Publicité
Interview
Jason Sanderson : «Un enfant doit communiquer dans la langue qu’il comprend le mieux»
Par
Partager cet article
Interview
Jason Sanderson : «Un enfant doit communiquer dans la langue qu’il comprend le mieux»
Docteur en sociolinguistique, directeur délégué de l’intégration curriculaire et de l’évaluation au service Mobilité de l’université de Georgetown, à Washington, et enseignant au département de français et d’études francophones, le Dr Jason Sanderson défend avec conviction le rôle central de la langue maternelle – en particulier le «kreol morisien» – dans l’apprentissage, l’épanouissement personnel et la construction identitaire. Dans cet entretien, il évoque le cas mauricien, les leçons à tirer de l’expérience sénégalaise en matière de langues locales, et les limites des outils d’intelligence artificielle dans la transmission des langues.
■ Vous intervenez régulièrement lors de conférences sur les paysages linguistiques. En quoi le cas de Maurice suscite-t-il un intérêt particulier, notamment auprès de vos étudiants américains, au point de les pousser à venir sur l’île ?
J’interviens de temps en temps dans des conférences portant sur les paysages linguistiques – c’est-à-dire le versant visuel des langues, qui comprend les panneaux publicitaires, la signalétique, les journaux, bref, tout ce qui est écrit dans l’espace public. J’avais déjà pris des photos lors de ma visite ici il y a deux ans. Mes étudiants trouvent fascinant le nombre de langues que l’on peut observer sur un territoire aussi petit. Ce qui les intrigue particulièrement, c’est que cette cohabitation linguistique ne semble déranger personne. Pour certains Américains, cette acceptation naturelle de la diversité des langues suscite un réel intérêt. C’est d’ailleurs ce qui justifie ma présence dans votre pays pendant dix jours.
■ À Maurice, le «kreol morisien», que vous connaissez pour y être venu à plusieurs reprises, est la langue la plus parlée du pays. Pourtant, elle est perçue par certains comme «inférieure», au point que des parents hésitent à la faire enseigner à leurs enfants. En quoi cette langue, comme d’autres marginalisées, peut-elle être une richesse pour l’apprentissage et le développement personnel ?
Qu’elle soit parlée, chantée ou exprimée par signes, une langue a toujours de la valeur. C’est bien plus qu’un simple outil de communication : c’est une manière de penser, de ressentir, d’exister. On s’exprime généralement avec le plus de clarté, d’émotion et d’authenticité dans sa langue maternelle – ou dans celle que l’on utilise le plus naturellement. Et cette langue-là, qu’elle soit dominante ou minoritaire, est une richesse. Elle constitue une clé d’accès à d’autres savoirs, d’autres langues, d’autres cultures.
En France, les écoles d’immersion linguistique – en Bretagne, par exemple – permettent d’apprendre le français à travers une autre langue, et non l’inverse. Entre 20 000 et 30 000 élèves sont aujourd’hui inscrits dans ces établissements immersifs du nord du pays. Ce n’est pas un chiffre énorme, mais les résultats sont là : ces enfants développent des compétences bien au-delà de la seule langue régionale. Ils créent des passerelles vers d’autres disciplines, vers d’autres langues, parfois très éloignées, comme le japonais.
Les études sont claires : parler une langue peu reconnue ne ferme pas des portes. Au contraire, cela en ouvre. Le cerveau, stimulé par ces allers-retours linguistiques, crée des connexions neuronales qui facilitent l’apprentissage d’autres langues. Ce n’est pas du folklore, c’est scientifique. Et surtout, c’est humain. Valoriser la langue d’un élève, même si elle est parlée par très peu de monde, c’est aussi valoriser cet élève, son identité et son histoire.
■ Il me semble plus simple de dire à un enfant qui parle exclusivement le «kreol morisien» et qui commence l’anglais à l’école que «zwazo» veut dire «bird». À l’inverse, forcer un enfant à apprendre dans une langue qui n’est pas la sienne peut-il freiner son développement ?
Absolument. Forcer un enfant à s’immerger dès le départ dans une langue qui n’est pas la sienne peut freiner son développement linguistique et cognitif. Un enfant a d’abord besoin d’apprendre à communiquer dans la langue qu’il comprend le mieux – celle de son environnement immédiat. À Maurice, pour beaucoup d’enfants, cette langue, c’est le kreol morisien. Les premiers circuits de compréhension, d’émotion et de pensée se forment dans cette langue.
Et une fois ces canaux bien établis, ils peuvent servir de base pour l’apprentissage d’autres langues. Il s’agit de construire une passerelle, un lien de sens, plutôt que de plonger l’enfant dans une langue étrangère sans repères. Dire à un enfant : «Je vais te parler uniquement en anglais pour que tu apprennes l’anglais», est contre-productif. L’enfant risque d’être perdu au début. Il finira peut-être par comprendre, mais cela prendra plus de temps. Partir de ce qu’il connaît, valoriser sa langue première, c’est non seulement plus efficace, mais aussi plus respectueux de son identité.
■ Au Parlement, l’anglais – la langue officielle du pays – et le français sont les seules langues autorisées. Le «kreol morisien», pourtant parlé par environ 90 % des Mauriciens, en est pour l’instant exclu. Quel est votre avis sur la question ?
C’est une réalité que l’on observe aussi dans plusieurs pays africains. Prenons l’exemple du Sénégal : pendant longtemps, la langue officielle a été le français, alors qu’à Dakar, une grande partie de la population ne parle pas un mot de français. Pourtant, plusieurs langues nationales – le wolof, le diola, le malinké, le pular, le sérère, le soninké – sont très présentes. J’ai eu l’occasion de visiter ce pays il y a quelques années et j’y ai constaté un véritable changement : le wolof, notamment, prend de plus en plus d’importance dans la vie publique et sociale.
Au Sénégal, on recense 11 langues parlées, et les autorités ont compris qu’accepter et valoriser les langues nationales permet non seulement de créer des ponts vers d’autres langues, mais aussi de faciliter la communication et la cohésion sociale.
■ À Maurice, on observe une forme de dualité linguistique dans la presse : les articles sont souvent rédigés en français ou en anglais, mais il n’est pas rare que certaines citations soient laissées en «kreol morisien». C’est, si je comprends bien, l’un des aspects qui vous attire dans le contexte mauricien. Avez-vous observé ce type de coexistence linguistique dans la presse d’autres pays ?
Cela dépend vraiment des contextes. Certains pays traduisent systématiquement toutes les citations provenant de langues minoritaires ou peu reconnues. Ailleurs, cela passe très bien. C’est le cas, en partie, à Maurice, mais surtout en Catalogne. Là-bas, on parle aussi bien catalan qu’espagnol. Même dans les journaux télévisés, on passe d’une langue à l’autre sans que cela ne pose problème. Sur un plateau, une personne peut s’exprimer en catalan, une autre en castillan, une autre encore en espagnol, et personne n’y voit d’inconvénient. C’est naturel. Cela montre bien que tout dépend des politiques linguistiques… mais aussi des mentalités.
■ Avec des outils comme ChatGPT et d’autres plateformes d’intelligence artificielle capables de traduire presque instantanément n’importe quel texte, les universitaires en langues ne craignent-ils pas que l’intérêt et l’effort des jeunes générations pour l’apprentissage des langues diminuent, puisque ces technologies semblent pouvoir «faire le travail» à leur place ?
J’ai des collègues qui utilisent justement des outils comme ChatGPT en classe. Ils prennent un texte, le font traduire automatiquement, puis analysent le résultat avec les étudiants. Ceux qui ont un bon niveau repèrent vite les limites : oui, on comprend le sens global, mais il manque souvent la finesse, les nuances, la musicalité. Certaines maisons d’édition proposent d’ailleurs deux versions : une traduction générée par une machine et une autre réalisée par un traducteur assermenté. La différence est flagrante.
Si l’on se repose uniquement sur la machine, on risque de perdre les subtilités qui font toute la richesse d’une langue. Cette uniformisation algorithmique, aussi performante soit-elle, tue peu à peu l’authenticité linguistique – et avec elle – une part de la beauté du langage.
Publicité
Publicité
Les plus récents