culture rodriguaise devrait désormais devenir un moment non seulement pour montrer une culture, mais de créer les conditions pour qu’elle continue d’exister. Cette réflexion conduit naturellement à une autre question : comment préserver l’identité des milliers de Rodriguais qui vivent loin de leur île ?
L’autonomie, encore mal comprise
Le 12 octobre prochain, Rodrigues célébrera les 24 ans de son autonomie. Près d’un quart de siècle après l’entrée en vigueur de ce statut, le mot suscite des incompréhensions. «Au sein de la République, nous sommes tous des Mauriciens», rappelle Rose de Lima Edouard. «Mais il est important de reconnaître que Rodrigues est une île à part entière, avec son histoire, son identité et ses traditions.»
Revendiquer sa spécificité ne signifie pas se replier sur soi. Pour l’ancienne commis- saire des Arts et de la culture, la Journée de la culture rodriguaise rappelle aux Rodriguais installés à Maurice que, même loin de leur île, ils portent une histoire commune. «Malgré que nous soyons loin, nous sommes une île autonome au sein de la République. On peut partager l’esprit de la République dans la diversité.» Trop souvent, estime-t-elle, les débats autour de Rodrigues restent prisonniers d’idées reçues.

Elle se souvient des commentaires suscités par les budgets consacrés à Rodrigues. Certains affirmaient que les Rodriguais ne payaient pas d’impôts ou qu’ils vivaient essentiellement grâce aux financements publics. Des raccourcis qu’elle juge profondément injustes. «Même lorsque nous achetons un simple bonbon, nous le payons plus cher à cause du fret», rappelle-t-elle. Rose de Lima Edouard reprend volontiers une formule chère à l’ancien chef commissaire de Rodrigues, Serge Clair : « Rodrigues est une richesse pour la République de Maurice. Il faut voir le Rodriguais comme un être intelligent, capable de prendre en main sa destinée», affirme-t-elle.
Être rodriguais loin de Rodrigues
À plusieurs centaines de kilomètres de Port-Mathurin, l’identité rodriguaise prend une autre forme. Elle s’exprime dans les quartiers de Port-Louis, dans les résidences universitaires, dans les couloirs des hôpitaux ou dans les foyers de milliers de familles établies à Maurice. Depuis 14 ans, le Mouvement Solidarité Rodrigues accompagne ces citoyens profondément attachés à leur île natale. Son président, Jean Margéot Ravina, connaît ces réalités de l’intérieur.
À peine les derniers visiteurs ont-ils quitté la Journée de la culture rodriguaise que les préoccupations quotidiennes reprennent leurs droits. Derrière le succès de cette dixième édition, il y a les dossiers administratifs et les salaires à verser. «Ce sont les membres de l’association qui se cotisent pour payer les salaires des trois personnes qui travaillent avec nous», explique-t-il. Créé en 2012, le Mouvement Solidarité Rodrigues fonctionne essentiellement grâce au soutien de la National Social Inclusion Foundation (NSIF). Avec la fin de la précédente année financière, il faut attendre la présentation des projets, et les procédures de décaissement. Résultat : «ce mois-ci encore, nous devrons nous débrouiller», confie son président. Il lance un appel aux entreprises comme aux particuliers susceptibles de soutenir cette structure dont la mission est de soutenir des Rodriguais qui quittent leur île pour poursuivre des études, trouver un emploi ou recevoir des soins médicaux.
Le logement figure parmi les premières préoccupations. Certains apprennent alors qu’un terrain à bail détenu à Rodrigues limite leur accès à un logement à Maurice. L’intégration constitue un autre défi. Le président du Mouvement Solidarité Rodrigues se souvient encore de son arrivée à Maurice, il y a 20 ans, pour des études. Installé à Poudred’Or, il découvre un nouvel environnement, mais aussi les regards parfois moqueurs portés sur le créole rodriguais. «Nou koz vit. Ena zanfan finn tromatize parski zot bann kamarad riy zot.»
La création d’une Students’ House destinée à accueillir les étudiants rodriguais fait partie des «grandes luttes» de l’association. Elle a déposé une demande de prise en charge auprès de la Commission de l’Éducation de l’Assemblée régionale. Mais n’a pas donné suite.Le Mouvement Solidarité Rodrigues poursuit néanmoins sa mission. Des bénévoles rendent régulièrement visite aux patients hospitalisés à Maurice et leur apportent des produits de première nécessité afin de rompre l’isolement que beaucoup ressentent loin de leur famille.
Le terroir, un modèle à respecter
À première vue, le débat semble simple : faut-il ou non laisser s’implanter KFC ou McDonald’s à Rodrigues ? Mais la question change vite de nature. Elle ne porte plus seulement sur la restauration rapide. Elle interroge la capacité d’une île à choisir son modèle de développement.
Pour Danoël Jolicoeur, militant culturel et observateur politique, «il y a une forme d’hypocrisie», lance-t-il sans détour. Son constat est implacable. «KFC vini, pa vini, les Rodriguais mangent déjà des produits importés», résume-til. Les poulets élevés à Rodrigues sont parfois vendus au même prix que du poulet congelé importé de Maurice. Dans ces conditions, empêcher l’arrivée d’une chaîne de restauration rapide ne suffira pas à transformer les habitudes alimentaires.

«Ce n’est pas à l’État de choisir ce que les gens doivent manger», estime-t-il. Le véritable enjeu consiste moins à protéger qu’à promouvoir. Promouvoir les producteurs, les agriculteurs, les pêcheurs, les artisans. Faire en sorte que les produits du terroir trouvent leur place sur les étals, dans les commerces et dans les assiettes.
Il cite un paradoxe révélateur : on trouve des produits fabriqués à Rodrigues dans une chaine de supermarchés à Maurice, alors que les commerces rodriguais proposent encore majoritairement des marchandises importées. Pour leurs grillades, des stands à Rodrigues utilisent souvent des volailles venues de Maurice. «Ziska legim sorti Moris. Li pa bio, nou pa kone ki ena ladan.»
Pour Danoël Jolicoeur, la souveraineté alimentaire commence pourtant par un geste simple : connaître celui qui cultive ce que l’on mange. Il appelle également à redonner toute leur place aux coopératives, fragilisées par la concurrence des modèles industriels. Le militant s’inquiète aussi des dérives qui brouillent l’image des produits de Rodrigues. Certains piments confits ou limons présentés comme rodriguais sont en réalité fabriqués à Maurice et sont vendus sous une étiquette évoquant Rodrigues.
Son regard critique s’étend aux associations rodriguaises établies à Maurice. Leur mission ne doit pas se résumer à «zis fer fet, vann manze. Il faudrait construire des réseaux d’entraide capables d’accompagner les Rodriguais dans leur parcours profession- nel, économique ou social.»
Quand la cuisine raconte une île
Benoît Jolicoeur, ancien ministre de Rodrigues qui s’occupe d’un gîte, estime que la cuisine constitue l’une des expressions les plus profondes de l’identité insulaire.
Empêcher l’installation des grandes chaînes internationales relève certes d’un choix de santé publique. Mais en contrepartie, il faut faire un gros effort pour produire davantage. La semaine dernière, le long de la Route de l’Autonomie, il a vu un vendeur de maïs grillé. Une scène anodine en apparence. Pourtant, elle le touche profondément.
Autrefois, explique-t-il, le maïs grillé n’était mangé qu’à la maison. Le voir retrouver sa place dans l’espace public est un signe encourageant. Cette image le ramène près de 30 ans en arrière.

En 1999, alors qu’il était ministre de Rodrigues, il lançait le premier Festival Kreol de Rodrigues. Pour cette première édition, le maïs grillé, le maïs bouilli, le manioc et la patate douce occupaient une place centrale sur le marché de Port-Mathurin. «Il faudrait que le maïs grillé soit présent partout, au lieu des fast-foods», dit-il.
Benoît Jolicoeur dit cultiver le maïs, le manioc et la patate douce servis à la table de Résidence Foulsafat, à Jean Tac. «Ce n’est pas simplement un discours ; c’est une pratique.»
À ses yeux, la sauvegarde du patrimoine exige aussi un travail de recherche sur les traditions menacées de disparition. Il évoque Marcel Poinen, disparu le 20 janvier dernier, qui avait inventorié les gâteaux traditionnels de Rodrigues. «C’est dans cette direction qu’il faut aller.» Car la mémoire d’une île continue de vivre dans une recette transmise, un champ cultivé, une odeur de manioc grillé ou un gâteau préparé comme autrefois.
Mouvement Solidarité Rodrigues
Centre Misereor 3, rue d’Estain, Port-Louis
Tél : 214 1147 • 218 2930 • 5971 0476
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Ils ont dit

Navin Ramgoolam, Premier ministre, saluant la décision du Chef commissaire lors de la cérémonie d’ouverture :
«Mo anvi felisit mo kamarad Grandcourt. Il a eu le courage d’empêcher KFC et McDo d’arriver à Rodrigues. Enn gran kouraz sa.»
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Franceau Grandcourt, Chef commissaire de Rodrigues, lors de l’ouverture de la 10ᵉ Journée de la culture rodriguaise :
«Nou pa finn donn permi pou KFC Rodrigues, McDo ek lezot fast-food. Nous souhaitons garder notre culture et nos produits. Le développement soutenu, c’est produire ce que nous mangeons et manger ce que nous produisons.»
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