Publicité

Les oubliés de Noël

Carré-d’As : les fêtes sans paillettes mais avec dignité

23 décembre 2025, 08:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

Pour beaucoup, Noël est une parenthèse enchantée. Une période où les lumières scintillent, où les rires des enfants remplissent les maisons et où les familles se retrouvent autour d’un repas partagé. Un moment suspendu, chargé de sourires, de cadeaux et d’espoir. Mais à Carré-d’As, à Rivière-Noire, Noël ressemble à n’importe quel autre jour. Ici, ni guirlandes, ni tables garnies à l’excès. Juste la vie, telle qu’elle est, rude et fragile.

Situé à une cinquantaine de mètres de la route royale, Carré-d’As semble invisible aux yeux de beaucoup. Un espace occupé par quelques voitures hors d’usage, des chiens errants étonnamment amicaux, des poules et des coqs qui circulent librement. Sur ce terrain se dressent de petites maisons bricolées, faites de bouts de tôle, de bois récupéré et de matériaux de fortune. Pourtant, ce lieu n’est pas nouveau. Des générations y ont trouvé refuge. Certains évoquent même les années 1700, à l’époque de l’occupation française. Les habitants seraient des descendants d’esclaves ayant connu un destin tragique au Morne. Plus tard, beaucoup ont travaillé dans les salines de la région, contribuant silencieusement à l’économie locale.

Raymond Frédéric en est l’un des témoins vivants. À 85 ans, il est le doyen de Carré-d’As. Depuis l’âge de 14 ans, il a travaillé sous un soleil implacable dans les salines de Tamarin, de La Preneuse et de Carlos. Peu bavard, il laisse parler sa maison, la seule en béton du site. Elle raconte, à elle seule, des décennies de labeur, de sacrifices et de sueur. Une vie entière passée à travailler, sans jamais accéder à la sécurité d’un toit pleinement reconnu.

Express.mu (620 x 330) (26).jpg ■ À Carré-d’As, chaque mètre carré compte : les habitants s’adaptent comme ils peuvent à un espace de vie réduit.

Aujourd’hui encore, ces habitants sont considérés comme des squatteurs. Leur rêve est simple, presque modeste : obtenir une maison. «Nous avons travaillé pendant de nombreuses années sans nous plaindre et pourtant nous attendons toujours», confie Marilyne Olivia. Elle raconte les promesses répétées, faites par différents gouvernements, jamais concrétisées. «À un moment, on nous a dit que le terrain nous serait attribué. Puis la politique a changé. On nous a demandé de partir.»

Cette incertitude permanente pèse lourdement sur les familles. Ne possédant pas le terrain, elles n’ont pas le droit de construire en dur. «Regardez nos toits. On a peur qu’ils s’effondrent sur les enfants», ajoute-t-elle, en montrant les plaques de tôle rouillées qui laissent passer la pluie et le vent.

En cette période de fêtes, quelques élans de solidarité viennent adoucir le quotidien. Des bénévoles passent offrir des denrées alimentaires, parfois des jouets. «Ici, on ne fait rien de spécial pour Noël. J’attends surtout le groupe du troisième âge pour célébrer ensemble la nouvelle année», sourit Marilyne. Mais derrière cette simplicité se cachent de lourdes difficultés, notamment le manque d’eau potable.

À Carré-d’As, l’eau est une lutte quotidienne. Cindy Rebet, mère de trois enfants, en parle avec lassitude. «J’appelle la Central Water Authority presque tous les jours. On doit les supplier pour qu’ils viennent.» Deux grands réservoirs sont installés sur le site, mais ils sont souvent vides. Pourtant, 56 familles vivent ici, dont plus d’une soixantaine d’enfants. «Faire à manger devient un travail herculéen. On ne peut pas laver nos vêtements. On apporte la vaisselle à la mer pour la laver. Ce n’est pas normal, surtout à l’aube de 2026.»

image.png ■ Cindy Rebet et sa fille Océana, entre espoir et patience, attendent que les promesses des autorités se traduisent enfin par un logement digne.

Quand la pluie tombe, la situation empire. Les maisons sont inondées, l’humidité s’installe. «Cela fait 35 ans que je vis ici. En décembre, il y a souvent la sécheresse et on rencontre toujours les mêmes problèmes», explique Cindy. Avant les élections de 2024, une connexion d’eau avait été mise en place, facilitant l’approvisionnement. Mais depuis quelques mois, elle a été coupée. «Je travaille. Quand l’eau arrive, je ne suis pas là. Ce sont les autres qui en profitent.»

La solidarité, seul cadeau des fêtes

À Noël, l’absence se fait encore plus sentir chez les enfants. Tous n’auront pas de cadeaux. «Certains peuvent en offrir, d’autres non. Les enfants qui n’obtiennent rien se sentent mis de côté. Ils regardent les autres avec envie, certains pleurent», confie Cindy, la voix serrée. Elle lance un appel simple : «Toute aide est importante. Un petit geste peut faire sourire un enfant.»

Océana, huit ans, incarne cet espoir fragile. Les yeux brillants, elle raconte ce qu’elle a demandé au Père Noël. «Un set de cuisine, pour faire comme maman. Et des écouteurs.» Peu de choses, finalement. Juste le droit de rêver comme les autres enfants.

Express.mu (620 x 330) (25).jpg ■ Fabien Pierre Louis refuse de céder au fatalisme. Malgré les difficultés, il reste convaincu qu’une solution est toujours possible.

Carré-d’As compte aussi de nombreux jeunes adultes. Fabien Pierre Louis fait partie de cette génération partagée entre résilience et incertitude. «Ce n’est pas toujours facile, mais il ne faut pas se concentrer sur le négatif. Après la tempête, arrive le beau temps», dit-il avec philosophie. La promiscuité reste l’un des plus grands défis. «Personne n’a vraiment son espace. Il y a de la solidarité, mais aussi des tensions. C’est une réalité qu’on retrouve partout.»

Pour lui, Noël n’a plus la même signification. «C’est un jour comme les autres.» Il s’inquiète même de certains excès. «Des enfants reçoivent des téléphones, des écrans. À long terme, ça peut leur faire du mal. Je parle par expérience.» Cette période, il la consacre avant tout à la famille.

Pour 2026, l’espoir demeure, malgré tout. «On souhaite que les autorités ne viennent pas bousculer les habitants de Carré-d’As. Certains veulent rester, d’autres souhaitent partir, mais une solution doit être trouvée.» Derrière ces mots, une demande simple : être vus, entendus et respectés.

Express.mu (620 x 330) (27).jpg ■ Le manque d’espace alimente les discussions, notamment chez les jeunes, qui aspirent à plus d’intimité et de liberté.

À Carré-d’As, Noël n’a pas de paillettes. Mais il y a des regards qui espèrent, des mains qui se tendent et une dignité qui résiste, envers et contre tout. Et peut-être est ce là, finalement, l’essence même de cette période : se souvenir que la magie commence souvent là où on ne la regarde plus.

Publicité