Publicité
Éclairage
Fed, Trump et taux : Jusqu’où la BoM peut-elle suivre Washington ?
Par
Partager cet article
Éclairage
Fed, Trump et taux : Jusqu’où la BoM peut-elle suivre Washington ?
Le premier discours de Kevin Warsh, le nouveau patron de Réserve fédérale américaine à Jackson Hole, dans le Wyoming, lieu incontournable des dirigeants des grandes banques centrales, le 27 août dernier, a pris une tournure que les marchés n’avaient pas nécessairement anticipée. Nommé par Donald Trump, le nouveau président de la banque centrale américaine était attendu sur une question essentielle : allait-il accompagner la volonté de la Maison-Blanche d’obtenir des taux d’intérêt plus bas pour soutenir la croissance ?
Pour l’instant, le signal est plutôt négatif. Alors que les marchés espéraient des indications en faveur d’un assouplissement monétaire, Kevin Warsh a insisté sur la persistance des risques inflationnistes et laissé entendre que la Fed pourrait maintenir une politique restrictive, voire relever ses taux si les données l’exigeaient. Les marchés ont aussitôt révisé leurs anticipations concernant la prochaine décision de la Fed.
Mais derrière cette réaction se profile une question beaucoup plus importante : Kevin Warsh pourra-t-il réellement mener une politique monétaire indépendante alors que le président qui l’a nommé réclame ouvertement des taux plus faibles ?
Donald Trump n’a jamais caché son hostilité à une politique monétaire qu’il juge trop restrictive. Il s’est fait élire pour un second mandat fin 2024 sur des promesses qu’il mâtera l’inflation. Son conflit avec le prédécesseur de Kevin Warsh, Jerome Powell, a été particulièrement virulent. Il l’avait publiquement critiqué à plusieurs reprises, lui reprochant notamment de tarder à réduire les taux, allant jusqu’à remettre en cause son maintien à la tête de la Fed.
Ces pressions avaient alimenté les inquiétudes sur l’indépendance de la banque centrale américaine. La nomination du nouveau patron de la Fed en mai dernier intervient donc dans un contexte où chaque décision sera scrutée non seulement pour son contenu économique, mais aussi pour ce qu’elle dira de la capacité de la banque centrale américaine à résister aux pressions politiques.
Kevin Warsh a affirmé lors de son audition vouloir être un président «strictement indépendant». Son intervention à Jackson Hole constitue ainsi un premier test. En privilégiant pour l’instant les données d’inflation plutôt que les préférences de la Maison-Blanche, il envoie un signal plutôt rassurant.
Mais le véritable test viendra lorsque les intérêts économiques de Trump entreront directement en contradiction avec ceux de la Fed. Si l’inflation américaine demeure élevée, le n° 1 de celle-ci devra peut-être maintenir des taux élevés, voire les relever, alors que le président américain souhaite précisément l’inverse.
Pour Maurice, cette évolution est loin d’être anodine. La Banque de Maurice (BoM) n’est évidemment pas tenue de reproduire les décisions de la Fed. Sa politique monétaire doit répondre aux réalités de l’économie mauricienne : inflation, croissance, stabilité financière et évolution de la roupie.
Deux risques pour la BoM
Mais dans une petite économie ouverte et fortement dépendante des importations, les décisions de la Fed constituent nécessairement un paramètre incontournable. Elles influencent les flux de capitaux, les rendements obligataires, le dollar et, indirectement, les conditions financières auxquelles Maurice est confrontée.
Une Fed qui baisse ses taux offre généralement davantage d’espace aux autres banques centrales pour assouplir leur propre politique. À l’inverse, une Fed qui maintient des taux élevés réduit cette marge de manœuvre.
Certes, la question du différentiel de taux est particulièrement importante. Une baisse trop importante du Key Rate alors que les taux américains resteraient élevés pourrait accentuer les pressions sur la roupie. Or, une dépréciation de la monnaie peut rapidement se transmettre aux prix à travers les importations de pétrole, de produits alimentaires, d’autres équipements et d’intrants industriels.
La BoM ne suit donc pas nécessairement la Fed ; elle doit surtout tenir compte de ce que fait la Fed. C’est dans cette perspective qu’il faut interpréter la décision de la Monetary Policy Committee (MPC) du 12 août dernier de maintenir unanimement le Key Rate à 4,75 %, après la hausse de 25 points de base décidée en mai.
La BoM se trouve aujourd’hui entre deux risques. Le premier, selon des experts : un resserrement excessif qui pèserait sur une croissance déjà modérée. La Banque prévoit une croissance de 2,8 % en 2026, avec des risques orientés à la baisse. Une nouvelle hausse des taux pourrait donc davantage affecter le crédit, la consommation et l’investissement.
Le second est celui d’un assouplissement susceptible de raviver les pressions inflationnistes. Certes, l’inflation headline est passée de 4,1 % en juin à 4 % en juillet. Mais l’inflation en glissement annuel a progressé de 3,7 % à 4,4 %, tandis que les indicateurs d’inflation sous-jacente demeurent élevés. La baisse de l’inflation headline ne suffit donc pas encore à établir que les tensions inflationnistes sont durablement maîtrisées.
La BoM a ramené sa prévision d’inflation pour 2026 d’environ 5,5 % à 5 %, mais les risques restent orientés à la hausse. Les tensions géopolitiques, les prix de l’énergie, le fret et les perturbations des chaînes d’approvisionnement peuvent rapidement inverser la tendance. L’évolution de la politique monétaire américaine sera désormais déterminante.
Si le patron de la Fed confirme sa position telle qu’il a définie à Jackson Hole et maintient une politique restrictive, la BoM pourrait difficilement envisager une baisse de son Key Rate, même si la croissance mauricienne ralentit. Elle risquerait de réduire davantage l’écart de rendement avec les États-Unis et d’exercer des pressions supplémentaires sur la roupie. En revanche, si les données américaines permettent à la Fed d’amorcer un véritable cycle de baisse des taux, la BoM disposerait d’un environnement beaucoup plus favorable pour envisager son propre assouplissement.
Mais il ne faudrait pas y voir un simple alignement automatique. Même si la Fed baisse ses taux, la MPC devra tenir compte de la trajectoire de l’inflation mauricienne, de l’évolution de la roupie et des conditions financières locales. La Fed peut donc ouvrir un espace de manœuvre à la BoM sans lui dicter sa décision.
La prochaine décision de la MPC dépendra donc de plusieurs variables, les trois importantes étant : l’inflation domestique, l’évolution de la roupie et le cap de la Fed.
Car au-delà des prochaines décisions de taux, l’enjeu est celui de la crédibilité des banques centrales. Si Kevin Warsh parvient à résister aux pressions de Trump et à préserver l’indépendance de la Fed, les marchés disposeront d’un repère monétaire plus fiable. Si, au contraire, la Fed devait être perçue comme soumise aux objectifs économiques du pouvoir politique, les conséquences pourraient être beaucoup plus larges : volatilité du dollar, tensions sur les marchés obligataires, hausse des primes de risque et nouvelles pressions inflationnistes.
Ainsi, la question n’est donc pas de savoir si la BoM va suivre la Fed. Elle est de savoir jusqu’où elle pourra s’en écarter sans mettre en danger la stabilité de la roupie et des prix.
Publicité
Publicité
Les plus récents