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«On a réussi parfois à réduire la segmentation du public? »
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«On a réussi parfois à réduire la segmentation du public? »
● Impossible d?échapper au mot «bilan». Dresser le vôtre, c?est faire une liste de succès ?
Pour être honnête, il faut rendre justice à ce qui a été plutôt bien et évoquer ce qui a moins bien marché. Pendant ces trois ans, j?ai essayé de faire marcher de pair la promotion de l?offre culturelle et artistique française, avec la valorisation de la création mauricienne contemporaine.
● Quelle est l?opération dont vous êtes le plus fier ?
Je suis assez content de Blues dans jazz, lancé en octobre 2005. Nous invitons un musicien mauricien chevronné installé à l?étranger, en particulier en France, mais cela peut être un autre pays, à revenir ici donner des master class et offrir un spectacle gratuit.
● Pourquoi Blues dans jazz ?
C?est pour moi l?illustration de ce que nous devons faire dans les centres culturels français à l?étranger. Lier l?apport de nos artistes à ceux des artistes du pays dans lequel nous sommes accrédités.
● A propos de contexte local, au cours de ces dernières années, la langue créole a trouvé une place dans les activités du centre culturel français.
Je dirais que ce n?est pas une action consciente. C?est une maturation de la société mauricienne dont le centre culturel Charles Baudelaire a pu se faire l?écho. Nous n?avons jamais eu de prévention particulière par rapport à l?expression créole.
● Pourtant, dire aux gens, «vous pouvez vous exprimer en créole au centre culturel français», c?est nouveau.
Tout à fait. Je ne suis pas en train de dire que cela s?est fait par hasard. Je ne voudrais pas non plus donner l?impression que je suis l?alpha et l?oméga de tout ce qui se passe. Mais c?est vrai, je suis moi-même lié au créole, à la langue et à des sociétés dites créoles. Mais je pense qu?un autre de mes collègues qui n?aurait pas eu cette sensibilité là, aurait fait la même chose...En tout cas je l?imagine. Peut-être un peu naïvement.
● C?est aussi une volonté politique
La politique officielle du ministère des Affaires étrangères en matière culturelle, est de favoriser l?expression de toutes les francophonies et diversités culturelles. C?est pour cela que nous avons une programmation aussi ouverte. Prenez Dobet Gnahoré ? il est vrai qu?elle est aussi française ? c?est une artiste franco-ivoirienne qui a été promue par CultureFrance, notre agence nationale qui repère les nouveaux talents, et qui monte des tournées dans toutes les parties du monde où la France compte des centres culturels.
Le meilleur exemple que je puisse donner, c?est Youssou?N?Dour, identifié comme un talent prometteur par le directeur du centre culturel de Dakar à l?époque.
Il en est de même pour Asa qui a été identifiée par le directeur du centre culturel de l?époque de Lagos au Nigeria, et de qui elle est très proche encore parce qu?elle sait ce qu?elle doit à la bourse qui lui a permis d?aller à Paris.
Je ne suis pas là pour dire que tous les centres culturels français dans le monde ? il y en a 150 ? sont d?égale valeur, d?égale qualité, mais je dis que de temps en temps nous avons de divines surprises.
«C?est vrai, je suis moi-même lié au créole, à la langue et à des sociétés dites créoles. Mais je pense qu?un autre de mes collègues, qui n?aurait pas eu cette sensibilité-là, aurait fait la même chose. En tout cas je l?imagine. Peut-être un peu naïvement.»
● Que diriez-vous aux plus méfiants? A ceux qui y voient une autre forme d?assimilation voire même de colonisation ?
Il ne faut pas être naïf. Il y a un enjeu d?influence culturelle dans le monde, mais la particularité de la France, c?est de le faire au nom de la diversité culturelle. Vous savez le rôle de notre pays dans la ratification de la Convention sur la protection de la diversité culturelle à l?Unesco. En promouvant le regard français sur le monde, la culture française et les francophonies, la France veut se porter garante du pluralisme des expressions culturelles et artistiques dans le monde.
La première expression de cela, c?est la diversité linguistique. D?ailleurs je trouve qu?on ne le fait pas encore suffisamment en France : accueillir ce qui vient d?ailleurs, pour en faire quelque chose de proprement français. Et ce qui est proprement français et qui réussit, a toujours une valeur universelle.
Voilà une idée chère à Aimé Césaire. C?est quand on creuse au fond de ce qui est son être le plus enraciné, que l?on touche à l?universel. Qu?est-ce qui fait l?actualité d?un texte d?Aimé Césaire écrit alors qu?il avait 26 ans et publié en 1939 ? C?est le fait que quand on ouvre quelque page que ce soit, on se sent directement concerné par ce qu?il écrit. C?est cela qui est signe d?universalisme.
● Pourquoi Césaire vous parle autant ?
C?est pas que j?aime autant Césaire, mais comme il est mort cette année, il y a un focus sur lui. A titre personnel, je suis en train de relire son oeuvre, parce que la revue Esprit m?a demandé de coordonner un numéro. Plus je le relis et plus je me dis : mais mon Dieu comment on a fait pour ne pas s?y intéresser autant avant. Mais j?aurais très bien pu parler de Saint-John Perse, de Claude Lévi-Strauss, dont on fête le centenaire, de Tocqueville ou d?auteurs que j?ai relus cette année et qui provoquent en moi la même passion, la même émotion. Je suis un professeur des universités...
● ...Recteur aussi...
Oui, ce qui fait que j?ai une affection particulière pour les grands auteurs qui ont structuré ma personnalité. Le livre, pour moi n?est pas objet comme les autres, alors si j?ai pu communiquer un peu de ma passion au plus grand nombre... Il paraît que c?est aussi la mission des conseillers culturels.
● Vous avez invité pas mal d?auteurs.
Le retour de Marie Thérèse Humbert a été un grand moment pour moi. J?ai beaucoup aimé le passage de Sudhir Hazareesingh, celui de Natacha Appanah. Je suis heureux, même si je ne serais pas là pour l?accueillir, d?avoir pu finalisé le passage de Philippe Rey, éditeur à Paris, qui est sans doute le Mauricien qui a la plus grande espérance dans l?édition française. Il a commencé chez Fayard, il a poursuivi chez Stock, avant de créer sa propre maison d?édition. Il a un catalogue qui fait rêver, et parmi ses nombreux talismans, il y a Taslima Nasreen.
Mon rôle, plus j?y pense, c?est de jeter des ponts entre la France et le pays dans lequel je suis en poste. Il faut que les ponts fonctionnent dans les deux sens, que la balance commerciale soit équilibrée.
● L?a-t-elle été à Maurice ?
Je pense qu?elle aurait pu l?être davantage
«Nous n?échappons pas à ce que l?on appelle pudiquement la modernisation du réseau culturel et qui passe par des mesures de rationalisation budgétaires.»
● C?est-à-dire ?
J?aurais pu promouvoir encore davantage les jeunes talents mauriciens en France. Je tiens absolument à citer ce jeune musicien que je pousse à entrer au Conservatoire national de musique de la région de Paris, qui s?appelle Dean Addison. C?est un saxophoniste alto remarquable, qui à 17 ans, doit passer aux étapes supérieures. Il partira dans une quinzaine de jours préparer l?audition d?entrée au conservatoire. L?un de ses parrains est un autre Mauricien installé à Paris, qui a fait ce conservatoire, et que j?ai invité pour Blues dans jazz troisième édition : Jerry Léonide. C?est un pianiste remarquable qui n?a pas pu terminer le conservatoire tellement il était demandé.
Cela c?est pour la partie culturelle. J?ai aussi une responsabilité moins visible : la coopération bilatérale. Avec l?ambassadeur Renaud à qui je rends hommage, nous avons élaboré le document cadre de partenariat France-Maurice 2007 ? 2011, qui consigne tous les engagements bilatéraux entre la France et Maurice, pour approfondir une coopération très ancienne dans les domaines priorisés par Maurice.
Nous avons deux secteurs de concentration prioritaires : la modernisation des secteurs productifs et le développement des infrastructures, notamment routières et portuaires.
● Et l?aspect culturel ?
Nous avons tenu, avec l?ambassadeur Renaud, à ce qu?il y ait absolument un volet francophonie et diversité culturelle. Dans ce volet, nous avons programmé des moyens supplémentaires pour anticiper et accompagner la future livraison du nouveau centre culturel français.
● Il a pris un peu de retard, la première pierre a été posée en avril 2007...
Au moment de quitter mes fonctions, j?ai bon espoir que les dernières formalités financières et administratives s?achèvent, afin que les travaux démarrent avant la fin de l?année.
● C?est aussi pour des raisons financières qu?a lieu le regroupement du centre culturel de l?Alliance française dans un seul lieu?
Nous n?échappons pas à ce que l?on appelle pudiquement la modernisation du réseau culturel et qui passe par des mesures de rationalisation budgétaires.
● Des coupes substantielles ?
Nous ne sommes pas dans une période où les crédits progressent.
● Langage diplomatique...les coupes sont substantielles ?
L?avantage, c?est que tous les acteurs seront regroupés sous un même toit et l?efficacité fonctionnelle n?en sera que décuplée.
● Avez-vous eu à décider de l?arrêt d?une activité ?
Cela ne se passe jamais comme cela. On réduit l?enveloppe et après c?est des choix que le conseiller culturel propose à l?ambassadeur qui arrête la position finale. Depuis que je suis à Maurice, l?enveloppe a été redéployée. Les moyens ont un peu baissé, mais cela ne s?est pas traduit à Maurice par l?arrêt d?action.
● Quand vous dites «un peu baissé», c?est de quel ordre ?
On a eu une baisse chaque année d?à peu près 10%. Ceci dit, nous avons plusieurs registres pour intervenir. Il y a des crédits qui sont délégués auprès de l?ambassadeur, dont il a la gestion complète. Il y a des crédits qui restent au niveau du ministre, à Paris et que nous pouvons solliciter sur projet.
Exemple : pour la construction du nouveau centre, c?est financé directement par Paris. Pour le financement d?un film, nous envoyons le projet à Paris, il entre en compétition avec les projets envoyés par les autres ambassades de France dans le monde. L?essentiel, c?est de susciter les meilleurs dossiers possibles afin qu?ils puissent concurrencer ceux des autres ambassades.
C?est pour cela que je dis que ce n?est pas une perte sèche pour Maurice. Quand je parlais de cinéma, j?ai plaisir à dire que pendant mon séjour de trois ans, David Constantin a été sélectionné deux fois pour participer à des festivals en France.
Sur le plan universitaire, je citerais Dhanjay Jhurry, sélectionné par le cabinet du ministère des Affaires étrangères français pour participer au forum « l?Afrique qui réussit ». Il n?y avait que 40 personnalités de moins de 40 ans invitées, et comme chacun sait, en Afrique il y a plus de 55 Etats, ce qui montre bien la valeur des dossiers de Maurice.
● Qu?en est-il de la participation financière de vos interlocuteurs mauriciens ?
On n?est pas à un point où la France ne pourrait plus soutenir sa présence et son effort séculier à Maurice. En revanche, depuis les années 2000, Maurice est sorti, grâce à ses performances économiques de la Zone de solidarité prioritaire, qui regroupe tous les pays les moins développés dans lesquels la France est présente. Maurice est devenu un pays émergent. Ce qui fait que la plupart de nos actions reçoivent une participation financière ou logistique de Maurice.
J?évoquais le document cadre de partenariat, Maurice accompagne financièrement les efforts de la France.
● En culture aussi ?
C?est vrai que le budget du ministère des Arts et de la Culture est faible. Malgré toute sa bonne volonté il ne pourrait pas répondre à toutes les demandes. Nous le tenons au courant de tout ce que nous faisons, nous travaillons ensemble pour les grandes opérations culturelles, comme pour le 40e anniversaire de l?indépendance, mais nous savons que nous ne pouvons pas, dans ce domaine là, attendre une participation financière très élevée du ministère. Nous le regrettons, mais nous comprenons qu?il y ait d?autres priorités pour l?instant à Maurice.
L?essentiel pour nous ? je n?ai cessé de le dire au ministre Gowressoo avec qui j?ai bien collaboré ? c?est qu?on peut aider beaucoup sans mobiliser des crédits. J?espère que c?est une idée qui va faire son chemin parce que le statut des artistes à Maurice reste trop précaire. Si on veut pérenniser la création mauricienne, il faut améliorer le statut des artistes.
Il faut que les artistes eux-mêmes soient davantage solidaires, qu?ils se prennent en charge. S?ils avaient créé la maison des artistes mauriciens, ils auraient davantage de poids aujourd?hui face aux pouvoirs publics. S?il y a cette prise de conscience des artistes eux-mêmes, je pense qu?un théâtre comme celui de Port-Louis aurait pu être en cogestion avec un collectif des metteurs en scène et des comédiens, avec une vraie saison théâtrale, comme cela a existé dans le passé.
● Et ce qui n?a pas marché ?
J?aurais souhaité faire davantage une action d?éveil ? en France on dit l?éducation culturelle et artistique - dès la maternelle. C?est là qu?on forme le public de demain. Cet éveil est particulièrement important dans le contexte mauricien pour arriver à désegmenter le rapport à la culture. Le rêve que j?ai pour Maurice c?est qu?il puisse y avoir autant de Mauriciens de quelque communauté qu?ils appartiennent à quelque spectacle communautaire que ce soit.
● Vous avez tenté d?agir là aussi ?
On a réussi parfois à réduire cette segmentation mais on n?a jamais réussi à l?annuler complètement. Parce que l?idéal dans notre action culturelle républicaine française c?est de s?adresser à un public, pas à un segment du public. On a observé qu?à Maurice, il y a des affinités culturelles liées aux groupes d?appartenance. Ce qui me frappe, c?est de voir comment sur un petit territoire où chacun vit adossé à l?autre, il puisse y avoir autant de méconnaissance de l?autre. Ce qui montre qu?il y a encore des progrès à faire.
● Vous repartez avec quels souvenirs?
Quand je suis arrivé, je n?avais pas l?impression de découvrir vraiment quelque chose que je ne connaissais pas. Pourtant c?était la première fois que je venais. J?avais le sentiment d?un déjà vu, de quelque chose d?à la fois proche et de différent. C?est sans doute pour cela que je n?ai pas le sentiment de partir vraiment.
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