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«Le PM ne veut pas contrôler la presse»
● Vous avez dû réaliser que la communication n?est pas l?un des points forts du gouvernement ? quel est donc exactement le but de votre visite ?
Je suis venu faire une conférence sur les développements récents de la législation sur les médias. Je suis prêt à conseiller le gouvernement, la presse et toute personne intéressée sur la façon dont ces développements protègent le journalisme d?investigation sérieux mais demandent en même temps un degré de responsabilité journalistique et éditoriale. Évidemment, chaque pays a ses problèmes et ses spécificités et il faut différentes solutions pour aborder les mêmes problèmes mais, dans tous les pays, il faut au départ le respect de la liberté d?expression ainsi que la protection contre le journalisme injuste et incompétent.
● Votre conférence de mercredi est-elle une indication de ce que vous proposerez au gouvernement ? une instance de régulation et un amendement au «IBA Act» pour donner à cette autorité plus de pouvoirs ?
C?était en effet une partie de ma conférence mais je n?ai pas évoqué que cela. J?ai recommandé l?introduction d?un Freedom of Information Act qui aiderait la presse à demander plus de comptes au gouvernement. J?ai suggéré l?abolition d?un nombre de lois pénales qui peuvent être utilisées pour opprimer les médias car je pense que la responsabilité des médias peut être accrue à travers une meilleure protection de la vie privée. Vous avez déjà une instance de régulation pour l?audiovisuel mais son seul pouvoir est de suspendre ou de révoquer une licence en cas d?infraction. Si l?instance pouvait imposer des amendes, ce serait moins drastique. En Grande-Bretagne, les stations de radio et de télévision sont régulièrement condamnées à des amendes substantielles et je pense que celles-ci ont l?effet dissuasif nécessaire dans ce type d?infraction à l?éthique.
● La presse mauricienne est hostile à une régulation imposée par l?État. Avez-vous eu cette impression mercredi ?
La presse est généralement soupçonneuse de toute forme de régulation et je n?ai pas été surpris par cette opinion mercredi. Mais elle a été très lente à mettre sur pied sa propre instance d?autorégulation. Il faut, dans toute démocratie, une instance à laquelle les citoyens qui pensent avoir été lésés par les médias, peuvent avoir recours et cette instance doit être indépendante aussi bien des médias que du gouvernement. Les citoyens ont le droit d?avoir accès à une instance où ils peuvent confier leurs doléances et savoir que celles-ci seront examinées de manière impartiale.
● Mais le gouvernement peut-il imposer une instance de régulation à la presse s?il n?y a pas de consensus ?
La presse devrait accueillir une forme de régulation de son éthique et de ses normes de conduite. Tous les bons rédacteurs en chef et les bons journalistes acceptent qu?un code d?éthique est nécessaire à leur profession tout comme les bons avocats, médecins et dentistes acceptent des valeurs professionnelles. La liberté de la presse n?est pas incompatible avec une instance de régulation qui se prononce quand le code de conduite a été enfreint.
Si la presse d?elle-même ne met pas en place une instance de régulation crédible et efficace, le gouvernement peut de toute évidence l?imposer mais les membres de cette commission devront être indépendants du gouvernement. J?ai suggéré lors de ma conférence qu?un ombudsman de la presse soit nommé ? pourquoi pas un journaliste à la retraite, respecté de tous ? Dans les pays où cela s?est fait, l?ombudsman a résolu 80 % des plaintes.
● Vous devez savoir que La Sentinelle a créé sa commission de médiation. C?est un bon signe, n?est-ce pas ?
Oui, je pense que c?est une très bonne idée mais c?est dommage que d?autres n?aient pas suivi cette initiative. Cela peut porter préjudice à la presse en général. C?est un bon début mais je me pose des questions par rapport à la jurisprudence que va générer cette commission. A la lecture du dernier jugement, je sens l?absence d?un professionnel de la presse pour éclaire la commission sur des aspects du métier. J?estime qu?il est important d?avoir des gens des médias au sein de la commission. Vous avez aussi permis qu?une plainte soit admise un an après le délai prescrit ; un ombudsman aurait pu en toute légitimité la refuser.
● Vous avez été témoin des vifs échanges entre des députés et des journalistes mercredi. Les discussions vous ont-elles semblé rationnelles ?
Les échanges étaient francs et venaient du c?ur. Clairement, les deux parties se sont senties sincèrement interpellées par le problème. Il aurait été intéressant d?avoir également le point de vue des membres de la société civile ? les institutions religieuses, les ONG, etc.. ? pour savoir ce qu?ils pensent de la façon dont les médias font leur travail. Il y a toujours, dans toute vraie démocratie, un degré de tension entre les politiciens et les médias mais il est important que chacun comprenne le rôle de l?autre.
● Cette tension peut-elle donc être réglée par une instance de régulation ?
Je pense que la plupart des plaintes peuvent être réglées à l?amiable après une enquête impartiale par l?ombudsman de la presse. Certains griefs contre les médias sont justifiés et le plus tôt les médias le reconnaîtront, le mieux ce sera. D?autres plaintes peuvent être peu judicieuses ou découler d?un excès de sensibilité. Une media commission peut faire la différence entre ces deux types de plaintes et, si jamais il y a eu faute, elle peut être rectifiée le plus vite possible. Il faut se rappeler que nous ne parlons pas que des politiciens ? la plupart des gens qui peuvent se sentir lésés sont des membres du public. Et nous ne parlons pas que des journaux crédibles comme l?express ? il y a différents types de journaux avec leurs différents niveaux.
● En fait, nous sommes engagés dans une bataille d?ego ? les politiciens détestent être critiqués alors que certains journalistes pensent qu?ils ne sont pas critiquables ?
Il y a un élément de vérité dans ce commentaire ; quelques politiciens ne reconnaissent pas aux médias le rôle de leur demander des comptes. Par ailleurs, certains rédacteurs en chef et journalistes ne comprennent pas que la justice élémentaire veut que les députés puissent donner leur version avant la publication d?un papier critique. Il faut également leur donner un droit de réponse.
«Certains politiciens ne reconnaissent pas aux médias le rôle de leur demander des comptes. Par ailleurs, des journalistes ne comprennent pas que la justice élémentaire veut que les députés puissent donner leur version avant la publication d?un papier critique.»
● Que pensez-vous des arguments de la presse contre l?idée d?une instance de régulation ?
Je pense que ses arguments doivent être écoutés avec respect. Mais ils auraient eu plus d?impact et de crédibilité si la presse avait décidé d?elle-même de mettre sur pied une instance d?autorégulation. C?est difficile de justifier que la presse écrite ne soit pas réglementée alors que les radios et la télévision le sont. Je ne pense pas que les médias doivent avoir peur d?une instance de régulation. Leur réaction serait justifiée si cette instance pouvait autoriser ou interdire à des journalistes de pratiquer ou encore fermer un journal. Une telle commission est inacceptable.
● Il semble donc que cette instance est inévitable mais peut-être pour les mauvaises raisons ? parce que le gouvernement pense qu?il devrait avoir une sorte de «contrôle sur la presse car celle-ci a des préjugés surtout envers le Parti travailliste». Avez-vous eu cette impression en discutant avec le Premier ministre ?
Je n?ai eu aucune impression que le Premier ministre veut «contrôler» la presse. S?il voulait le faire, il ne m?aurait pas consulté parce qu?il sait que, dans mes livres et mes affaires de cour, j?ai toujours lutté contre le contrôle du gouvernement sur les médias. Tout ce que le gouvernement doit faire ? et j?ajoute que c?est le rôle d?un gouvernement démocratique de protéger ses citoyens d?un traitement injuste ? c?est mettre sur pied une commission ou passer des lois qui assureront que les citoyens de Maurice peuvent se plaindre s?ils estiment avoir été injustement traités dans les médias et que leurs griefs sont écoutés et jugés par une instance indépendante et respectée ? contrôlée ni par les médias, ni par le gouvernement.
● Vous avez insisté mercredi sur l?importance de «reconnaître ses erreurs». On a l?impression que vous pensez que les médias ont des difficultés à le faire ?
Il y a peu de choses plus importantes dans une démocratie que la collecte d?informations ? souvent cela se fait rapidement à cause de délais et il y a alors des jugements hâtifs, des éditoriaux à la va-vite et des titres de Une à sensation. Il y aura forcément des erreurs même dans les journaux les plus rigoureux. Les bons journaux n?hésitent pas à reconnaître leurs torts ? ils s?excusent, ils publient une mise au point, etc. Mais beaucoup sont réfractaires à accepter leurs erreurs et c?est le cas à Maurice comme ailleurs.
● La tension entre le pouvoir et la presse est donc normale. Comment faire pour qu?elle ne se transforme pas en hostilité ?
Je pense qu?il serait dommage et même dangereux si le gouvernement et les médias sont toujours sur la même longueur d?onde. Cela se passe souvent dans des régimes totalitaires. Cela dit, une instance de régulation est la meilleure façon de régler le problème et d?empêcher que l?animosité ne s?aggrave. Avec le temps, les décisions de cette instance vont démontrer si les médias à Maurice méritent autant les critiques ou si les critiques sont dénuées de tout fondement.
● Sir Louis Blom-Cooper pense que le public ne fait pas confiance à l?autorégulation. Partagez-vous cet avis ?
Le public est ? à raison ? soupçonneux de tout groupe d?intérêt qui prétend s?autoréguler. Mais comme je l?ai dit, «the proof of the pudding is in the eating». Peut-être que l?autorégulation inspire confiance si les décisions sont prises par des citoyens lambda. C?est un fait que plus la Press Commission en Grande-Bretagne inclut des personnes externes à la presse, plus elle jouit de la confiance du public.
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