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Kreol Morisien : Un débat sans voix dissidente

6 août 2026, 15:30

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Kreol Morisien : Un débat sans voix dissidente

L’Assemblée nationale a débattu mardi de la motion du Premier ministre proposant la création d’un «Select Committee» chargé d’étudier l’introduction du «Kreol Morisien» (KM) dans les travaux de la Chambre. Députés et ministres, tous bancs confondus, se sont succédé à la tribune pour saluer un texte qu’ils ont unanimement qualifié d’historique…

Rajesh Bhagwan : «Enfin, notre langue maternelle va trouver sa place»

Le ministre de l’Environnement, Rajesh Bhagwan, a pris la parole avec une émotion particulière, disant vivre, après 43 ans passés comme parlementaire, l’aboutissement d’un long combat. «Enfin, notre langue maternelle va trouver sa place», a-t-il déclaré en substance.

Il a également remercié l’ensemble des partis politiques, organisations, linguistes et Mauriciens ayant contribué à cette avancée, citant notamment Lalit, Ledikasyon Pu Travayer, Les Verts Fraternels et plusieurs syndicats. Il a qualifié la motion d’historique, y voyant une nouvelle étape du processus de décolonisation, 58 ans après l’indépendance, rendue possible par une volonté politique jusque-là absente face aux préjugés et aux lobbies.

Il a rappelé avoir lui-même interpellé le Premier ministre de l’époque sur la question le 27 mars 2018, recevant invariablement la même réponse sur la nécessité de standardiser le KM avant toute mise en œuvre. Il a rendu hommage à feu Azize Asgarally, ainsi qu’aux nombreux parlementaires ayant, au fil des années, soulevé la question.

Le ministre est revenu sur les préjugés qu’il a fallu surmonter, à commencer par la nécessité de faire reconnaître le KM comme une langue à part entière, dotée de ses propres règles linguistiques, plutôt que comme un dialecte ou un patois. Il a insisté sur le rôle unificateur de la langue au sein de la «nation arc-en-ciel», déplorant les tentatives d’ethniciser le débat.

Il a retracé les avancées obtenues en dehors de la sphère officielle : un premier dictionnaire publié en 2009, la création de l’Akademi Kreol Morisien en 2011, l’introduction du KM comme matière optionnelle au primaire en 2012, ainsi que son enseignement dans les institutions tertiaires. Le chemin reste long, a-t-il noté, notamment au niveau des autorités locales, dont les Standing Orders demeurent en anglais.

Rajesh Bhagwan a relié cette motion à l’approfondissement de la démocratie, rappelant que les travaux parlementaires sont retransmis en direct depuis fin 2016, mais essentiellement en anglais, une langue que moins de 1 % des Mauriciens pratiquent régulièrement au quotidien, une situation qu’il a qualifiée de «non-sens». Il a conclu en estimant que ce combat, retardé par des préjugés hérités de l’aliénation culturelle postcoloniale, marque un nouveau chapitre de la quête d’identité nationale du pays, se disant fier d’avoir pu y prendre part.

Joe Lesjongard plaide pour un calendrier précis pour l’introduction du KM

Le leader de l’opposition, Joe Lesjongard, a salué la motion, relevant le consensus rare qu’elle suscite au sein de l’Assemblée. Il a toutefois jugé regrettable que le rapport du Steering Committee, présidé par la speaker, n’ait pas été soumis avant la tenue de ce débat.

Il a insisté sur la nécessité d’assortir la motion d’un calendrier précis pour la remise des recommandations du futur Select Committee, mettant en garde contre le risque de terminer la mandature sans qu’aucune recommandation concrète n’ait été produite. La question de l’usage du KM au Parlement est soulevée depuis plus de deux décennies dans l’Hémicycle, a-t-il rappelé, plusieurs gouvernements successifs s’étant engagés sur la nécessité d’une maîtrise standardisée de la langue avant toute mise en œuvre.

Le leader de l’opposition a dénoncé un paradoxe absurde : une langue parlée par plus de 90 % de la population à la maison, longtemps jugée inadaptée aux débats de l’Assemblée. Il a passé en revue les obstacles habituellement avancés, la standardisation du vocabulaire technique, la charge logistique, la nécessité d’une interprétation simultanée, les qualifiant non pas de barrières insurmontables, mais d’obstacles administratifs qu’une réelle volonté politique pourrait surmonter.

Sur l’argument du vocabulaire technique, il a jugé paternaliste l’idée que le KM ne disposerait pas du lexique nécessaire aux débats complexes, saluant au contraire le travail de l’Akademi Kreol Repiblik Moris. Un député capable de passer sans effort de l’anglais au KM est tout aussi capable d’utiliser cette langue pour ses interventions, a-t-il estimé. Sur le plan logistique, il a interrogé le gouvernement sur l’existence d’un plan d’action concret et d’une allocation budgétaire pour le recrutement et la formation de sténographes et d’interprètes créolophones.

Joe Lesjongard a pointé une forme d’hypocrisie dans la position actuelle du pays : la Constitution reconnaît le KM comme langue nationale, le gouvernement a investi des millions de roupies pour en faire une matière optionnelle au primaire, mais son usage resterait exclu du Parlement. «Comment expliquer à un jeune citoyen que sa langue est digne de la salle de classe, mais pas de la plus haute institution législative du pays ?» Il appelle à adopter une stratégie de mise en œuvre immédiate plutôt qu’à se contenter d’un budget ou de recommandations.

Il a conclu en qualifiant la décolonisation du Parlement d’exigence historique trop longtemps différée, précisant que l’introduction du KM ne visait pas à diminuer le statut de l’anglais ou du français, mais à élever celui du peuple.

Richard Duval : «quand on parle à quelqu’un dans sa langue, on s’adresse à son cœur»

«Lorsqu’on parle à quelqu’un dans une langue qu’il comprend, on s’adresse à son intelligence. Mais lorsqu’on lui parle dans sa propre langue, on s’adresse à son cœur.» C’est en citant Nelson Mandela que le ministre du Tourisme, Richard Duval, a justifié son soutien à la motion, estimant que le Parlement, s’il s’est toujours adressé à l’intelligence de la nation, peut aujourd’hui aussi parler à son cœur. Le ministre a tenu à préciser que la motion n’a pas pour but ni d’imposer une langue, ni de diviser les Mauriciens, ni de remettre en cause la place des autres langues qui font la richesse de la République. Il s’agit, selon lui, d’ouvrir une réflexion calme et responsable, confiée à un Select Committee chargé d’écouter toutes les parties prenantes et de formuler des recommandations.

Décrivant le Parlement comme la maison du peuple, Richard Duval a évoqué le fossé qui existe encore entre l’Hémicycle et les foyers mauriciens suivant les débats, un fossé qu’il attribue en partie à la barrière de la langue pour la majorité des Mauriciens qui s’expriment naturellement en créole. Introduire le KM dans les débats reviendrait, selon lui, à rapprocher les institutions du peuple et à renforcer la participation démocratique.

Il a salué le chemin parcouru par le KM, aujourd’hui dotée d’une graphie normalisée, d’une grammaire et d’un dictionnaire, enseignée à l’école et étudiée à l’université, rendant hommage au travail de l’Akademi Kreol Repiblik Moris et des linguistes, chercheurs et enseignants ayant contribué à cette évolution. Le Parlement, a-t-il dit, ne pouvait rester à l’écart de ce mouvement.

Il a détaillé les questions que le Select Committee devra examiner avec sérieux : les aspects constitutionnels, le Standing Order, l’interprétation simultanée, la terminologie parlementaire, les ressources humaines nécessaires, les coûts et le calendrier de mise en œuvre. Des questions légitimes et parfois difficiles, a-t-il reconnu, justifiant précisément la nécessité d’un tel comité.

Répondant par avance aux critiques, il a affirmé qu’à ceux qui redoutent une baisse de la qualité des débats, il répondrait que cette qualité tient aux arguments et à la clarté de la pensée, non à la langue employée. Et à ceux qui estimeraient que le pays a d’autres priorités, il répondrait que rapprocher les institutions des citoyens n’est pas une tâche secondaire.

Il a cité plusieurs exemples internationaux : le créole utilisé au sein de l’Assemblée nationale des Seychelles, le gallois employé aux côtés de l’anglais au Parlement gallois, le maori qui a trouvé sa place au Parlement néo-zélandais. Maurice doit pouvoir accueillir plusieurs langues en son Parlement tout en préservant l’efficacité des débats et la sécurité juridique, a-t-il estimé, le Select Committee pouvant s’inspirer de ces expériences étrangères. Il a exprimé le souhait que la commission réunisse des membres de tous les bancs, dans un esprit d’ouverture éloigné des clivages partisans habituels.

Ashok Subron : «le kreol n’est pas une version appauvrie d’une langue étrangère»

Le ministre de l’Intégration sociale, Ashok Subron, a salué la motion comme un moment charnière dans l’histoire de la République, y voyant non pas un simple amendement aux Standing Orders, mais ce qu’il a décrit comme le démantèlement d’un mur structurel, un acte de décolonisation systémique. Pour son parti, Rezistans ek Alternativ (ReA), la démocratie ne se limite jamais au scrutin tenu tous les cinq ans : elle exige une participation réelle des citoyens à la compréhension des lois qui régissent leur quotidien.

Le ministre s’est attardé sur les préjugés historiques ayant longtemps réduit le kreol à un dialecte ou une langue appauvrie, des mythes coloniaux, selon lui, depuis largement invalidés par la linguistique. Il a invité l’Assemblée à se référer aux travaux fondateurs de la linguistique théorique, citant Noam Chomsky et le créoliste Derek Bickerton, selon lesquels l’être humain dispose d’une capacité cognitive innée à générer un langage complexe. Une capacité qui, placée dans des conditions d’oppression comme l’esclavage ou l’engagisme, produit malgré tout des langues pleinement structurées en une seule génération.

Il a décrit la naissance du KM comme l’un des paradoxes historiques les plus profonds de l’humanité : une langue née d’un système brutal de déshumanisation, mais construite par les premières générations d’enfants du pays en une langue riche et structurée. «Le KM n’est pas une version appauvrie d’une langue étrangère, mais une langue à part entière, née de la résistance et de l’intelligence créative collective», a-t-il insisté. Il a relevé que les créoles de Maurice, d’Haïti, de Guadeloupe, de Martinique et de Louisiane partagent des structures linguistiques similaires. Ashok Subron a rendu hommage à plusieurs

figures ayant œuvré pour la reconnaissance du KM, citant notamment Dev Virahsawmy pour sa traduction de Shakespeare en créole, ainsi que d’autres militants culturels et associatifs, dont Lalit, mouvement auquel il a dit avoir lui-même appartenu. Il a conclu en affirmant que ReA se tenait aux côtés du Premier ministre pour voter cette motion, la comparant à des moments charnières de l’histoire démocratique du pays tels que 1947, 1968 et l’avènement de la République.

Deven Nagalingum : «un jour très important pour la démocratie mauricienne»

Le ministre des Sports, Deven Nagalingum, s’est dit doublement heureux de prendre part au débat : heureux de vivre ce moment pour l’institution, et heureux, en tant que militant, de voir se concrétiser ce qu’il a décrit comme «un vieux rêve de son parti». Il a qualifié la journée d’importante tant pour les annales de l’Assemblée que pour la démocratie mauricienne.

Retraçant l’histoire du KM, il a rappelé qu’il s’est développé, comme toute langue, à partir d’une nécessité, devenant à la fois le symbole d’une revendication et un instrument de construction nationale. Née dans le contexte colonial et esclavagiste, la langue a puisé dans le français, l’anglais et des langues africaines et malgaches. Elle est aujourd’hui la langue maternelle de la grande majorité des Mauriciens, utilisée sans complexe à la maison, au travail et lors des grands rassemblements, un usage qui, jusqu’ici, ne s’étendait pas à l’Assemblée nationale.

Le ministre a estimé que la constitution du Select Committee valoriserait la langue maternelle des Mauriciens, permettant des débats plus clairs et plus pertinents, portés par une plus grande liberté d’expression. Il a rendu hommage aux pionniers ayant milité pour la reconnaissance du KM, ainsi qu’à plusieurs anciens ministres de la Culture et de l’Éducation ayant œuvré dans le même sens. Il a salué la contribution de la jeunesse mauricienne de 1975, des syndicats, des clubs sportifs et des associations de jeunesse, ainsi que de l’Université de Maurice et du Mauritius Institute of Education.

Deven Nagalingum a évoqué les initiatives menées autour de concours et d’événements visant à promouvoir la littérature, la poésie, le théâtre et la création artistique en KM, ainsi que les efforts de traduction de textes religieux dans la langue. Il a conclu en recommandant vivement l’adoption de la motion.

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