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«Mais où est la relève ?»
Si nous faisons abstraction un instant des menaces actuelles sur le sucre et le textile, au regard du parcours du pays depuis l?indépendance, on peut dire que nous ne sommes pas si mal débrouillés finalement?
A l?évidence, nous avons largement réussi notre indépendance du point de vue du développement économique du pays, tant dans l?absolu que de manière relative.
Dans l?absolu, tous les critères démontrent une réussite. La malnutrition a disparu. Même si des poches de pauvreté demeurent, le Mauricien ne meure pas de famine. L?espérance de vie a augmenté de dix ans depuis l?indépendance pour se situer autour de 72 ans aujourd?hui. C?est un critère important pour mesurer le développement économique et social. Le revenu par habitant est de $ 4 000, contre $ 250 à $ 300 il y a 38 ans.
Comparativement à d?autres pays voisins qui ont obtenu l?indépendance à peu près à la même période que nous, nous pouvons être fiers. Le développement que nous avons connu est sans rapport avec celui des pays africains. Seul Singapour nous a dépassés.
Mais, malheureusement, à mesure qu?on se développe, notre comportement anti-social a tendance à s?accroître, si l?on en juge par le taux de criminalité.
Est-ce donc pour cela qu?on a parlé du miracle mauricien ?
Ce miracle est essentiellement attribuable au tourisme et au textile et, dans une moindre mesure, aux services financiers qui contribuent 15 % au produit intérieur brut. L?offshore, dont on parle peu, rapporte des revenus de Rs 2 milliards.
Au lendemain de l?indépendance, personne, même pas Sir Seewoosagur Ramgoolam, ne pouvait rêver que Maurice allait devenir un important producteur de textile, employant près de 100 000 personnes dans ce secteur. L?effet du textile a été fabuleux. Nous sommes tous des enfants du textile et l?on ne mesure pas assez la contribution du textile aux autres secteurs d?activités du pays. Même les marchands ambulants en ont profité.
«Nous devons travailler plus et mieux pour gagner entre 10 et 20 % de productivité au cours des trois prochaines années.»
Néanmoins, pouvons-nous continuer à parler des succès du passé ?
Effectivement, nous sommes à la croisée des chemins. Nous devons négocier ce tournant avec beaucoup d?attention et d?efforts, sinon, nous risquons d?entrer dans un cycle inverse. La conjoncture économique difficile d?aujourd?hui peut se transformer en crise grave et finalement en récession pure et dure.
La hausse du prix du pétrole est une menace sérieuse qui affecte notre balance commerciale. Sans compter les Rs 3 milliards à Rs 4 milliards de manque à gagner au niveau des recettes sucrières.
Tout cela peut nous amener à dresser un tableau noir. Mais il faut en retenir que nous sommes condamnés à travailler beaucoup plus dur. Nous devons travailler plus et mieux pour gagner entre 10 et 20 % de productivité au cours des trois prochaines années.
Nos ressources humaines sont notre principale richesse, mais il nous faut créer une mentalité travailleuse comme cela a été le cas après 1982. Ce sursaut n?a duré que sept ou huit ans. On s?est rendormi. Je n?arrive toujours pas à me faire à l?idée qu?un petit pays comme Maurice compte autour de 15 000 ouvriers étrangers. Nos résultats sont ceux d?un pays en développement, mais nous nous comportons comme un pays nanti.
Vous évoquez un acharnement au travail qui s?était développé dans les années 80. Vers la même époque, l?on a connu une explosion de l?esprit d?entrepreneur. Cet élan créatif n?existe-t-il plus autant aujourd?hui ?
Dans les années 80, on a vu émerger de très grands créateurs d?entreprises. Dans l?hôtellerie, on peut citer Herbert Couacaud et Paul Jones. Dans le textile, il y avait les Arnaud Dalais, Thierry Lagesse, François Woo. Dans l?industrie en général, les Currimjee et les Dookun.
Vingt ans plus tard, ce sont toujours les mêmes qui prennent des initiatives. Cette génération d?entrepreneurs est vieillissante. Où est la relève ? Je ne la vois pas hélas ! C?est une des grandes questions à se poser à la veille du trente-huitième anniversaire de notre indépendance.
<B>Conserverie Sarjua : des millions en pots</B>
L?entreprise pèse Rs 50 millions. Les rayons de son siège arborent avec fierté des pots d?achards et de confits de fruits et légumes. Les volumes exportés se chiffrent par centaines de tonnes.
C?est en 1967 que tout a démarré. Un beau jour, Danesswar Sarjua, emprunte Rs 5 à sa mère pour s?acheter quelques kilos de légumes.
Aujourd?hui, la Conserverie Sarjua est une marque reconnue à travers le monde, de l?Australie au Canada, en passant par les grandes surfaces locales de même que le circuit hôtelier.
En agriculture, Danesswar Sarjua s?y connaît. Son apprentissage débute à l?âge de sept ans, juché sur la charrette, à assister son père dans les plantations familiales, à découvrir ses secrets.
Sa voie agricole est tracée. Pour payer les frais du collège, il se transforme en maraîcher le week-end. A l?âge de 14 ans, il emprunte ces Rs 5 à sa mère, un billet soigneusement plié, caché dans le n?ud formé à une extrémité de son sari.
Avec ces Rs 5, l?adolescent achète, au rabais, à la fermeture du marché, quelques kilos de légumes. A la revente, il s?en sort avec un profit de Rs 8. Ces huit grossissent : ils se transforment en 100, 1 000, puis en millions. «C?est avec ces huit roupies que j?ai bâti ce qui est aujourd?hui la Conserverie Sarjua.»
Alors que se multiplient les profits, le jeune maraîcher prend du volume. Il s?affirme comme une centrale de légumes frais pour les marchés de Goodlands et de Rivière-du-Rempart.
Le temps d?une mission à la Réunion, en 1984, il établit des contacts avec la Conserverie exotique de Bourbon. Sa première cargaison à destination de l?île s?ur, c?est du piment.
Par la suite, Danesswar Sarjua s?engage dans l?exportation de letchis et d?ananas. Aujourd?hui il est le plus important exportateur de ces fruits, dit-il avec fierté.
Son entrée dans la conserverie est un mélange de flair, de chance et de détermination à prendre des risques. En 1994, le cyclone Hollanda met à plat une bonne partie de la production vivrière, Danesswar Sarjua dispose, dans son entrepôt, d?un important stock de piments.
Ayant déjà une connaissance dans le confit du limon rodriguais, carambole et bilimbi, il ajoute le piment à sa liste. C?est le jackpot.
Ce succès le conforte dans son ambition de se lancer à grande échelle dans la conserverie. Ses clients européens de fruits et légumes ont déjà pris goût à ses échantillons de conserves.
Danesswar Sarjua se jette à l?eau. Il s?endette massivement, à hauteur de Rs 27 millions. Et son petit entrepôt de Plaine-Lauzun explose en une usine où fourmille aujourd?hui 80 employées : autant de délicates paires de mains, à sélectionner, éplucher, sécher, mélanger et sceller en pots, dans un bain d?huile et d?épice, des fruits et légumes !
L?entrepreneur mise sur la différenciation. Ses achards et confits sont fabriqués selon les bonnes vieilles recettes de grand-mère. D?ailleurs, souligne-t-il, celles affectées à la fabrication sont des dames âgées.
La gamme de produits se multiplie et se diversifie sans cesse. Les petits pots Sarjua envahissent littéralement les rayons des supermarchés locaux tandis qu?il connaît de plus en plus de succès en Europe, son principal marché.
Mais Danesswar Sarjua n?est pas près de s?arrêter de sitôt : son leitmotiv c?est l?innovation. Avez-vous déjà bu du thé à l?arôme de feuille de bétel ?
<B>Munich Re : une présence mauricienne qui rassure</B>
Un opérateur financier de renom mondial qui s?installe à Maurice pour servir la région. Munich Mauritius Re répond parfaitement au profil recherché par le pays qui ambitionne de devenir une place forte dans le paysage financier de la région.
Le parcours réussi de la filiale mauricienne du géant allemand de la réassurance est surtout la réussite personnelle et professionnelle de son managing director, Ashok Prayag. Le business mauricien a démarré en tant qu?une branche de Munich Re d?Afrique du Sud. La branche mauricienne s?occupe alors uniquement du territoire mauricien.
Au départ, il n?y a que deux employés seulement, dont Ashok Prayag. Les choses vont changer drastiquement à partir de janvier 1998, lorsque Munich Mauritius Re commence à opérer comme une filiale de la société sud-africaine. Le champ d?opérations de l?entreprise s?élargit. Elle a sous sa juridiction 143 pays de l?Afrique subsaharienne hormis l?Afrique australe.
Aujourd?hui, Munich Mauritius Re est fièrement installée dans son quartier général dans la cybercité d?Ebène. Elle compte plus de 20 employés, dont un personnel technique qui est composé d?actuaires, d?experts-comptables et de biologistes.
«Notre solidité financière, notre réputation, nos capacités techniques, notre esprit de partenariat à long terme représentent notre force. Nous répondons présents lorsque nos clients ont une nécessité d?assistance financière», affirme Ashok Prayag.
L?activité principale de la réassurance est de couvrir en partie les engagements financiers des sociétés d?assurances auprès de leurs clients. L?assureur retient une partie du risque sur chaque police d?assurance, et passe la différence à des réassureurs au terme des contrats qui sont renouvelés chaque année.
90 % des encaissements de Munich Mauritius Re proviennent des activités en dehors de Maurice. Les marchés les plus porteurs sont l?Angola, le Nigeria et le Soudan. «Ce sont des pays producteurs de pétrole qui connaissent de forts taux de croissance grâce à l?envolée des cours pétroliers. Si cette tendance se maintient, ces pays vont générer encore plus de business pour nous.»
La réassurance profite des développements dans les infrastructures portuaires, aéroportuaires, ferroviaires, routières et celles liées aux télécommunications. «Ce sont des pays au sortir de guerres civiles. Il s?agit de pays qui demandent à être reconstruits. Il y a un gros investissement dans les infrastructures à partir des recettes pétrolières. Il faut assurer les chantiers et les machines», souligne Ashok Prayag.
Mais il n?y pas que les pays pétroliers qui soient une source de croissance. «Il y a un développement agricole soutenu dans des pays comme la Zambie, le Mozambique, le Malawi, le Kenya et l?Ethiopie. La réassurance agricole est un secteur en pleine croissance».
Des compétences sont disponibles à Maurice et dans d?autres représentations de la multinationale allemande en Afrique du Sud ou au Kenya. Les différentes sociétés peuvent aussi compter sur le savoir-faire de Munich Re à l?échelle globale. La base de compétences est assortie de plusieurs disciplines, tels la médecine, la géologie, la physique, les statistiques, les sciences démographiques, le génie civil?
<B>Rogers Call Centre : Un acte de foi</B>
L?incursion des groupes locaux dans les activités de centre d?appels et de business process outsourcing (BPO) est encore timide. Rogers Call Centre, du groupe Rogers, fait partie des premières initiatives de diversification des entreprises mauriciennes dans l?externalisation.
Installée dans le parc informatique de La Tour Koenig, la société assure un service d?appels entrants (service clientèle, help desk, assistance clients?) et d?appels sortants (télémarketing, prise de rendez-vous, création et mise à jour des bases de données, traitement des réclamations, suivi des factures?)
Rogers Call Centre a démarré ses activités en 2001. La société est en partenariat à 50 % avec Axa Assurance, une filiale d?Axa, le leader français de l?assurance. Ce partenaire est éga- lement un des plus gros clients de l?entreprise et traite avec celle-ci selon un schéma captif. Les marchés avec lesquels l?entreprise travaille sont la France, l?Angleterre, la Belgique, l?Allemagne, la Suisse et la Réunion. «Nous sommes bilingues. Nous avons également une équipe russophone», indique Jane Valls, directrice de la société.
Le modèle de Rogers Call Centre correspond à la stratégie nationale de faire des BPO une nouvelle source d?emplois pour des jeunes Mauriciens. L?entreprise emploie aujourd?hui 250 personnes. Elle projette de recruter une centaine d?autres au cours de l?année. «La plupart de nos employés sont à leur premier job et la moyenne d?âge est de 22 ans. Nous recrutons ceux qui sont détenteurs d?un Higher School Certificate et nous leur offrons une formation de A à Z», explique Jane Valls.
Les prestations de l?entreprise sont essentiellement dans la gamme basique de la sous-traitance. Les compétences requises pour le travail ne sont pas très élevées. Mais le service doit être sans reproche. D?où l?importance de la formation d?introduction dans les différents domaines, dont la maîtrise des langues, la prononciation, et la culture et la géographie du pays du client.
Offrir une qualité de service est une condition sine qua non pour rester dans le business car la concurrence mondiale ne fait pas de cadeau. «La Tunisie et le Maroc sont nos sérieux concurrents pour le marché français. L?Inde reste un énorme compétiteur dans le segment anglophone», dit Jane Valls.
Mais Rogers Call Centre continue à s?épanouir. Les chiffres d?affaires de la société tournent autour de Rs 100 millions. «L?entreprise est en pleine croissance. L?outsourcing est une nouvelle vague qui rapporte. Nous prévoyons une forte croissance pour cette année.»
La stratégie nationale sur le BPO accorde une grande attention aux pays de l?Afrique francophone. Mais Rogers Call Centre n?y croit pas trop. «Les télécommunications intra-Afrique ne sont pas encore arrivées à un niveau acceptable. Il faut transiter par l?Europe. Ainsi, les coûts augmentent. La qualité de la communication pose également un problème.»
Mais il existe également des facteurs locaux qui freinent le développement du BPO à Maurice. Rogers Call Centre souffre, tout comme les autres opérateurs, d?un manque de personnel qualifié et des coûts de télécoms jugés élevés.
<B>Mauvilac l?esprit pionnier</B>
«En rentrant de mes études en Angleterre, j?ai décidé que je n?allais pas passer ma vie assis derrière un bureau à m?occuper des affaires des autres.» Le jeune homme qui prend cette décision il y a plus de quarante ans de cela, c?est Roland Maurel. Ainsi est née Mauvilac, l?une des plus belles aventures industrielles de Maurice.
L?ancienne fabrique de peinture, qui a ouvert ses portes en 1964 au bout d?un sentier boueux à Pailles, est aujourd?hui un groupe diversifié brassant un chiffre d?affaires de Rs 1 milliard et employant quelque 500 personnes.
L?idée de se lancer dans la production de peinture part du constat qu?avec le climat tropical du pays, il y aurait des choses à faire pour protéger les constructions de la corrosion et de la moisissure. C?est en Allemagne que Roland Maurel décide d?aller apprendre le métier de fabricant de peinture, auprès des grands de l?industrie chimique et de la résine : Farbworke, Hoechst et Bayer-BASF, entre autres.
De retour, avec quelques investisseurs, il crée Mauvilac. Au début, l?entreprise compte une dizaine de personnes. Roland Maurel est au four et au moulin. Il compose les formules et fabrique la peinture le matin, va les vendre ensuite dans un mini-van dans la journée et fait la comptabilité en début de soirée.
«J?allais traîner les rues toute la journée dans mon van que je conduisais moi-même pour vendre mes gallons de peinture, des imperial gallons de l?époque. Si on avait pu vendre dix gallons, c?était la fête», raconte Roland Maurel.
La clientèle est alors essentiellement l?industrie sucrière, qui représente 95 % des ventes. Aujourd?hui c?est l?inverse, l?industrie ne représente plus que 5 % des ventes de Mauvilac. «Cela témoigne du changement qui s?est opéré dans le pays en 40 ans. C?est extraordinaire», commente le président de Mauvilac.
L?entreprise augmente sa gamme de produits au fil des ans. Elle ajoute à la peinture décorative des peintures spécialisées pour l?automobile, les bateaux, les meubles, les encres d?imprimerie, des résines synthétiques et le bitume. Aujourd?hui, quelque 200 produits sortent des usines Mauvilac.
L?étroitesse du marché local oblige, Mauvilac a vite compris que son avenir était dans l?exportation de ses produits et de son savoir-faire. Elle s?est implantée à la Réunion, aux Seychelles, dans plusieurs pays d?Afrique, aux Etats-Unis, en France, et plus récemment à Oman. «Il faut du volume pour générer les ressources nécessaires à la recherche et au développement et pour maintenir son avance sur la concurrence.»
Aux Etats-Unis, Mauvilac fabriquait des revêtements de sols spécialisés pour de grands complexes industriels, tel Boeing. Elle produisait aussi un revêtement spécial pour l?intérieur et l?extérieur de grandes canalisations.
Mais comme dans d?autres pays, Mauvilac a décidé de vendre ses intérêts dans la compagnie américaine. «Je vivais davantage en avion et dans les aéroports. Et je ne voyais pas grandir mes enfants. J?ai décidé d?arrêter et de concentrer nos activités dans notre pays», explique Roland Maurel.
Ainsi, en 1990, naît le Domaine Les Pailles, le premier parc à thème de Maurice et, en 1993, l?hypermarché Continent qui a bouleversé à tout jamais le commerce de détail à Maurice.
Roland Maurel, le pionnier, a également créé en 2002 la première distillerie d?éthanol du pays. «J?ai encore quelques idées.»
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