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«Grey List»

Attirer le capital sans vendre son âme

5 avril 2026, 12:20

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Dix ans après les Panama Papers, le monde n’a pas tant changé qu’il s’est sophistiqué. L’opacité n’a pas disparu, elle s’est déplacée, digitalisée, juridiquement blindée. Pendant que les États colmatent, les flux contournent. Et au cœur de cette tension permanente entre régulation et ingénierie financière, une vérité s’impose : la crédibilité d’une place financière n’est plus une déclaration. C’est une démonstration.

C’est dans ce contexte – celui d’un capitalisme sous surveillance et d’une défiance démocratique croissante – que Maurice présente son Anti-Money Laundering Bill 2026. Non pas comme un exercice de conformité, mais comme une réponse stratégique à une question simple : comment rester attractif sans devenir permissif ?

Car le traumatisme du grey listing de 2020 n’est pas un souvenir lointain. C’est une cicatrice institutionnelle. Paul Bérenger, en claquant la porte de l’Hôtel du gouvernement, a raison de le rappeler : dans l’architecture mondiale pilotée par la Financial Action Task Force (FATF, en français : Groupe d’action financière, GAFI) et relayée dans notre région par l’Eastern and Southern Africa Anti-Money Laundering Group (ESAAMLG), la sanction n’est jamais seulement technique. Elle est réputationnelle. Et donc économique.

Le projet de loi, porté par Jyoti Jeetun, cette semaine, s’inscrit précisément sur cette ligne de crête. D’abord, il acte un changement de paradigme : on ne juge plus les lois, mais leur efficacité. La conformité n’est plus suffisante. Il faut prouver que le système fonctionne. D’où un renforcement des pouvoirs de la Financial Crimes Commission (bientôt absorbée par la National Crime Agency), avec la possibilité de geler des transactions suspectes, d’élargir la confiscation des avoirs, y compris par équivalent, et de cibler les patrimoines inexpliqués.

Ensuite, la transparence devient structurelle. Le durcissement des règles sur les bénéficiaires effectifs, l’obligation de registres pour les trusts, l’encadrement des coopératives et des ONG : autant de réponses à un système global fondé sur la dilution des responsabilités. L’opacité n’est plus une zone grise. Elle devient un risque.

Plus stratégique encore : l’introduction d’un système centralisé d’information. Derrière la technicité, une révolution silencieuse. Car dans la lutte contre les flux illicites, le problème n’est pas l’absence de données, mais leur fragmentation. Centraliser, c’est pouvoir agir plus vite – et surtout, démontrer cette capacité aux évaluateurs internationaux.

Le texte va plus loin. Il intègre le financement de la prolifération – nouvelle frontière des standards internationaux – et encadre les actifs virtuels, ces zones mouvantes où régulation et innovation s’affrontent. Il accélère les procédures judiciaires, renforce la coopération entre institutions et étend les obligations à des secteurs jusqu’ici périphériques.

Vingt-quatre lois amendées. Un signal clair. Mais la question centrale demeure : peut-on séduire les investisseurs en durcissant les règles ?

La réponse, contre-intuitive, est oui – à condition que la régulation soit lisible, ciblée et crédible. Car dans un monde saturé de risques, le capital ne fuit pas la règle. Il fuit l’arbitraire. Ce que cherchent les investisseurs, ce n’est pas l’absence de contrôle, mais la prévisibilité du système.

C’est là que se joue la cohérence du discours gouvernemental. «Smart regulation», dit la ministre. L’expression est juste, à condition qu’elle ne devienne pas un slogan creux. Trop de régulation étouffe. Trop peu expose. Entre les deux, il y a une exigence : celle de l’État capable.

Au fond, ce projet de loi dépasse la seule question financière. Il touche à quelque chose de plus profond : la confiance. Confiance des partenaires internationaux. Confiance des investisseurs. Mais aussi, et surtout, confiance des citoyens.

Car dix ans après Panama, le vrai risque n’est pas seulement celui des flux illicites. C’est celui de la rupture du contrat social. Lorsque les règles semblent négociables pour les plus puissants, elles deviennent insupportables pour les autres. Maurice n’a pas le luxe de cette fracture.

En choisissant d’anticiper plutôt que de subir, le pays envoie un message double. Aux investisseurs : ici, le cadre est solide. Aux réseaux illicites : ici, les failles se referment. Reste à transformer l’intention en pratique. Car dans le monde de la FATF, la crédibilité ne se vote pas. Elle se prouve.

*** 

Jusqu’à 3 550 milliards de dollars restent dissimulés aux autorités fiscales – l’essentiel détenu par une infime élite, selon Oxfam. Une anomalie devenue norme. Une inégalité devenue structure. Derrière ces chiffres, il y a une mécanique bien rodée : des fortunes qui échappent à l’impôt pendant que les États compensent et que les citoyens ordinaires paient. Moins de recettes publiques, plus de pression fiscale ailleurs. Le déséquilibre n’est plus marginal, il est systémique.

Certes, des progrès ont été accomplis: échanges automatiques d’informations, tentatives de coopération, embryons de fiscalité globale. Mais la réalité est plus brutale : les règles avancent, les capitaux contournent. Toujours plus vite. Oxfam le dit clairement : ce n’est pas seulement une question technique, mais une question de pouvoir, celui de se soustraire aux règles communes.

D’où l’appel à une taxation des grandes fortunes et à la fermeture des failles fiscales. Mais derrière ces propositions, une interrogation plus profonde : les États ont-ils encore la volonté d’agir ?

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