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Génération Z : Une jeunesse qui secoue le monde
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Éclairage
Génération Z : Une jeunesse qui secoue le monde
À Antananarivo, depuis le 25 septembre 2025, les rues grondent comme jamais depuis des décennies. Ce n’est plus seulement le délestage d’électricité ou les pénuries d’eau qui attisent la colère : c’est une jeunesse instruite et connectée, qui défie le président Andry Rajoelina et un système politique incapable de lui offrir un avenir.
Longtemps réduite à ses TikTok et stories sur Instagram, la Génération Z transforme ces plateformes en armes de mobilisation et de contestation. Ce soulève- ment dépasse Madagascar. De Colombo à Dhaka, de Katmandou à Jakarta, des mouvements similaires redéfinissent le pouvoir des jeunes à travers l’Asie et au-delà.
À Madagascar, la révolte est née d’un quotidien devenu insupportable : coupures incessantes d’eau et d’électricité, flambée des prix, pauvreté persistante. Mais le malaise est plus profond. Depuis 2009, date du dernier renversement de régime, aucune alternance réelle n’a ouvert de perspectives à une jeunesse qui représente 75 % de la population, explique Richard Ranarivony, historien et professeur à l’Université d’Antananarivo.
Dans ce pays parmi les plus pauvres du monde, l’ascenseur social est à l’arrêt. Andry Rajoelina, fragilisé par les scandales, a perdu toute crédibilité face à une génération qui refuse de subir le destin de ses aînés. Le parallèle avec mai 1972, lorsque des étudiants avaient contribué à la chute du président Tsiranana, saute aux yeux. Mais les jeunes Malgaches refusent désormais que leur révolte soit confisquée par les élites.
Cette colère trouve des échos ailleurs en Asie du Sud. Au Sri Lanka, en juillet 2022, le pays s’effondre sous une dette colossale, une inflation incontrôlée et des pénuries de carburant et de nourriture. La jeunesse fédère alors le mouvement Aragalaya (la lutte) et prend d’assaut le palais présidentiel. L’image de manifestants allongés dans les fauteuils dorés de la résidence de Gotabaya Rajapaksa fait le tour du monde. La chute de la dynastie Rajapaksa, jugée intouchable, marque une rupture : la jeunesse n’est plus spectatrice, mais actrice capable de renverser l’ordre établi.
Deux ans plus tard, en août 2024, le Bangladesh s’embrase à son tour. Tout part d’une manifestation contre le système de quotas dans la fonction publique, accusé de verrouiller l’avenir des diplômés. Quand la police tire à balles réelles, faisant plus d’une centaine de morts, la contestation devient insurrection nationale. Les étudiants de Dhaka, galvanisés par la colère, s’attaquent aux symboles du pouvoir, dont le Parlement. Les réseaux sociaux, encore une fois, servent de catalyseur, de mégaphone et de mémoire collective, exposant en temps réel la brutalité répressive. Le pays bascule dans le chaos et la Première ministre Sheikh Hasina s’enfuit précipitamment vers l’Inde. Puis, en septembre 2025, c’est Katmandou qui s’enflamme. Le gouvernement népalais interdit plusieurs plateformes sociales, pensant briser la contestation numérique. Mais cette décision déclenche l’effet inverse: une explosion de colère dans une société minée par le chômage et l’exode massif des jeunes vers l’étranger. Les manifestations pacifiques virent à l’insurrection lorsque la répression fait 19 morts. Le Parlement et la résidence du Premier ministre sont incendiés. Derrière la bataille pour la liberté numérique se cache une réalité économique accablante : un chômage des 15-24 ans dépassant 20 %, forçant 4,5 millions de Népalais à émigrer vers l’Inde, le Golfe et l’Extrême-Orient. Résultat : une dépendance aux remises migratoires représentant un tiers du PIB, soit 14 milliards USD en 2024.
Redéfinir les codes de contestations
Ces insurrections ne sont pas des accidents isolés. Elles révèlent un malaise systémique : une jeunesse hyperconnectée, consciente de ses droits et des injustices, mais exclue des circuits économiques et politiques. C’est le paradoxe, notent des observateurs, d’une génération qui parle le langage du monde globalisé mais reste marginalisée dans son propre pays. La contestation prend alors une forme virale. Le pouvoir, habitué à contrôler les médias traditionnels, se retrouve dépassé par la vitesse et la créativité des mobilisations numériques.
Le phénomène dépasse l’Asie du Sud. Au Maroc, entre 2023 et 2024, des mobilisations de jeunes sur TikTok et Instagram dénoncent la cherté de la vie, le chômage et le manque de libertés. L’effet est frappant : les autorités peinent à contrôler une contestation diffuse, échappant aux partis ou aux syndicats. En Indonésie, les manifestations étudiantes de 2019, 2023 et 2024 contre les réformes du Code pénal et la corruption montrent le rôle central des jeunes dans la contestation. Avec plus de la moitié de la population âgée de moins de 30 ans, les Indonésiens combinent mobilisations de rue et stratégies numériques pour mettre le pouvoir sous pression.
Dans cette nouvelle géographie des révoltes, un fil conducteur se dessine. La Génération Z est à la fois connectée et marginalisée. Elle transforme les réseaux sociaux en outils de mobilisation et en scènes publiques parallèles, tout en inventant de nouveaux codes où se mêlent musique, art et pop culture. Elle vise directement les institutions – palais présidentiels, parlements, résidences officielles – pour matérialiser son rejet de l’ordre établi. Elle s’affirme comme une génération globale, capable de s’inspirer mutuellement au-delà des frontières.
Mais cette puissance se heurte à trois obstacles majeurs, selon certains observateurs. D’abord, la répression brutale, qui cherche à briser l’élan par la peur. Ensuite, la récupération par les élites, capables d’absorber et de neutraliser les mouvements de jeunesse. Enfin, la difficulté à transformer la colère en alternative politique crédible. Les révoltes de Mai 68, les Printemps arabes ou encore Occupy Wall Street, un mouvement pacifique dénonçant les abus du capitalisme financier à New York en septembre 2011, avaient, chacune, montré la force mobilisatrice des jeunes, mais aussi leur fragilité face au temps long de la politique.
De Katmandou à Antananarivo, de Colombo à Dhaka, en passant par Jakarta et Rabat, une même énergie traverse aujourd’hui les continents. Et quid de Maurice ? La suspension des réseaux sociaux le 1er novembre 2024 par le gouvernement d’alors, suivie de leur rétablissement quelques heures plus tard, avait provoqué une colère nationale sans toutefois pousser les jeunes dans la rue. Sans doute, l’alternance démocratique à Maurice, loin des élections confisquées ailleurs, explique cette différence, même si le pays n’y est pas totalement à l’abri. Une étincelle peut tout faire basculer. La dernière grande mobilisation remonte à la grève estudiantine de mai 1975.
La Génération Z insurrectionnelle redéfinit les codes de la contestation. Sa force réside dans sa créativité, sa démographie et sa capacité numérique. Son défi reste entier : transformer ces révoltes en révolutions durables et s’assurer que cette génération devienne un acteur central du pouvoir, plutôt qu’un simple mouvement de rue vite étouffé par des systèmes politiques en place.
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