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Portrait

Jenssy Sabapathee, «la voix des sans-voix»

1 janvier 2026, 14:00

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Jenssy Sabapathee, «la voix des sans-voix»

Il y a des parcours qui ne naissent ni d’un plan de carrière ni d’une ambition personnelle, mais d’une blessure transformée en force. Celui de Jenssy Sabapathee appartient à cette catégorie rare. Travailleuse sociale engagée, elle consacre son énergie à accompagner des femmes et des enfants en situation de grande vulnérabilité, leur offrant des repères, une écoute et, surtout, une issue.

Benjamine d’une fratrie de trois enfants, avec une sœur aînée de 16 ans et un frère de 15 ans, Jenssy grandit dans un cadre à la fois protecteur et structurant. Enfant «gâtée mais disciplinée», elle observe très tôt les inégalités de regard et de traitement qui pèsent sur certains milieux. Ce qui la marque durablement, c’est la manière dont des personnes issues de cités sont stigmatisées, jugées, parfois réduites à des clichés. Cette injustice ordinaire forge sa sensibilité humaine et nourrit, sans qu’elle le sache encore, son futur engagement.

Son choix de devenir travailleuse sociale ne relève pas d’un hasard. Il est né d’un sentiment d’injustice profondément ancré, en particulier face aux violences faites aux femmes et aux enfants. Jenssy ne parle pas d’un combat théorique, mais d’une réalité vécue. Ancienne victime de violence, elle a transformé son propre vécu en moteur d’action. Aider les autres donne du sens à ce qu’elle a traversé et de faire en sorte que d’autres n’aient pas à affronter seules les mêmes épreuves.

Aujourd’hui, elle définit son rôle comme celui de «la voix des sans-voix». Elle accompagne des femmes contraintes de tout recommencer à zéro, les guide dans des démarches souvent complexes et les encourage à ne plus accepter la violence comme une fatalité. Jenssy se voit comme un pont entre les personnes en détresse et les ressources susceptibles de les aider. Écouter sans juger, orienter, défendre les droits humains avec respect et dignité : telles sont les pierres angulaires de sa pratique.

Le terrain, rappelle-t-elle, est rarement simple. Les situations ne sont jamais entièrement noires ou blanches. Derrière chaque dossier administratif se cache une histoire humaine, faite de souffrance, mais aussi de courage et de résilience. Violences familiales, précarité économique, problèmes de santé mentale, exclusion sociale, protection de l’enfance : ce sont ces réalités, souvent imbriquées, auxquelles elle est confrontée au quotidien.

L’espoir, l’autonomie ou la dignité

La partie la plus difficile de son travail réside dans le sentiment d’impuissance que peuvent générer certaines situations, notamment lorsque les ressources sont limitées ou que le changement s’inscrit dans un temps long. À l’inverse, sa plus grande satisfaction naît de ces instants où une personne retrouve l’espoir, l’autonomie ou la dignité. Pour Jenssy, chaque petit progrès est une victoire silencieuse qui donne un sens profond à son engagement.

Certaines histoires laissent toutefois des traces indélébiles. Elle évoque un cas de féminicide qui l’a profondément marquée : celui d’une femme qui était sur le point de quitter un conjoint violent et qui a été tuée avant d’avoir pu se reconstruire. Ce drame illustre, selon elle, l’urgence d’intervenir plus tôt et de renforcer les mécanismes de protection.

Pour tenir face à la charge émotionnelle, Jenssy a appris à trouver un équilibre délicat : être touchée sans se laisser submerger. L’empathie est, à ses yeux, une qualité essentielle, mais elle doit s’accompagner de discernement et de limites professionnelles. Accueillir la douleur de l’autre, tout en se protégeant soi-même, est un apprentissage permanent.

Son regard sur les priorités sociales à Maurice est sans concession. Elle plaide pour une réforme urgente du fonctionnement des shelters, tant pour les femmes que pour les enfants : règles claires, encadrement par du personnel compétent, respect de l’hygiène et de la dignité. Elle dénonce également des situations qu’elle juge inacceptables, comme le placement d’enfants ou d’adolescents dans des hôpitaux ou dans des structures inadaptées faute de place, une réalité qui, selon elle, ne devrait jamais être banalisée.

Plus largement, Jenssy identifie plusieurs urgences sociales: la santé mentale, les violences familiales, la protection de l’enfance, la pauvreté et la toxicomanie. Derrière l’image d’un pays stable, elle voit des souffrances silencieuses qui exigent des réponses humaines et durables. Pour elle, le système de protection sociale agit trop souvent lorsque le mal est déjà fait. Il faudrait intervenir plus tôt, prévenir plutôt que réparer, et replacer l’humain au cœur des dispositifs.

Aux jeunes qui souhaitent se lancer dans le social, son message est clair et sans romantisme : ce n’est ni un domaine de prestige ni de reconnaissance. C’est un engagement qui demande le courage d’écouter des récits douloureux, d’affronter des réalités dérangeantes et de rester humain lorsque le système ne l’est pas toujours. «Vous n’allez pas sauver le monde, mais vous pouvez changer une vie», résume-t-elle.

Battante, loyale, indestructible : ce sont les trois mots qu’elle choisit pour se définir. En dehors du travail, Jenssy se ressource lors de longs trajets en voiture, bercée par la musique des années 80 et 90, et surtout en passant du temps avec ses enfants. Des instants simples, mais essentiels, qui lui permettent de reprendre souffle avant de retourner, chaque jour, au cœur de l’humain.

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