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Nouvelle publication

Ceci n’est pas une chronique

16 juillet 2026, 11:00

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Ceci n’est pas une chronique

Dans un texte d’une rare intimité, qu’elle offre en exclusivité à l’express, Ananda Devi raconte la longue gestation de son nouveau roman, «Chronique d’un royaume perdu». Plus qu’une présentation de son œuvre, l’écrivaine livre une méditation sur le mystère de la création, les histoires qui habitent un auteur pendant des décennies et cette part d’inconnu qui, un jour, transforme une obsession en livre. Un témoignage précieux sur le pouvoir de l’écriture.

«Ceci n’est pas une île, comme dirait Magritte (et pour cause, un de mes personnages s’appelle Magritte, mais sans aucun lien avec le peintre). C’est un pays, un archipel, un continent, un univers, un royaume, un rêve. Cette Chronique d’un royaume perdu n’est pas non plus une chronique ou un compte-rendu historique. C’est une uchronie, un univers parallèle, une bifurcation que j’ai empruntée en suivant, avec une liberté absolue, les méandres de l’histoire de Maurice. Ceci n’est pas le Bouchon – ce lieu qui existe vraiment à Maurice – mais un hameau fictionnel, un microcosme créé de toutes pièces à partir d’une simple anecdote entendue il y a plus de quarante ans, et que j’ai peuplé de dieux et de démons en tentant de recréer un mythe originel, le nôtre, à nous Mauriciens, lié à cette Lémurie dont rêvait jadis Malcolm de Chazal.

Alors, de quoi s’agit-il vraiment, si ce roman n’est rien de tout cela ? D’une hantise ? D’une obsession ? D’une histoire qui, à partir de cette anecdote dont je parlais plus haut, s’est mise à m’habiter tel un enfant monstrueux dont le temps de gestation durerait plus de quarante ans ? Est-ce vraiment possible ? J’avais pourtant tout de suite été convaincue que je devais l’écrire. C’était au cours de mes recherches pour mon doctorat d’anthropologie, en 1980. Je m’étais rendue dans ce qu’on appelle encore des camps, sur les propriétés sucrières, et écoutais les récits et les souvenirs de leurs habitants. Un jour, un vieux monsieur qui m’accompagnait partout parce qu’il connaissait tout le monde, me proposa de me rendre au Bouchon. J’avais connu ce lieu quand j’étais toute petite, mais n’en avais quasiment aucun souvenir. J’étais donc tout à fait prête à y aller. Les habitants m’accueillirent avec beaucoup de gentillesse. Un homme aux yeux clairs et aux cheveux brun-roux, dont j’ai encore le visage en mémoire, me raconta, tandis que nous parcourions le village, l’origine du Bouchon. Tout en l’écoutant, l’écrivaine en moi se dit aussitôt que c’était un sujet de roman passionnant, et l’emmagasina dans cet espace de mon cerveau réservé à de telles histoires.

Je l’ai entrepris, ce roman, quelques années après, mais sans aller très loin. J’avais un carnet où je notais mes idées. Je passais très vite à autre chose (ce qui m’amena à écrire une trentaine de livres au fil du temps, mais pas celui-là !), mais j’y revenais toujours, des personnages surgissaient du noir, parfois littéralement au milieu de la nuit, certains sont devenus des romans à part entière, comme La vie de Joséphin le fou, d’autres s’infiltraient dans mes autres livres, mais celui-ci, mon histoire rêvée du Bouchon, refusait de trouver une cohérence, un fil conducteur, une continuité et un achèvement. J’écrivais des passages où j’entrevoyais la trame, puis cela s’interrompait. Je ne maîtrisais pas l’écriture de ce texte. Il me venait par de mystérieux détours puis s’échappait, insaisissable. J’en étais arrivée à me dire que je ne l’écrirais jamais. Qu’il serait le roman disparu avant même de naître, comme pour donner raison à mon ami l’écrivain Sami Tchak qui dit que le meilleur roman d’un écrivain est celui qu’il ou elle n’a pas encore écrit (ou n’écrira jamais). Me dirais-je, à ma mort, que j’avais écrit beaucoup de livres, des livres importants pour moi, bien sûr, tels Le sari vert, Ève de ses décombres, Le rire des déesses, Pagli, mais que je n’avais finalement pas écrit le livre ? Celui qui m’attendait depuis tant années, celui que je devais écrire ?

Il est venu, finalement, comme une grâce (et un cauchemar), au moment où, ayant terminé mon récit La nuit s’ajoute à la nuit, je cherchais à sortir de cette nuit tourmentée passée dans une ancienne prison de Lyon devenue mémorial, mentalement et émotionnellement vidée par cette expérience et ce texte. Après sa publication, alors que j’aurais déjà dû m’être lancée dans l’écriture d’un nouveau livre, j’ai sans cesse été invitée à en parler, en particulier dans des lieux de mémoire et de résistance, ainsi que dans de vraies prisons – ce qui voulait dire que je ne parvenais pas à en sortir, de ce texte ; de sa tristesse, de sa douleur. Il était devenu ma vraie prison.

Les carnets du Bouchon

C’est peut-être pour cela, précisément, pour ce désir d’aller à la recherche d’un nouveau texte, et en raison du vide créé par ce sentiment d’enfermement, de cet espace dans mon esprit qui aspirait si fort au renouveau, que je me suis mise à fouiller dans mes cartons, là où je gardais des pages manuscrites, des feuillets épars, et beaucoup, beaucoup de carnets où je notais mes ébauches et que je gardais parce que je me disais qu’ils pourraient un jour reprendre vie. C’est ainsi que je suis tombée sur les carnets du Bouchon.

Assise dans une petite pièce où étaient entassées ces traces disparates qui hantent les longues vies, entourée de cartons où se dissimulait une partie de ma vie littéraire, j’ai pris entre mes mains, au hasard, l’un de ces carnets, et je me suis mise à lire. Il n’y avait là rien de cohérent, pas un roman avec un début, une suite, une fin.

Mais une avalanche d’idées, de descriptions, d’esquisses de personnages, de gribouillis, quelques chapitres qui semblaient achevés en soi mais n’étaient liés à rien, et je me rendais compte que je ne me souvenais de rien de tout cela. Rien du tout. C’était comme si je lisais le travail d’une autre, que j’étais devant un puzzle qu’il me fallait reconstituer. A la fois subjuguée et énervée, je les ai remis dans le carton en me disant que je ne pourrais rien en faire. Mais les histoires ont leur propre volonté et leur propre âme. Les jours (et surtout les nuits) suivants, elles se sont lancées à l’assaut. A l’assaut de mon inconscient, je veux dire. Par personnages interposés. Par cyclones et marées et séismes. Par secousses comminatoires. Par désir, surtout, le désir de l’écrire enfin, ce roman tant délaissé, qui attendait, patient, que vienne son heure, et le désir de les découvrir enfin, ces personnages qui louvoyaient depuis si longtemps aux abords de ma conscience et qui réclamaient d’être, qui exigeaient que je les fasse naître, même s’ils seraient, comme je le disais plus haut, des enfants monstrueux. Et puis, cette vision de Maurice qui dépasserait ses frontières, y compris ce passé qui ne commence supposément qu’avec la colonisation, c’est-à-dire une naissance dans la violence. Et s’il y avait un avant ?

Et si quelques êtres extraordinaires, vivant dans un hameau minuscule à l’extrême sud de l’île, parvenaient non seulement à s’échapper de ce piège mortifère, mais également à changer le cours des choses ? Le cours de l’histoire?

Serait-ce possible ?

Et ainsi me suis-je replongée dans ces cahiers, dans ces notes éparses, tentant de rassembler le puzzle oublié auquel il manquait tant de pièces, y compris un arbre généalogique qui avait disparu comme pour me dire qu’il me faudrait tout réinventer.

C’est ainsi que mon roman commence au moment de l’abolition de l’esclavage, lorsque l’épouse d’un grand propriétaire sucrier blanc, Madame Dumontais, va tomber amoureuse d’un ancien esclave africain qu’on surnomme le Vieux Bouc parce qu’il est, paraît-il, doté d’un magnétisme si puissant qu’aucune femme ne peut lui résister. Ensemble, ils sont persuadés de pouvoir engendrer des enfants extraordinaires – des dieux et des démons. D’enfants, il y en aura trois, précisément, qui pendant vingt ans continueront à vivre dans la grande maison en passant pour les véritables enfants de Monsieur Dumontais, parce qu’ils ont le don de passer inaperçus. Jusqu’à ce que les yeux de celui-ci s’ouvrent enfin sur l’ampleur de sa méprise, et qu’il décide de les exiler, car aucune goutte de ce sang-là ne peut être tolérée.

Mais avant cela, deux de ces enfants devenus adultes s’unissent à deux enfants d’une ancienne esclave de la propriété, Zénie Félicité. Sans savoir qu’ils sont eux aussi, peutêtre, les enfants du Vieux Bouc. C’est ensemble que ces jeunes issus de cette lignée trouble et peut-être voulue par le destin, quitteront la propriété pour chercher un lieu où s’établir. Ce lieu, ils le trouveront en franchissant une forêt quasi impénétrable et de hautes barrières d’épineux, parvenant à une baie protégée par des bras de récifs qui semblent former un bouchon. Ainsi nomment-ils ce lieu dont ils découvriront peu à peu le mystère et la magie, tout comme ils découvriront leur propre mystère et leur propre magie, aussi bien que ceux de leurs descendants, sur quatre générations.

Un enfant confesseur malgré lui ; une jeune femme qui à sa mort devient la déesse tutélaire du Bouchon ; un jeune homme qui va consacrer sa vie à tenter de sauver le pigeon rose de l’extinction par les macaques ; deux femmes qui auront le don d’ensemencer la terre et de séduire par leurs mets fabuleux ; une femme qui transformera des paniers en vacoas en objets de culte ; et, bien sûr, comme dans tous les édens, un homme qui s’avère, dès l’enfance, être un monstre de cruauté : toute la panoplie humaine.

Au coeur de tout cela, tel un chant d’ombre et de souffrance, des êtres disparus qui hantent le lieu et qui demandent à être entendus : une peuplade bien antérieure à notre histoire officielle, libre et grande et forte, qui a eu le temps d’infuser la terre de ses rêves et de ses espoirs, et qui, bien que rayée de l’histoire par les nouveaux conquérants, bien qu’oblitérée des mémoires par des voix plus puissantes, continue de nous faire entendre, à nous tous, ses descendants, son lancinant appel à une renaissance.

Et ainsi se déroule, sur ces quatre générations, l’histoire de l’île ; mais bifurquée, triturée, pétrie par l’influence de ces êtres hors-normes. Une uchronie ? Certes. Mais surtout le récit de mon pays, avec ses grandeurs et ses tares, vue par les yeux de ces personnages qui tentent de créer, dans ce lieu minuscule, dans ce Bouchon fictionnel, un monde où les tabous sont franchis et les frontières abolies, y compris celles du sang, de la race, des castes, de toutes les barrières qui aujourd’hui encore nous divisent et nous déciment.

Bref, un lieu de résistance.

Ceci n’est pas une chronique.

C’est un aveu : de mon impression que ce n’est pas moi qui ai écrit ce roman, mais qu’il m’est venu d’ailleurs. D’une mémoire inconnue. Peut-être même de cette peuplade effacée qui exigeait de renaître. Peutêtre de ces autres moi qui me constituent et que je ne connais pas.

Mais surtout du mystère et de la magie de l’écriture.»

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