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Et maintenant, Paul Bérenger ?

23 mars 2026, 05:15

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Et maintenant, Paul Bérenger ?

Les jeux sont faits — et ils ont ce goût ancien des choses que l’on croyait durables, mais que le temps finit toujours par déliter. Seize mois après le 60-0 de novembre 2024, il ne reste du tandem Ramgoolam–Bérenger qu’une silhouette déjà floue, comme ces traces que la marée efface sur le sable de nos côtes du Sud. On s’était promis la durée ; on s’est quittés au téléphone. Le siècle a changé jusque dans la manière de rompre : des mots sans voix, des décisions sans regard, portées par quelque courtier de l’ombre — et la politique, dans ce geste, perd un peu de sa chair.

Paul Bérenger traverse les ruptures comme les saisons. Il en souffre beaucoup et l’a confié vendredi, avant le Conseil des ministres. On peut contester ses routes, ses détours, ses alliances — ses fidélités aussi, parfois étrangement redistribuées. On peut lui reprocher ses revirements, ses calculs, ses héritages. Mais nier ce qu’il pèse dans notre histoire, ce serait nier une part de nous-mêmes. Depuis 1967, il marche dans ce pays comme dans un texte qu’il n’a jamais cessé d’écrire, corrigeant ses phrases au fil des années, raturant ou surlignant parfois, mais continuant d’avancer. Une bête politique, oui — mais une bête née d’abord de l’encre de son Mont-Blanc.

Bien avant les tribunes et les estrades, il y eut un jeune homme, presque inconnu, qui écrivait pour dire au pays ce qu’il pressentait déjà de ses fractures. Le 5 août 1967, de passage à Maurice, il posait, dans l’express, ces mots avec une gravité d’homme plus vieux que son âge : «Ce qui compte vraiment pour moi, ce n’est pas que l’un ou l’autre des partis remporte la victoire ; ce qui compte vraiment, c’est que le gouvernement au pouvoir après les élections, quel qu’il soit, gouverne avec justice et nous entraîne au-delà de la campagne électorale.» Il parlait comme on éclaire un sentier pas encore battu.

Et déjà, dans ce pays encore suspendu entre peur et espérance, Bérenger, dans nos colonnes, appelait à ce qui manque presque toujours aux politiciens : le dépassement d’eux-mêmes. «Bien sûr, il est plus difficile d’instituer un gouvernement de coalition que d’en parler. Il faut des sacrifices comme il faut du pardon. Il faut avant tout que le parti majoritaire accepte de partager le pouvoir pour le bien de l’île tout entière ; et il faut aussi que le parti minoritaire accepte de coopérer. Toutes ces difficultés peuvent être surmontées si c’est le bien de l’île tout entière qui préoccupe vraiment nos leaders et si la bonne foi ne se fait pas trop rare.»

C’était une parole d’équilibre dans un pays prêt à basculer. Et il insistait, presque inquiet, presque prophétique : «Les six mois qui vont suivre les élections seront pour notre île la période la plus dangereuse qu’elle ait eu à traverser. Il faudra — je répète — il faudra que nos leaders, et surtout ceux des partis perdants, demandent et ordonnent à leurs supporters de respecter l’ordre et la paix. Il ne leur suffira pas de se taire — il leur faudra parler pour empêcher que n’explose le dépit ou la haine.»

Le 10 août 1967 (photo), il écrivait encore, toujours dans l’express — comme si l’urgence ne lui laissait aucun répit :«Maintenant que l’électorat a accordé une victoire massive au parti de l’Indépendance, il nous faut l’accepter pleinement, sans réserves et sans dépit, qu’il nous enchante ou non. Il nous faut l’accepter pour qu’il nous soit possible de travailler ensemble et en commun. Il ne servira à rien, bien au contraire, de se dresser les uns contre les autres (…) Pour notre bien à tous et puisque nous l’aurons voulu, que cela nous désole ou non — que vive l’indépendance ! Je le répète, la seule voie est celle du travail en commun et celle de l’avenir.»

Il y avait là une éthique. Une discipline intérieure. Une foi presque nue dans le collectif. Et cette lucidité sans concession : «Que ceux qui préfèrent s’enfuir le fassent dès que possible — ils s’en iront avec leurs sous, mais aussi avec leurs pessimismes, leurs défaitismes et leurs préjugés d’un autre âge. Ceux qui restent sont ceux qui nous intéressent et qu’il faut gagner à la cause du mauricianisme et du travail en commun.»

Tout était déjà écrit, en germe : la justice sociale comme souffle, l’unité nationale comme nécessité, le refus des replis, et cette conviction — presque obstinée — que Maurice ne peut se gouverner qu’ensemble. Mais les hommes, eux, vieillissent dans leurs propres idées. Et ce qui fut lumière peut devenir labyrinthe.

À force de chercher la coalition, Bérenger a fini par en épouser toutes les formes, jusqu’à en perdre parfois la netteté du trait. Sa trajectoire s’est faite plus sinueuse, comme ces chemins de cannes qui tournent sans cesse avant de retrouver la mer. Aujourd’hui, la rupture avec Ramgoolam n’est pas seulement une péripétie politique. C’est une halte. Un miroir. Car le jeune homme de 1967 continue de parler — à travers ses propres mots. Et il pose, à l’homme de presque 81 ans, une question simple, presque cruelle : que fais-tu de ce que tu as été, Paul ?

Le pays, lui, a changé. Les mots se sont usés. La «justice sociale» ne résonne plus avec la même évidence. L’unité nationale se dit encore, mais se vit moins. Et la politique, trop souvent, s’est vidée de cette gravité qui faisait jadis sa nécessité. Alors, peut-être que l’essentiel n’est plus de savoir ce que fera Paul Bérenger. Mais de savoir s’il peut encore revenir à cette phrase, la plus simple, la plus exigeante, la plus vraie : «La seule voie est celle du travail en commun et celle de l’avenir.»

Car, au bout du compte, il ne reste toujours que cela : un pays à tenir, une mémoire à honorer et un homme face à ses propres mots.

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