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Dans les couloirs du pouvoir
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Dans les couloirs du pouvoir
La littérature académique est sans ambiguïté : l’existence de conseillers politiques puissants n’est jamais accidentelle. Dans les régimes populistes surtout, le «leader charismatique» tend à s’entourer d’une petite oligarchie décisionnelle qui transforme la légitimité électorale en domination bureaucratique. Ce glissement repose sur des mécanismes bien identifiés.
D’abord, la centralisation du savoir politique. Les conseillers deviennent des nœuds de savoir : ils accumulent l’information, décident de ce qui remonte et de ce qui reste dans les tiroirs, filtrent ce que le leader voit, et surtout ce qu’il ne voit pas. Ils deviennent les gatekeepers des options politiques.
Ensuite, le contrôle des flux institutionnels. En coiffant des postes clés – présidences de conseils d’administration d’organismes publics ou parapublics, directions de cellules de stratégie ou de communication, étatsmajors de campagne – ces hommes et femmes de l’ombre restreignent l’accès du reste du gouvernement au centre du pouvoir.
Enfin, la construction d’une légitimité parallèle. Ils produisent des cadres idéologiques – discours sur l’identité, la menace extérieure, la souveraineté, la note de Moody’s ou même quelques magnifiques canards – qui rendent invisibles leurs propres influences tout en normalisant les décisions qu’ils soutiennent.
En sciences politiques, on parle de framing et d’agenda-setting. Les conseillers efficaces ne se contentent pas de transmettre de l’information, ils structurent ce que le leader perçoit comme important. Ainsi, un Premier ministre peut passer des semaines à disserter sur l’immigration, la perception des agences de notation ou des symboles secondaires, non parce que ces sujets sont intrinsèquement prioritaires, mais parce que sa garde rapprochée les a construits comme tels pour des audiences multiples, parfois contradictoires.
On reprochait hier à Pravind Jugnauth ce que l’on reproche aujourd’hui à Navin Ramgoolam : l’accès direct au leader est rare. Les conseillers influents deviennent alors des intermédiaires obligés pour tout groupe, tout ministère, toute institution qui cherche à influer sur la décision publique. C’est ce que les politologues appellent une porte d’accès filtrée, où le conseil joue le rôle de gardebarrière de l’information stratégique.
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La comparaison entre les cas internationaux – Trump et Stephen Miller, Poutine et Surkov, Modi et ses stratèges, Xi et ses gatekeepers – et les configurations mauriciennes n’a rien d’un exercice de style. Elle dit une chose simple, presque brutale : le pouvoir ne se concentre jamais seul. Il est toujours organisé, filtré, cadenassé par des cercles rapprochés.
À Maurice, ces cercles changent de nom selon les époques. Au XXe siècle, dans les années 80 et 90, il y avait la «Bande des quatre» autour de Prem Singh (un diplomate indien) : Peter Craig, Dan Callikan et Dev Virahsawmy. Au XXIe , le «Gang des cinq» et le «Club des cinq» auraient pris, à bien des égards, le relais de La Kwizinn du précédent régime. Les mots et les têtes changent. Les décennies passent. La mécanique demeure. Aujourd’hui, Maurice est à l’arrêt. Non par manque d’idées, mais parce que les centres de pouvoir se neutralisent, se surveillent, se projettent déjà dans l’après, au lieu de gouverner le présent.
Cet immobilisme a un coût. Il se lit dans une économie suspendue à des signaux qui ne viennent pas. Dans des institutions clés (police, entreprises publiques, agences de développement) paralysées par la crainte de déplaire à un camp ou à un autre. À l’Economic Development Board, trop souvent réduit à un rôle de guichet quand il devrait être un cerveau stratégique.
Il est temps de changer de registre.
Aux hommes de l’ombre du PTr comme du MMM, l’interpellation est directe : votre rivalité n’est plus productive. Elle est devenue destructrice. Vous avez gagné la bataille de l’accès. Vous contrôlez les flux. Vous maîtrisez les silences. Mais un pays ne se gouverne pas indéfiniment dans l’ombre, surtout quand l’ombre devient un champ de mines.
Il ne s’agit pas de vous exposer davantage.
Il s’agit de vous responsabiliser.
Maurice a besoin d’une doctrine du partage du pouvoir, claire, assumée, écrite. Un testament politique au sens noble du terme.
Dès lors, il faudrait, primo, clarifier les périmètres. La primature doit redevenir un centre d’arbitrage stratégique, pas une tour de contrôle omnivore. Le ministère des Finances doit être sanctuarisé comme pôle de crédibilité économique, doté d’une autonomie réelle dans la gestion budgétaire et fiscale. On ne relance pas un pays avec des Finances sous tutelle informelle.
Deuxio, une dépolitisation réelle de la police. Tant que des réseaux parallèles continueront de peser sur les enquêtes, les nominations et les priorités, l’État de droit restera fragile. Ligne rouge : la sécurité publique ne peut pas devenir un instrument de succession politique.
Ensuite : une gouvernance professionnelle des institutions stratégiques. Air Mauritius, la FCC et l’Economic Development Board doivent fonctionner sur la base de contrats de performance, d’objectifs mesurables et d’une protection explicite contre les interférences claniques. Le redémarrage économique passera par là, ou ne passera pas.
Enfin, un pacte de non-agression entre les cercles. Le pays ne survivra pas à une guerre d’héritiers menée par procuration. Navin Ramgoolam et Paul Bérenger portent une responsabilité historique : transformer la fin d’un cycle en transition ordonnée, et non en règlement de comptes différé.
L’histoire politique mauricienne – de la Bande des quatre aux Clubs des cinq d’aujourd’hui – montre que les hommes de l’ombre sont indispensables aux leaders. Elle montre aussi qu’ils deviennent dangereux lorsqu’ils confondent loyauté et captation, stratégie et sabotage.
La vraie question n’est donc pas de savoir qui succédera à qui. Elle est plus simple, plus urgente, plus politique et elle s’adresse aux hommes et femmes qui arpentent tous les jours les couloirs du pouvoir dans des directions souvent opposées : êtes-vous prêts à partager le pouvoir pour sauver ce qui peut encore l’être ?
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